‹ Historiettes et fantaisiesChapitre 7 sur 17 · LA JOURNÉE U'ON MISSIONNAIRE · texte numérisé non relu

LA JOURNÉE U'ON MISSIONNAIRE

de sa mère. Enfin, elle arrivait au théâtre, et sous peu de jours elle allait débuter. Comme elle était fort belle personne, et qu'elle avait reçu une éducation distinguée, avantage qui manque à toutes ces comédiennes, m'a-t-on dit, les meilleurs juges s'accordaient à lui prédire un succès éclatant. Elle se berçait dans cette espérance. Famille, religion, passé, tout s'effaçait de son cœur ; elle ne s'inquiétait que de se faire applaudir. Elle était venue à l'église pour étudier (voyez, voyez l'admirable industrie delà Providence I) une figure peinte dont elle voulait copier le costume et l'attitude dans son rôle de début. Ah! je fus confondu quand j'entendis cela. Machinalement, par ce secret besoin de prier que l'air des églises réveille toujours lorsque l'on a connu Dieu, elle se mit à genoux et pria. La prière lui rappelait plus vivement que de coutume ce qu'elle s'efforçait de ne jamais se rappeler. Ce fut en ce moment que, sortant de la sacristie pour aller aux fonts baptismaux, je passai près d'elle, revêtu du surplis et de l'étole. Comme ce général français, chargé d'arrêter le Saint- Père, qui, à l'aspect du pontife, recula, voyant apparaître sa première communion, elle vit passer avec moi les jours de son innocence et de sa ferveur, la tendresse de ses parents, ses promesses à Dieu, ses parjures, toute la chaîne fatale de ses péchés. Elle vit ce qu'elle avait été, ce qu'elle était, ce qu'elle allait être pour toujours. Jadis, noble vierge, elle rougissait

i50 LA. JOURNÉE d'un MISSIONNAIRE

du moindre regard jeté sur elle ; désormais, créature effrontée, elle provoquerait audacieusement tous les yeux ; jadis, dans le mystère du confessionnal, elle trouvait des larmes de repentir pour les fautes légères de son âge, et maintenant elle regardait avec une sorte de paix les vices de son cœur ! Elle songea qu'elle avait changé, mais que Dieu ne change pas ; qu'il pouvait pardonner, mais qu'il pouvait aussi punir... Elle me conta plus longuement ces pensées qui éclatèrent tout d'un coup. Sans former aucune résolution, sans savoir ce qu'elle faisait, involontairement, troublée d'une peur sainte, elle cria vers le prêtre qui . l'avait si souvent rassurée. Ainsi, enfant, dans les terreurs soudaines de la nuit, elle criait vers sa mère.

« — Vous avez bien fait, lui dis-je, et ce ne sera pas en vain que vous m'aurez appelé. Je vous réconcilierai avec Dieu, j'en suis sûr ; avec votre famille, je l'espère ; je vous rendrai votre nom, je- vous rendrai la paix et l'honneur. Mais il faut le vouloir, il faut rompre avec le mal. Je vais tout de suite vous conduire dans une sainte maison, d'où vous ne sortirez plus que pour rentrer dans la maison de vos parents.

« Elle m'avait promis de ne rien objecter, elle tint parole. Je vis pourtant que l'effort était grand; que ce pauvre cœur, en dépit de ses repentirs, demeurait indécis. — Quoi donc! ajoutai-je, quelles réflexions vous reste-t-il à faire encore ?Faudra-t-il plus de temps pour rompre avec le vice qu'il n'en fallut pour rompre

LA JOURNÉE n'UN MISSIONNAIRE 181

avec le devoir? Non! je ne veux pas que personne vienne combattre vos chancelantes résolutions. Abandonnez tout, et sauvez votre âme.

« 0 puissance de la grâce ! ô clémence infinie démon Sauveur! J'obtins non seulement l'action généreuse que je demandais, mais le plein consentement que je n'osais espérer. — Allons, mon père, médit cettecourageuse fille, c'en est fait ! Dieu l'emporte : partons, fallût-il en mourir ! — La voiture attendait ; nous y retrouvâmes la petite orpheline, qui dormait dans ma houppelande; et bientôt nous fûmes tous trois chez M"" de ***, oii l'on nous reçut à cœur ouvert. L'orpheline fut aussitôt conduite à une bonne maîtresse, qui l'habilla de pied en cap ; et mon héroïque pénitente, menée à la cellule qui lui était préparée. A peine y eut-elle mis le pied, qu'elle trouva la paix. jjme ^g ♦♦♦ jj^ ^.jj gg jgjgp ^ genoux avec des torrents

de larmes, protestant que ses yeux se dessillaient, et qu'autant le monde l'avait attirée, autant il lui faisait horreur. Ce ne fut point un enthousiasme passager. Bientôt, par la méditation, par la prière, par l'absolution, par la nourriture eucharistique, cette âme affaiblie et non perdue renaquit à l'innocence, non pas sans doute la blanche innocence de l'agneau, mais l'innocence glorieuse aussi des larmes, du repentir, de l'expiation. Maintenant, heureuse dans sa famille, ma chère convertie bénit Dieu : c'est une chrétienne exemplaire. »

152 LA JOURNÉK d'un MISSIONNAIRE

— Mais, mon bon père, dis-je à l'abbé Planson, ce jour-là, où donc avez-vous dîné?

— Je ne m'en souviens plus, répondit-il tout étonné. Qu'est-ce que cela fait? pourquoi voulez-vous savoir cela ?

Je l'embrassai, et, me mettant à genoux, je le priai de me bénir.

Page 1