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ARCACHON

ixRCACHON, en langue du pays, signifie résine. C'était et c'est encore un lieu couvert de pins, jadis habité seulement par quelques résiniers, gens pauvres et de dure vie, dont les huttes se cachaient sous ces bois noirs et tristes. Là où s'élève présentement la ville, on ne voyait, il y a quinze ans, d'autre construction que la chapelle, cabane plutôt que temple, fondée, au commencement du xvii" siècle, par le bienheureux Thomas Illyricus, cordelier, lequel, ayant évangélisé Bordeaux avec grand éclat, se tira de l'odeur de gloire pour venir en ce désert conquérir l'odeur de sainteté.

Le territoire d'Ârcachon dépendait de la Teste {Teste de Buch, tête du bois) bourg originairement

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lormé des débris de la riche cité des Boyens. Dévastée par les barbares, la cité des Boyens fut plus tard ensevelie par les sables.

Les gens de la Teste sont adonnés à la mer, très cruelle pour eux. La passe d'Arcachon, qui leur donne entrée dans l'Océan, est battue d'un vent terrible, obstruée de sables mouvants. Point d'année sans naufrages. A la Teste, de tout temps, la majorité de la population a été de veuves et d'orphelins. Les orphelins suivent la voie où leurs pères sont morts. Tel est l'attrait de la mer, tel est le noble, instinct de l'homme, également attiré par la beauté et par le péril. Le marin méprise le résinier, dont l'existence plus rude est moins menacée.

On ôte beaucoup à l'homme que l'on protège trop. On lui ôte la liberté, le soin de veiller sur lui-même; on le ramène à l'enfance et à la tutelle. Et c'est pourquoi, peut-être, ces hommes si protégés, si gardés, si amusés, témoignent si peu de reconnaissance à leurs protecteurs. Ont-ils tort? L'homme trop protégé est surveillé de près; il est dirigé sans relâche, il est exploité souvent, réduit à l'état domestique. Il y a, je crois, dans les Landes, un certain mouton que l'on améliore; c'est-à-dire que l'on dote d'une toison... pour être tondu. La protection est un grand avantage, mais la liberté est un grand bien. Ce que la protection prend de trop à la liberté... et à la toison, l'âme humaine en tient le compte. De là, parmi les

sujets de la civilisation moderne, un malaise qui constitue la force haute du révolutionnaire. Par cette force, il est invincible à tout autre que Dieu.

La ville d'Arcachon date de quelques années. Sorte de singulier fruit, poussé sur les bords du chemin de fer, et dont les développements très rapides sont dus aux deux puissances que l'on nomme la Spéculation et la Réclame.

Un marin retiré à la Teste eut l'idée de construire une auberge pour les baigneurs qui venaient chaque année, en très petit nombre, de Bordeaux, et qui logeaient chez les résiniers. Un résinier qui avait fait quelques économies dans cette industrie de logeur, imita le marin. Un préfet passant en partie de chasse, comprit que l'on pourrait faire là, plus tard, une ville de bains. Bientôt naquit le projet d'exploiter les Landes. Des capitalistes de Bordeaux obtinrent la permission d'établir un chemin de fer qui deviendrait nécessairement la voie de Bayonne. Maintes culbutes signalèrent ces commencements; mais l'affaire était lancée. Elle passa glorieusement sur les culbutés, qui servirent de fascines. La réclame fit merveille. Les Bordelais s'y entendent, les juifs encore mieux, et il y a des juifs bordelais. Finalement ce désert de sable, où ne poussent que des pins et des arbustes, devint une Californie. Le terrain se vendait cinq centimes le mètre, il se vend dix francs ; le prix montera sans doute davantage, quand la beauté primitive aura encore plus disparu.

