‹ Historiettes et fantaisiesChapitre 6 sur 17 · LA JOURNÉE DUN MISSIONNAIRE · texte numérisé non relu

LA JOURNÉE DUN MISSIONNAIRE

petit recoin où reste une petite vertu qui parle de lui. Cet écervelé de poète a certainement la mine de vouloir mépriser tous les commandements de Dieu et tous ceux de l'Église. Eh bien ! noni je le surprends en flagrant délit de piété filiale : Père et mère honoreras... »

J'interrompis le missionnaire.

— Mon bon abbé, lui dis-je, permettez-moi d'enlever à votre charité une erreur si douce. Je crois que votre homme nourrit son père, mais je doute qu'il l'honore. Si vous saviez ce que c'est qu'un père, pour ces gens-là!...

— Allons donc, rigoriste! s'écria l'abbé Planson. Je sais qu'il ne faut pas demander à ces étourdis des raffinements et des délicatesses ; mais, s'ils n'honorent pas leurs parents, ils n'en ont que plus de mérite à les nourrir. Quand je leur vois les vertus des sauvages, je suis fort content d'eux : leur fonds est meilleur que leurs maximes.

« Je trouvai le vieux Flamand très bon homme, et pas du tout ennemi de la religion. Je lui fis comprendre qu'il fallait que sa petite-fille fût baptisée. A vrai dire, il n'eu voyait guère la nécessité ; mais il se rendit aux raisons de sentiment. Par bonheur, il aimait Louise. Il me parla de sa défunte, de son jeune temps, de son pays. Providence de Dieu qui songe à tout! J'avais justement visité son pays, j'avais prêché dans l'égliseoù il fut baptisé lui-même, et cette circons-

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tance nous mitau mieux. Jebus delà bière: — A votre santé, Monsieur le curé ! — A la vôtre, Monsieur un tel ! — Véritablement, j'aurais fumé s'il l'avait voulu. Pourquoi pas? Saint Paul et saint Pierre mangeaient bien avec les gentils! Bref, en moins d'une heure, je décide ce brave homme à devenir parrain, et je l'emmène. Nous trouvons Louise à l'église, avec sa mère, qui devait être marraine de l'enfant. Le baptême est fait : voilà cette jolie petite devenue chrétienne, voilà Louise plus heureuse qu'elle ne l'avait été depuis son mariage; et, ce qui n'est point à dédaigner, le père du mari et la mère de la femme, qui s'étaient un peu brouillés, se réconcilient, unissant leurs mains et leurs cœurs sur cette tête innocente. Au fait, je crois qu'on peut bien abjurer ses rancunes dans une pareille occasion. Mais, dites-moi, vous qui faites de la littérature, j'espère que le missionnaire a joué un fameux tour à l'homme de lettres! Eh bien ! il n'en a pas été fâché. Le soir même, Louise lui apprit que sa fille était baptisée : et que croyez-vous qu'il a fait, cet original? Il m'a envoyé ses œuvres : des contes, des romans, des vers, haut comme cela ! des ouvrages, ma foi, très bien imprimés! Ça m'a paru un peu frivole; mais je tâcherai tout de même de les lire. Dans le fond, je le crois plus étourdi que méchant. C'est comme beaucoup d'autres de ces gens de lettres : ils écrivent, ils écrivent; ils ne se doutent pas seulement

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qu'ils couchent sur le papier des hérésies absurdes, car ils ne savent rien de rien.

« Mon cher ami, vous croyez que la journée est finie? Pas du tout ! Il était dit que j'aurais encore une rencontre dans cette bienheureuse église. En faisant mon baptême, j'entendais des gémissements... bah! des gémissements! des sanglots. — Qu'est-ce que c'est que cela? — Justement, Monsieur, me dit le suisse, c'est une personne qui vous demande. Elle est là, dans une chapelle, qui s'étouffe de pleurer.

« Aiguillonné par ces cris qui me pressaient d'accourir, je congédie Louise, et je fais dire à la personne inconnue que je l'attends à la sacristie.

« Elle arrive. Quelle pitié ! Le suisse la soutenait, elle pouvait à peine marcher, et, tout de suiteen arrivant, elle tombe à genoux. Un désespoir inimaginable! Je la conduis dans une seconde sacristie, où nous nous trouvons seuls. Ses sanglots redoublent; elle veut parler, et tout ce qu'elle peut articuler d'une voix entrecoupée, c'est : Mon père î mon père ! pardonnezmoi! — Ma fille, lui dis-je, cherchant inutilement à mettre un nom sur ce visage qui ne me rappelle que de très vagues souvenirs, ma fille, d'abord, consolez-vous et espérez, puisque vous venez à moi. S'il ne vous faut que mon pardon, il vous est bien acquis; s'il vous en faut un autre, nous l'obtiendrons. — Elle se remet un peu, elle me regarde, et, voyant que je ne peux me rappeler qui elle est : — Vous avez été si

