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E connus l'abbé Planson déjà vieux, ou, pour mieux dire, déjà fatigué : car sa vie, si longue par les œuvres, fut en réalité bien courte. Il mourut avant cinquante ans, ayant mis, comme il le disait luimême, les morceaux doubles. Mais il n'était pas une ville de France qu'il n'eût évangélisée; et quelle campagne a-t-il traversée, dans quelle église de village s'est-il arrêté pour prier, sans y annoncer la parole de Dieu? Des fruits abondants, humbles devant le monde, précieux devant Celui qui créa les âmes, germèrent et mûrirent sur le sol arrosé des sueurs de l'abbé Planson. Ce qu'il a fait. Dieu le sait ; nous ne pouvons pas même l'imaginer.
Il possédait un don particulierpourouvrirles cœurs, pour les attirer, pour les enchaîner au travail de la charité. Il fondait partout dessociétés de bienfaisance, non pas philanthropiques — il avait horreur de cela, — mais catholiques, occupées surtout du besoin
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spirituel des malheureux, à quoi la philanthropie ne songe guère. Quand ces sociétés existaient déjà, il les réformait, les laissait en partant plus chrétiennes, plus riches, plus solides. Voilà ce que j'appelle faire un bien qu'on ne peut imaginer : car on saurait en combien de lieux et combien de fois il a prêché, combien de gens il a convertis, combien il en a consolés, combien il en a sauvés à l'article de la mort, ce ne serait rien ; il faudrait savoir combien d'autres sont et seront prêches, convertis, consolés, délivrés de leurs péchés à l'heure suprême, par les œuvres qu'il laissa derrière lui, pleines de sa charité. C'est ce qui est incalculable. Jamais il n'eut d'autre propriété que son bréviaire et sa soutane, et il fit bâtir plus de vingt églises, plus de cinquante maisons de refuge ; jamais il ne dépensa trente sous pour son dîner, et il versa des millions dans le sein des pauvres.
Il était plus naïf qu'un enfant, et parlait de ses travaux sans se douter qu'il eût fait quelque chose. Voyant uniquement la miséricordieuse intervention de Dieu dans tout ce qui arrive de bon aux hommes, il comptait pour rien l'instrument dont Dieu daignait se servir, surtout quand cet instrument n'était autre que lui-même. Je mis à profit cette simplicité. Dès notre première entrevue, je lui fis conter de merveilleuses choses. Je prends au hasard, dans mes souvenirs, le récit d'une des journées du missionnaire à Paris, où il était venu pour se reposer en veillant à
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diverses affaires de sa communauté. Puissé-je, rapporteur fidèle, rendre à ceux qui ont connu le saint quelque chose de ce doux et naïf accent qui remuait leurs cœurs ! Je le laisse parler :
« J'étais allé de bonne heure voir un pauvre homme dont j'avais pu, la veille, obtenir l'admission dans une espèce d'hôpital particulier, fondé par des gens que je ne connaissais pas, de bien saintes âmes ! Ah ! Monsieur, que dirons-nous au bon Dieu, nous autres prêtres, quand il nous montrera ces laïcs dévoués ? Mais dès qu'il y a quelque part un hôpital, il y a des postulants qui se battent à la porte pour entrer. J'avais dix fois traversé Paris, sans venir à bout de faire agréer mon candidat. J'importunais ces excellents fondateurs, je les fatiguais, j'en étais honteux: D'autres à leur place m'auraient chassé. Enfin, un lit est vacant : on me le donne. Voilà donc le pauvre homme bien placé, bien soigné, en bon air : une sœur de charité pour le servir ; un prêtre zélé dans la maison pour le confesser, pour l'administrer ; si Dieu veut qu'il guérisse, une chapelle où il pourra entendre la messe tous les jours pendant sa convalescence, et sa foi ravivée quand il sortira ; s'il meurt, toutes les facilités de mourir en saint. Je ne le plains pas! Mon cher ami, les hommes qui ont peur de l'hôpital, ne font pas réflexion que l'hôpital, c'est comme la grande porte du paradis : y a-t-il un endroit au monde,