Le Journal d'Arcachon, fondé pour répandre au loin la renommée de la ville naissante, est une des choses instructives que j'aie lues. Ce sont les annales d'une cité moderne. On la voit naître jour par jour. Elle naît par les cafés, par les auberges, par les trains de plaisirs. Le mirliton réalise les anciens prodiges de la lyre, les maisons poussent comme des légumes. Mais, hélas ! dans ce sable, les légumes ne poussent pas comme les maisons. Le maire, le médecin, même le curé, sont les rédacteurs du journal, aidés de quelques beaux esprits de passage,. Chacun fait effort et prouve qu'Arcachon est le lieu le plus plaisant, le plus salubre, le plus moral de la terre. Chacun en est convaincu et chacun a raison. C'est vraiment une agréable et honnête baignoire ; les enfants s'y portent bien, les parents y sont sages. Mais gare le trop de bruit, le trop de plaisirs! Pour atteindre cette prospérité redoutable, on met toutes voiles au vent, et la religion tient la rame comme le casino. Le Journal d' Arcachon tire parti de tout, voit tout en beau, embrasse tout. Il loue la piété du général Tartas, l'un des fondateurs, et la beauté de M""" P*** célèbre actrice, l'une des visiteuses ; il convoque le public au café-concert et aux processions sur l'eau, spécialité d'Arcachon ; il annonce l'arrivée des plus grands banquiers et celle des moindres écrivains. J'ai été traité &' hôte illustre , moi qui vous parle, dans le même numéro que M. Péreire. C'est comme cela !

En vérité, jusqu'à présent, je ferais bien ma partie dans le Journal d'Arcachon. La santé de mes filles me remplit d'enthousiasme pour ce lieu tout à la fois pacifique et animé. Nous avons comme tout le monde notre petit chalet, tout entier à nous, avec d'aimables voisins à droite et à gauche. Nous sommes sur le bord de l'eau. Ce n'est pas la mer, mais c'est un grand lac, avec l'odeur de la mer et quelque chose de son profond gémissement. La rive circulaire est bordée d'une ribambelle d'enfants florissants et joyeux, qui, presque tous, font des trous dans le sable. Je me souviens d'un romancier nommé Biot,Blot ou Broc, qui passait pour auteur d'un roman intitulé : Creuser la terre avec les ongles. C'est peut-être le plus beau roman de la vie ! Quand le vent souffle des dunes, il nous apporte une senteur de résine, âpre et suave, qui semble doubler l'énergie des poumons. Nous allons le matin entendre la messe dans l'église principale, rebâtie sur l'emplacement de l'ermitage du bienheureux Illyricus ; nous allons faire la prière du soir dans la chapelle de Saint- Ferdinand, h l'autre extrémité de la ville. Entre ces deux points extrêmes, la journée s'écoule gracieusement, sans que l'on sache bien de quoi elle a été remplie.

Cependant j'ai peur de l'avenir. Le Journal d'Arcachon a des tendances que je redoute. Il faut que je note ici une de ses vues sur le rôle civilisateur des cafés-concerts. Car nous avons un café-concert; mais il ne va pas bien, de quoi le journal se désole.

11 rappelle douloureusement que le théâtre a dû fermer, que le casino n'a pu tenir quinzejours, que le cabinet de lecture n'a pas fait ses frais, que le eaféconcert languit, malgré ses efforts pour répondre aux vœux du public.» Pourquoi cet abandon? » dit le journal. « Est-il justifié? En aucune façon. Le local est « parfaitement éclairé, la troupe chantante est à la « hauteur de sa ?nJssion... Elle se compose de deux « demoiselles qui joignent à une voix fort agréable « une excellente méthode et une tenue irréprochable, <( d'un ténor qui chante la ro«iance avec beaucoup de « goût et de sentiment, et d'un comique dont les « scènes de bon aloi excitent toujours un fou rire

(( et provoquent des applaudissements mérités »

Et le journal conclut que : « 8i la vie de famille est surtout recherchée à Arcachon, elle ne doit pas cependant exclure impitoyablement un agrément permis. »

Quel bel éloge ce journal fait là, sans le savoir et sans le vouloir, des baigneurs d'Arcachon ! Mais, en même temps, il ne donne pas une grande idée de sa logique. Puisque le public ne va pas au café-concert, évidemment l'effort que le café-concert doit faire pour répondre aux vœux du public est bien simple : c'est de s'en aller.