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bon pour moi ! ne me reconnaissez-vous donc pas? s'é„ crie-t-elle. — Alors, par un effort de cette paternelle mémoire que Dieu donné à ses ministres, dans cette femme affligée je revois une jeune fille dont j'avais bien longtemps auparavant, étant prêtre auxiliaire, dirigé avec un soin tout particulier l'àme ardente, mais revêtue alors d'innocence et de candeur. D'un coup d'œil, je devinai tout ce que ces sanglots et ce repentir laissaient trop deviner. — Eh quoi ! m'écriaije en joignant les mains, triste à la fois de ce que j'avais redouté jadis et de ce que je voyais maintenant, ma pauvre enfant, c'est donc vous! — Hélas! mon père, répondit-elle à ce mot qui redoubla ses larmes, oui, c'est moi, mais non plus telle que vous m'avez connue. Vous voyez une malheureuse qui de faute en faute a quitté Dieu, sa famille, son nom ; et je suis à présent... Elle ne put continuer. — A présent, lui dis-je, vous êtes une repentante qui veut retrouver Dieu, sa famille et son nom. Dieu est bon, ma fille : si vous lui rendez votre cœur, tout vous sera rendu. Priez ici, séchez vos larmes, et, dans quelques heures, venez me trouver ; nous verrons ensemble ce qui convient à votre situation.

« Je la laisse et je ne perds point de temps. En quelques minutes, je suis chez M""" de ***. — Il ne s'agit plus, lui dis-je, de me donner seulement un lit pour mon enfant; donnez-moi une belle chambre pour une grande pénitente qu'il faut retirer du monde à

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l'instant même : car elle veut bien se repentir aujourd'hui ; mais le diable ne manquera pas de se jeter à la traverse, et peut-être ne voudra-t-elle plus demain. — Pour cela, me répond M"" de ***, c'est une affaire urgente, et nousavons toujours ce que vous désirez. Je lui laisserai plutôt mon lit, et j'irai passer la nuit dans la chapelle. — Voilà parler en chrétienne, m'écriai-je; mais mon enfant? — Notre-Seigneur, reprit-elle, y a pourvu. Par un enchaînement de circonstances heureuses, une de nos orphelines a retrouvé ses parents, que l'on croyait perdus : ils sont à leur aise, ce sont de bons chrétiens, et ils viendront tout à l'heure nous la reprendre pour la garder chez eux. Nous donnerons sa place toute chaude à votre petite fille : allez donc nous la chercher, car nous avons horreur du vide.

« Je ne prends pas même le temps de remercier M"" de *** ; je me sauve, bondissant de joie, et je vais chercher mon enfant. On l'avait déposée chez une portière, comme un paquet, pauvre petit ange! Elle était dans un étati Elle portait sur elle toute sa garderobe, comme un vrai missionnaire, et tout son linge tenait dans ses deux poches. Le mobilier resta pour payer le terme, et encore le propriétaire n'était pas trop content. Qu'il y a d'abandonnés dans ce triste Paris, mon cher, malgré les bons chrétiens qui se multiplient pour les secourir !

*< J'avais pris une autre voiture, car il faut rouler

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carrosse dans votre Paris, qui n'en finit pas. Je me fais conduire;! la communauté oii je logeais, et l'on me dit qu'une dame m'attendait au parloir. C'était ma repentante. Je fus charmé de son exactitude, et j'en augurai bien.

(( Elle était émue encore, mais à son émotion se mêlait déjà la crainte des sacrifices que je pourrais demander. Je m'y attendais, et j'avais pris mes mesures, décidé à ne pas laisser perdre la grâce dont cette pauvre égarée étaitl'objet. — Avant toute chose, lui dis-je, promettez-vous de ne sortir d'ici que pour aller oii je vous conduirai? — Elle hésita, et voulut m'expliquer sa situation. -;-Non, repris-je, je n'entendrai rien que vous n'ayez juré de m'obéir : car, si vous ne voulez que m'attrister par le récit de vos fautes et le spectacle de vos inutiles remords, je les connais. Ce n'est point là ce qu'a voulu Notre- Seigneur en m'envoyant à vous. Au nom de votre mère et des souvenirs qui vous ont touchée quand vous m'avez vu, soyez obéissante comme vous l'étiez avant vos égarements, pour retrouver le bonheur e^ la paix dont vous jouissiez en ce temps-là.

« Vaincue par l'autorité que Dieu voulut donner à ma parole, elle reprit le joug qu'elle avait autrefois si doucement porté, et promit de faire ce que je lui commanderais. Alors j'écoutai son récit. Il n'est point nécessaire que je le rapporte : on sait trop par quels chemins peut passer une pauvre fille qui fuit la maison

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