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excepté les couvents, où l'on soit plus assuré de bien mourir ? il ne faut vraiment que le vouloir. Ces sœurs ont une grâce pour vous préparer à la mort!... Quand je vois passer une civière, je me dis : Gloire à Dieu ! encore un prédestiné I
« Ce n'était pas tout : mon malade avait une petite fille, qui ne laissait pas de nous embarrasser; j'y songeais en allant dire ma messe. A point nommé, sous le portail de Saint-Siilpice, je rencontre une dame que l'on m'avait fait remarquer la veille, et qui était bien digne en effet qu'on la remarquât : la comtesse de***, qui, depuis quarante ans, a nourri et sauvé plus d'orphelines que n'en fit mourir le cruel Hérode. Une foi de saint, un courage d'apôtre, un cœur... je ne puis le comparer qu'au cœur de Marie, la bonne mère ! Son temps, sa fortune, sa vie, elle a tout donné. On voit toujours chez elle... ah! quel spectacle ! plus de cent petites filles qu'elle nourrit, qu'elle habille, qu'elle élève, qu'elle place, qu'elle n'abandonne jamais. Je l'aborde. — Madame, j'ai une enfant de sept ans, un petit chérubin ; sa mère est morte, son père est à l'hôpital : pas un parent, pas d'autre ami que moi dans le monde, pas d'autre espérance que Dieu et vous. Je vous en conjure, prenez cette enfant. — Hélas! Monsieur l'abbé, je ne saurais où la mettre: tous mes lits et tous mes berceaux sont occupés. — Je le sais bien, Madame ; mais que deviendra-t-elle, si vous la' refusez? — Nous étions justement autemps
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de Noël : il faisait un froid âpre et pénétrant. — Madame, po.ursuivis-je, au nom de Joseph et de Marie renvoyés des hôtelleries de Bethléem, au nom de Jésus pauvre et nu dans la crèche, prenez mon enfant. — A qui ai-je l'honneur de parler? me demanda la bonne dame. — J'aurais voulu être cardinal! — Hélas! dis-je, un pauvre missionnaire, qui n'a aucune recommandation près de vous; mais cette petite fiUese recommande de Jésus souffrant. Voyez comme il fiiit froid ! Quant à moi, je suis l'abbé Planson, missionnaire. — Croiriez-vous, mon cher, qu'elle me connaissait ? — L'abbé Planson ! dit-elle, j'aurais dû m'en douter. A Dieu ne plaise que je vous refuse! Venez chez moi, à trois heures. Je n'ai pas de place ; mais, s'il plaît à Dieu, nous en trouverons une quelque part. « Je vais dire ma messe, bien content, le cœur plein d'actions de grâces pour l'Enfant Jésus : car, Dieu merci! j'ai toujours vu la Providence arriver h temps pour relever ceux qui n'avaient plus d'appui ; jamais je n'ai douté d'un miracle, quand j'ai pensé qu'un miracle était nécessaire aux malheureux, et rien ne m'étonne dans tout ce que Dieu fait ; mais rien de ce qu'il fait ne s'accomplit que je ne m'émerveille et que je n'aie le cœur épanoui de reconnaissance, comme si je voyais mon bon Maître manifester sa miséricorde pour la première fois. C'est la vie du prêtre et du missionnaire : aucun homme ici-bas n'a été plus heureux que moi.
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« Ma messe dite, mon action de grâces achevée, je commençais à sentir que j'avais besoin de manger un morceau. J'étais trop pressé. Une jeune personne vient à moi, dans l'église. Je la reconnais pour l'avoir vue et dirigée cinq ou six années auparavant, pendant li'ne mission d'assez longue durée. Bonne créature, âme candide, esprit joyeux et charmant. — Vous voilà, ma chère Louise! — car je l'avais vue si jeune, que je la nommais ainsi tout familièrement, ne songeant plus au temps qui s'était écoulé. — Je ne suis plus Louise, me répond-elle, je suis Madame une telle. — Et elle se met à pleurer. Puis, me présentant un petit être rose et joli comme un ange : — Bénissez ma fille, et ({u'elle soit plus heureuse que sa mère !