Programme de la séance du 29 juillet 1860, au café^concert d'Arcachon. On y entendra : C'est ma fille jcri du cœur poussé par M , Foucault, Poussé!.,,

L'un de mes voisins m'a donné une partie de forêt, un autre une partie de mer. Toutes deux ont été fort aimables. C'est une jolie chose qu'une cavalcade sur la grève, avec retour par les pins. J'ai vu les plantations de Breraontier, homme ingénieux, ardent au bien, patienta le faire. 11 y avait longtemps qu'on cherchait le moyen de lutter contre les sables. Un prêtre, dont je ne me rappelle pas le nom, l'avait trouvé, et l'idée était restée là. Bremontier la reprit et la mit en œuvre. Où est l'inventeur d'une chose? Celui qui invente le premier n'est jamais le premier ; il a toujours un ancêtre qui a rêvé, tAtonné, entrevu avant lui. On appelle premier celui qui laisse une marque plus visible de la conception. L'exécution tombe à un autre, qui n'exécute pas tout seul. Le perfectionnement, qui absorbe l'invention et l'exécution première, est l'œuvre de centaines et de milliers de mains inconnues. L'homme n'est vraiment qu'un membre, c'est l'humanité qui est un être. Mais en présence de cette infirmité qui la réduit à l'action collective, prétendre que l'humanité soit l'Être, voilà ce que j'appelle le fait d'un fat.

Les plantations de Bremontier datent de 1T88. Ha fixé ces dunes mouvantes au moment que tout allait être bouleversé dans le monde. En calculant la marche régulière des sables, on pouvait marquer le jour où Bordeaux serait enseveli. Le grain de sable arrête la mer et lui dit : Pas plus loin ! Une faible graine, jetée par la faible main de l'homme, enchaîne la montagqe

voyageuse et lui dit : Reste là ! Cette aridité mortelle est devenue une forêt d'où le vent n'emporte plus que de vivifiants arômes. Aux pieds des pins croissent les bruyères roses. En été, la cigale crie sur les branches ; en hiver, le soleil, comme trompé par cette verdure, la caresse encore de chauds rayons.

Nous avons fait la partie de mer à bord de la Brise, navire à vdiles, capable de porter six ou sept passagers et un homme d'équipage. Mon voisin, armateur et capitaine de la Brise, était en même temps notre amphitryon : il n'avait pas» oublié les vivres. Nous allâmes descendre au cap Ferret, sans accident. On étendit sur le sable la grande voile, on la couvrit de saucissons, de pâtés, de fioles glorieuses, et plusieurs choses furent dites à l'honneur des vignes du Médoc, dont le suc vaillant et fort triomphe des assauts de la mer.

Les sables du cap Ferret, non encore ensemencés, du moins en totalité, sont clairsemés de plantes et de fleurs charmantes. J'y ai particulièrement admiré des chardons : il y en a de différentes espèces, très variées et très élégantes, d'un velouté gris-blanc le plus frais du monde. On y voit aussi des immortelles; c'est bien le lieu de cette fleur funèbre, car les dunes sont un vaste cimetière où dorment plusieurs générations de naufragés.

A l'extrémité des dunes, l'Océan mugit. C'est la grande mer, bondissante et furieuse. Elle ne souffre

sur les sables ni fleur ni brin d'herbe, rien qui ait vie ; elle n'y souffre rien non plus qui rappelle la main de l'homme, sauf quelques épaves que le flot emporte et ramène en hurlant.

EN MEDOC.

A M. Eu«rèniî Vcuillol.

J'ai vu ces illustres vignes: c'est d'une vigne que je t'écris. Rien de plus laid ! Néanmoins, l'effet général intéresse. Je me suis laissé voiturer à travers ces sarments, tout un jour, sans ennui. Château-Laffitte, Pichon-Longueville, Chàteau-Larose, Ghàteau-Margaux, Mouton, La Grange et d'autres. C'est toujours même visage, même absence de physionomie ; mais la célébrité soutient cela, comme elle soutient la basse mine des personnages en renom. Il faut que l'homme soit bien « sur sa bouche » pour avoir attaché tant de gloire à ces lianes sans figure. Les ronces sont plus belles. Ce qui tue la ronce, c'est que son fruit ne grise pas... Mais, pardon! je crois que je sacrifie aux grâces et que je m'exerce à ne point parler comme tout le monde.

En somme, le bon vin est bon. Il réjouit le cœur. Ce n'est pas la faute du vin s'il y a des ivrognes et même des gourmets; et, tout compte fait, le sarment est très préférable à l'épine. Tournons-nous vers d'autres points de comparaison. Vois-tu cette petite branche rampante qu'il faut soutenir, cette humilité qui porte ces larges feuilles vertes et ces p uissants diamants , pleins de feu liquide? Que de belles choses à dire sur les branches du cep!

C'est en les tenant courbées et captives, attachées h un bois mort, qu'on les rend fécondes. Il y a là quelque lointain écho des enseignements de la Croix. Laissées libres, ces branches s'élèveraient follement, comme la vigne d'Isaïe; trompant l'espérance du planteur, elles ne donneraientque des fruits vains et arides : Exspectavit ut faceret uvas, et fecit labruscas. D'autres branches ramperaient et s'enfouiraient. Voilà que la grappe a grossi et mûri par la captivité de la branche. Elle est belle et superbe, mais elle ne contient qu'une liqueur agréable, sans vigueur, sans vertu. Ce n'est pasencorele sang de la vigne. La grappe est détachée et mise sous le pressoir. Ah ! maintenant, c'est le sang qui coule : il a le parfum, la couleur, la vie : qu'il vieillisse dans une prison de bois ou de verre, au sein d'une obscurité profonde, il devient parfait.

C'est alors aussi que la sensualité de l'homme abuse de ce don de Dieu, amené à maturité et à perfection

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par un si long travail. L'homme a très grand tort; mais le don de Dieu n'en est pas moins admirable, et ce petit bois qui le porte premièrement n'en est pas inoins précieux. Dieu prend soin de nous enseigner l'humilité. La vigne, arbuste faible et rampant ! le blé, herbe sans éclat î La ronce est plus belle que la vigne, le chardon plus robuste et plus brillant que le blé.

Les Bordelais, nation singulièrement courtoise, gracieuse et bien disante, prodiguent les hommages à leur vin. Us le regardent comme une richesse très noble que Dieu leur a donnée, comme un produit illustre de leur sol et en même temps de leur art, en ([uoi ils ont raison. Car, ainsi que je viens de l'indifjuer, le sol et le bon Dieu ne font pas tout seuls le vin (le Bordeaux.

Il y a des rangs dans ce grand vin, entre lesquels le connaisseur distingue, comme le joaillier distingue entre les pierres précieuses de même famille. Il y a plusieurs catégories ; dans chaque catégorie, chaque cru a son numéro d'ordre; dans chaque cru, Ton note les années. Les Bordelais causent de tout cela fort agréablement. Ils ont une terminologie pour décrire les (jualités de tel ou tel vin : on lui connaît du bottquet, de la robe, de la chair, etc., et ces termes sont vraiment bien trouvés.

Un joaillier sait sertir les pierreries, un Bordelais sait monter ses vins : la monture, c'est le repas. Un repas bordelais s'organise en vue de boire : les mets doivent faire valoir les vins.

J'ai été invité, moi indigne, à un de ces festins de vins, chez un homme aimable et excellent, mon ancien voisin de chalet à Arcachon.

Je compare les bonnes gens que l'on rencontre en ce monde à ces fontaines et h ces ombrages que la Providence a placés sur la route du voyageur. Celui-ci était un ombrage de pampres et une fontaine de vin, mais quel vin! Il nous présenta douze bouteilles. Chacune avait son nom, son caractère, sa date, à rendre envieux Boucingaut. Boucingaut n'en eut point de pareilles ! Contre ce corps d'armée nous n'étions que douze convives, et de ces douze, la grosse moitié ne valait rien. Un médecin savant et modeste, un économiste pensif et attaché à ses statistiques, deux femmes, deux enfants et moi, nous composions cette moitié misérable, ces non-valeurs. De plus, c'était vendredi, et le repas était en maigre, circonstance malheureuse, on disait même fatale et cruelle. Il fallut boire sur homard ce qui se doit boire sur rôti, et arroser je ne sais quel légume d'un liquide précieux que les virtuoses étendent sur champignon gras. Néanmoins les douze bouteilles furent débouchées, elles y passèrent. Quel meurtre ! Je ne puis penser sans regret que j'en ai pris ma part, que mes lèvres