« Louise était bien vêtue ; son visage triste n'annonçait d'ailleurs ni la maladie ni la misère, et l'enfant resplendissait de santé. Je vis de quoi il s'agissait : ménage troublé ; plaie terrible, où nous ne pouvons guère apporter de remède !
« En effet, un musicien, un poète, je ne sais quoi ; un homme qui a de la réputation et du talent, à ce qu'on assure... vous le connaissez peut-être, mais je ne puis le nommer, — s'était fatalement épris de cette candide Louise, s'en était fait aimer, et, ne pouvant sans doute la séduire, l'avait épousée. La malheureuse refusa un honnête garçon qui la pleure encore, et qu'elle a bien de la peine à ne pas regretter aujourd'hui. Enfin!... Je lui demandai si son mari
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l'avait abandonnée. — Hélas î me répondit-elle, il fait pis. Je reste souvent plusieurs jours sans le voir... et il amène chez moi... — Ses pleurs la suffoquèrent. Je frémis de ce qui pouvait se passer dans le cœur de cette jeune femme. — Ma tille, continuai-je, êtesvous restée fidèle à la religion? — Mon père, repritelle, je suis si malheureuse et Dieu m'éprouve si impitoyablement! Je viens quelquefois pleurer dans cette église, mais j'ai négligé tout le reste. Ma foi est bien affaiblie. M*** est tout à fait un impie : de mon malheur même il tire contre la religion des raisonnements que j'ai trop écoutés. Hier, je lui reprochais de m'oublier. — Je fais, me répondit-il, comme ton fidèle Jésus; demande-lui qu'il me ramène! — Enfin, elle m'avoua qu'elle ne s'était pas approchée des sacrements depuis Pâques, c'est-à-dire depuis près d'un an, et qu'elle n'avait point de directeur. — Il faut vous confesser, lui dis-je' — Oui, mon père, reprit-elle avec un courage admirable : il en est temps! — Elle donna sa petite, tille en garde à la loueuse de chaises, et je l'entendis tout de suite. Ah! vigilance de mon bon Maître, qui ne veut point que ses brebis s'égarent et que le loup ravissant les dévore! U me fut bien facile de faire accepter à cette pauvre femme toute la rigueur de ses devoirs, et je la communiai après sa confession. Au pauvre malade. Dieu avait donné un asile; à l'enfant orphelin, il avait envoyé une mère ; à l'âme éprouvée, combattue, il se donna lui-même avec une surabon-
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dance de force et de foi qui la mit en mesure d'affronter le péril et de porter le fardeau de sa destinée.
« La petite fille de Louise n'était pas encore baptisée. Ce fou cruel, qui abreuvait sa femme de chagrins, ne voulait pas qug son enfant fut rattachée au ciel par le lien sacré qui nous sauve. Il jurait de tuer le prêtre qui oserait faire le baptême. Vous comprenez que la menace ne m'intimida guère. Louise étant décidée à tout braver, je la renvoyai chez elle, lui donnant rendez-vous à l'église pour midi, avec une marraine. J'avais mon idée sur le parrain, une idée qu'elle trouvait impraticable. Vous allez voir si Dieu est bon.
« Je courus... ma foi, je pris un cabriolet pour aller plus vite ; je courus au fond du Marais, et je trouvai, dans une maison noire, au dernier étage, une espèce de vieux Flamand qui semblait n'avoir d'autre occupation que de fumer sa pipe et vider son cruchon de bière. C'était le beau-père de Louise, qui vivait là des rentes que lui faisait son fils. Des rentes assez maigres, comme vous pensez bien ; mais enfin, elles faisaient vivre le bonhomme, et j'en eus meilleure opinion de notre garnement : s'il abandonnait sa femme, du moins il n'abandonnait pas son père. C'est une remarque à faire, et je l'ai toujours faite avec beaucoup de consolation, que Dieu se ménage presque toujours, dans les âmes les plus ingrates, quelque petite porte par oii il pourra rentrer, un