ignorantes ont effleuré douze verres de grand vin. Et, s'il faut parler franc, qui m'eût donné un verre de cidre m'eût fait plaisir! Toutefois, de vrais buveurs étaient là, qui dédommagèrent bien ces illustres méconnus de nos froideurs barbares. Ils dissertaient dignement et spirituellement du contenu de chaque Hole, entretenant leur vigueur par de petits coups d'eau de Seltz, Ils restèrent très fermes, c'était très beau. Je complimentai le plus vaillant. Il renvoya modestement l'honneur de sa contenance au loyal tempérament du noble vin. « Notre vin », me dit-il, « n'est pas traître. Jamais, à moins d'être lui-même trahi, il n'a renversé son buveur. » Je ne contestai point. Cependant je croyais sentir que mon visage répandait des torrents de lumière. Et lui-même, cet homme humble qui venait de me parler en athlète éprouvé, il était fulgurant et plus chauve que ne comportait son âge. Voudrait-il jurer que son gracieux vin ne lui a pas arraché quelques poignées de cheveux?

Dans un autre dîner, au moment le plus animé, l'amphitryon fait faire silence. On écoute ; il annonce deux bouteilles de... retour de l'Inde, que le producteur, qui était l'un des convives, avait lui-même apportées, voulant payer son écot et le payer en seigneur. Les fronts s'inclinent, et les deux bouteilles, bouchées à l'émeri, sont confiées au maître d'hôtel, qui les distribue avec révérence. On m'a demandé ce

que j'en pensais. J'ai levé les yeux au ciel, j'ai mis la main sur mon cœur, et j'ai hasardé qu'à mon humble avis, ce vin avait de la flûte. L'aménité bordelaise s'est amusée de cette figure ; l'on m'a fait honneur de ne me pas trouver trop beauceron. Dans l'intime de ma conscience, le... retour de l'Inde ne me paraissait pas essentiellement distinct de mon vin ordinaire. Mais la vanité est bien forte, et je me suis laissé traiter d'expert. Ils en ont pensé ce qu'ils ont voulu. J'ajoute que si mon palais est inepte, mon sang n'est pas plus lourd à dansée qu'un autre. En vérité, ce vin ne tarde guère d'éveiller dans tout l'homme une certaine musique qui n'est pas sans attrait. Lœtificat !

J'ai vu en plein Médoc, dans un illustre cru, un personnage bien étrange. Il est chef de chaix, grand connaisseur, grand estimateur, et il a horreur du vin ; il n'en boit jamais. Il déguste par l'odorat. Cela me paraît valoir ce que l'on dit de plus merveilleux des mohicans et des chiens de chasse.

Tu te rappelles cet homme si pieux, si docte, si éloquent, si aimable, si sobre et si frugal en son particulier, mais si large dans l'hospitalité, et qui veut alors que la table oii il rassemble ses amis, soit servie théologiquement et présente un catéchisme abrégé de la souveraineté de l'homme? « L'homme», dit-il, « étant roi de la nature, toute la nature doit paraître sur sa

table, comme vassale, et doit paraître dans un ordre hiérarchique. Il faut que le règne animal, le règne végétal et le règne minéral y soient convoqués. Il faut des quadrupèdes, des volatiles, des poissons, des fruits, des fleurs, de l'eau, du vin ; il faut des cristaux, de l'or, et que tout porte la trace de la main humaine, de qui la matière attend ses perfectionnements et ses embellissements. Qu'avant de toucher à toutes ces choses excellentes qui sont pour lui, l'homme bénisse d'abord le Maître très grand et le Père très bon qui les lui a données ; qu'ensuite il en use et se réjouisse avec ses amis ; et qu'enfin il rende grâce. »

A Bordeaux, on met bien en pratique cette théologie du festin hospitalier. La terre, l'air, les fleuves et la mer fournissent des éléments de banquets auxquels la science humaine sait donner des tours, des perfectionnements, des allégresses sans nombre. Quels beaux feux dans les yeux, et dans les verres ! Quelles pointes d'ail et quelles pointes d'esprit ! Mais la sobriété? Ah ! l'on ne peut tout avoir, et l'hospitalité n'est pas tenue à cette sobriété stricte qui vit de rien. Nous esquiyerons l'indigestion ; n'en demande pas davantage.

Sortons de table et parcourons le pays. J'ai fait une course de Pauillac à Lesparre, et de Lesparre à N.-D. de Fin^des-Terres, traversant tout le Médoc.

C'est un heureux sol, et à force d'être riche, il est beau, quoique plat et monotone.

Les « châteaux » dont nous entendons si glorieusement parler, sont de vrais châteaux. Ils s'élèvent magnifiques, et en abondance. On ramasse aisément quarante, cinquante, cent mille francs de rente dans un petit espace autour de soi. Tel propriétaire a suffisamment de quoi boire et de quoi vivre, rien qu'ici, pour se donner sur cette terre précieuse la place d'une belle avenue et d'une ample et solide maison de chiens. En eussions-nous une pareille à passer nos vieux jours ! Mais, hélas ! les valets de chiens de ce sire sont mieux logés que ses vignerons, et ses vignerons postulent pour être valets de chiens. Voilà les signes du temps ; on les retrouve partout! Les vignerons commencent donc à remarquer que les laquais du château mangent davantage et sont plus payés pour travailler moins, et se passent encore la fantaisie de se moquer d'eux, vignerons, en fumant des cigares de dix centimes. De leur côté, les jeunes vigneronnes ont l'œil sur les rubans, les chapeaux et les robes de soie de mesdemoiselles les femmes de chambre. La grande richesse de ce pays, c'était la simplicité des mœurs. Il y a plus d'argent qu'autrefois, et l'habitant est plus pauvre, parce que l'envie et le luxe sont venus avec l'argent. Autour de certains grands châteaux où l'on danse et où l'on joue la comédie, il s'est créé des bals populaires : les jeunes paysannes y brillent en robe

décolletée. Comme dans le beau monde, une mise indécente est de rigueur.

C'est un château que nous habitons. Il est fait pour nous prouver que l'on peut encore vivre où les violons n'entrent pas. Les violons y devaient entrer. On avait commencé une grande construction, tracé un beau parc. Quelque malheur est survenu heureusement, lorsqu'une aile seulement se trouvait terminée, et tout en est resté là. L'humble et forte sagesse s'est installée dans ce logis qu'on ne lui destinait point. Elle y a tout réglé à l'ancienne mode. Ayant garni les armoires, les greniers, la cave, elle a meublé modestement les chambres, tendues de petit papier. Il y a des livres et l'on cause. Dans le jardin, quelques fleurs qui poussent un peu comme elles veulent ; pour la promenade, de vieilles allées nobles et négligées. Je ne saurais dire combien nous nous trouvons heureux dans cette simplicité qui nous tire du chrysocale, dans cette négligence qui nous délivre des régularités de l'habitation « bien tenue ». Ne senstu pas que le chef de bureau a passé partout dans le monde moderne, et partout tracé de belles lignes qui lui rappellent la symétrie de ses cartons? Ici les arbres ne sont pas alignés, les gazons ne sont pas tondus, les fleurs des plates-bandes se penchent et s'accoudent sur leurs parapets de buis. Cet aspect m'aide à respirer ; je me figure que je ne suis pas encore numéroté.

A propos de numéro, la vigne qui nous entoure en a un ; toutes en ont. Le nôtre n'est pas des tout premiers; il n'est pas non plus des moindres. C'est une grande affaire que ces numéros ; ce sont des rangs et des classes. Il y a premier, second, troisième, premier-premier, etc. Château-Lafitte, Château-Mar- (jaux, Canon sontpremiers. Tous troisfurenten même temps la propriété des Ségur. Je ne sais pas si ce sont nos Ségur à nous, les aimables et catholiques Ségur, qui parlent si bien, qui écrivent si bien, qui content si bien, qui font tout' si bien. Ce serait un fier argument pour le vin de Bordeaux, que cette race de Ségur l'eût teté en guise de lait ; et, comme son vin, elle a gagné à vieillir.

Je me suis laissé conter que Château-Lafitte, qui est premier-premier, /(3?V (c'est l'expression locale) des années de 800,000 fr. Le propriétaire actuel est un Anglais nommé Brown, ou peut-être Scott. Il vient, dit-on, une fois par an, saluer sa vigne. Il débarque à Pauillac, d'un yacht qui lui appartient, monte en voiture, court chez lui, fume un cigare, vide une bouteille et se rembarque. Tout cela lui prend deux heures. Voilà la légende, et si elle n'est pas vraie, c'est qu'elle est trop vraie.

La hiérarchie des crus est gardée avec soin par les propriétaires, maintenue sévèrement par les rivaux. Il faut des cas de force majeure pour monter et pour descendre. Un propriétaire embarrassé, et qui a du

vin plein ses celliers, n'en vend pas une bouteille au rabais, car il serait déclassé. Il souffre plutôt la gène un an et deux au milieu de ses richesses. 11 y en a des exemples fréquents. Les exemples de surclassement sont rares ; le propriétaire qui les veut donner ne doit pas être un mince seigneur. La moitié d'une vigne qui était jadis d'un seul tenant, a passé aux mains de l'un des grands de Juda. Un sentier large de dix-huit pouces, sépare ces deux parties d'un même héritage. La partie restée chrétienne est restée cinquième; la partie devenue juive est devenue deuxième, et elle a été un moment première. Le grand juif, ne pouvant souffrir d'être quelque part et de n'être pas le premier, a voulu se faire classer premier. Il l'a fait pour une année. Mais l'année suivante, les courtiers ont trouvé que c'était trop fort, et le grand juif est descendu second. C'est encore bien joli, et il en est bien offensé. Monter de cinquième second n'eiit été possible il nul autre. Bordeaux a son roi juif, qui peut beaucoup, et qui ne pourrait pas cela. Il y fallait la majesté de Vautre ; il fallait être lui. Que cela te console!

Nous avons visité de belles églises, très anciennes, trop souvent mal restaurées et décorées à la moderne. On a ici la plaie des bienfaiteurs qui donnent des tableaux, des statues, des vitraux. Certaine figure en marbre, présent d'une noble dame, m'a frappé par

son naturel. Représente-toi un beau jeune homme de 1847, moulé vif à l'école de natation. Certainement la donatrice eût hésité à placer cela dans son parc; mais avec un nom de saint gravé sur son piédestal, c'est parfait pour une église. Il faut parfois gémir du mauvais goût ou de la faiblesse des curés ! Quant aux fleurs en papier dans des pots de porcelaine dorée, avec le monogramme de la sainte Vierge, elles abondent. On en fait des échafaudages merveilleux. J'ai encore vu une chose qui ne m'a point fait plaisir : un curé, excellent et bien famé d'ailleurs, qui est grand amateur de chevaux. Il en a deux qu'il mène ventre à terre, en fumant dans sa voiture. C'est trop bon genre.

A Lesparre finit le Médoc des grands vins et commence le Médoc des blés et des pâturages.

On entre dans une vaste plaine, où la terre produit toujours sans être fumée ; elle se repose d'avoir produit des grains en produisant des fourrages. Les espaces sont immenses, semés de bouquets de pins, égayés de maisons blanches bien bâties qui rient"sous leurs tuiles rouges. Les attelages sont beaux, les bestiaux sont gras, l'air est salubre. Pas un pauvre.

Par là, vers la Fin-des-Terres, où nous allions, au pied des dunes que nous nous préparions à franchir et qui protègent le pays contre le vent de mer, nous avons rencontré un petit presbytère blanchi à la chaux.

Il nous a paru que nous pouvions nous arrêter là et demander une table et quelques chaises pour déjeuner. Tout nous fut accordé de grand- cœur, sans que nous eussions besoin de décliner nos noms. On parla même de nous donner des serviettes; mais, la veille, Monsieur le Curé avait traité deux ou trois confrères, et il ne lui restait plus de serviettes. La plénitude regorgeante de la bibliothèque m'expliqua le vide de l'armoire. Les rayons pliaient sous le poids des anciens et des modernes. J'y vis une partie de la Patrologie, saint Thomas, saint Augustin, Joseph de Maistre, Bonald, Guéranger, Guizot, Rorhbacher, etc., etc. Le langage et les idées de ce petit curé d'un petit village dominent de plusieurs coudées tout ce que pourraient comprendre les autorités du département voisin, sans vouloir offenser ces puissances ; et je crois avoir rencontré plus d'un ancien ministre d'État qui ne se rendait pas si bien compte de la marche des choses. J'avoue cependant qu'il ne faudrait pas beaucoup pousser l'ancien ministre pour tirer de lui bon nombre de fortes considérations sur l'obscurcissement et l'ignorance du clergé. Laissoîis dire... le savoir a son prix. Un temps vient où tout le monde sans exception saura lire, mais alors, le clergé, qui seul a des croyances, possédera seul une véritable culture intellectuelle ; et il y aura des surprises.

J'eus là un trait de Médoquin qui m'amusa. Nous avions apporté deux bouteilles de notre château. Nous

priâmes Monsieur le Curé de nous faire l'honneur de trinquer avec nous. Il y consentit bonnement et se fit apporter un verre qu'il laissa remplir à demi ; mais à peine l'eut-il touché des lèvres qu'il le posa sur la table, et il dit : Oh! oh! en jetant sur nous des regards étonnés. Il nous rappela ces héros de la fable, qui tout à coup reconnaissent un dieu dans le mortel avec lequel ils traitaient familièrement. Que n'as-tu entendu ce oh! oh! pour que nous eussions longtemps de quoi rire en nous le répétant. Nous demandâmes h M. le Curé de vouloir- bien accepter la bouteille qui restait. — Très volontiers, dit-il, et grand merci : mais cela me coûtera une oie.

En causant avec ce jeune et aimable curé, nous arrivâmes au but de notre voyage, qui était l'église de Notre-Dame-de-Fin-des-Terres, sur le bord de l'Océan. Deux fois engloutie par les sables avec tout le village au milieu duquel elle s'élevait, cette église vient d'être déterrée par le cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux, qui mérite bien le titre à'Ama- ' to)' ecdesiarum, donné à tant de saints papes et de glorieux évêques. Il en a bâti ou restauré plus de cent, et tiré celle-ci de son linceul de sable, étendu sur elle par la tempête, par la mer et par les siècles. Il a lutté contre ces trois victorieux, et lutté victorieusement. A présent, il s'agit d'empêcher que Tédifice déterré s'écroule. Je serais étonné que l'archevêque n'eq y\ï\{ pafj à bout,

L'aspect de l'église de Notre-Dame-de-Fin-des- Terres est étrange et émouvant. Certaines parties sont du IX* ou x" siècle, époque delà construction primitive. On y voit un art majestueux et solide, qui ne laisse pas de déranger assez les idées qu'on se fait sur le « siècle de fer ». L'église était vaste, d'exquise proportion. Il est clair qu'en ce temps-là, dans un désert sans nom, loin de toute communication avec le reste du monde, l'art religieux élevait des monuments dont l'art civil aujourd'hui n'égale pas la beauté, même dans les capitales. Quand le sable eut recouvert cette première église, on édifia sur les constructions ensevelies une église nouvelle. Celle-ci est du xv" siècle. Elle fut recouverte aussi. Alors la paroisse déménagea. On emporta les boiseries et les statues, et elles ornent l'église du nouveau Soulac, bâtie au pied des dunes, désormais fixées par le génie de Brémontier. Ces boiseries attestent que l'abandon est assez récent. Elles sont du xvii" siècle, mais déjà bien avancé, et plus riches que belles. On était riche alors, seulement le goût s'en allait. Ce qui déparait l'ancienne église fait l'unique pompe de l'église nouvelle. Quel déchet ! Cette nouvelle église, d'ailleurs solidement bâtie, est une véritable grange, et il y en a de pires. Il semble que quand l'époque de la reconstruction fut venue, après les frénésies des vandales révolutionnaires, le diable eut permission de se venger en çhpisi^sant jes architectes. De 1800

à 1830, il n'y a pas de monstruosités que les architectes ne se soient permises contre le culte divin.

Dans les dunes arides, sur le fm bord de la mer presque toujours irritée, s'élèvent de hideux chalets pour les baigneurs. Difficilement on pourrait voir quelque chose de plus triste et de plus laid. Les crinolines circulent dans ce pêle-mêle de planches, de plâtre et de poussière, où l'on respire vingt odeurs d'affreux fricots. Quels crimes expient donc les gens qui vont s'amuser là !

De retour dans le Médoc des vins, non loin d'un château fameux, au milieu des vignes, nous vîmes un cimetière. J'étais sur le siège de la voiture, auprès du cocher, homme honnête et de sens droit, avec qui j'avais assez causé du train du monde. — Voilà, lui disje, le grand pressoir de la grande justice. — Oui, répondit-il; c'est la consolation du pauvre, de voir cela.

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