QUI SONT CES DAMES
AVAIS à choisir entre la troisième place du coupé et la quatrième place de l'intérieur. Je vis dans le coupé deu\ dames qui paraissaient se trouver bien ensemble, et dans l'intérieur trois hommes. Je pris l'intérieur, moitié par politesse, pour ne point gêner ces dames, moitié par attachement grossier pour mon cigare, que je trouvais bon. Mes compagnons me laissèrent fumer, je les laissai parler de Mademoiselle Lolotte.Au relais suivant, le conducteur ouvre la portière; un gros homme entre sans façon, et après lui se glisse timidement une dame bien vêtue. J'avais entamé un autre cigare, qui était excellent : je prêtai mon coin h la nouvelle arrivée, et je montai sur l'impériale. Quand
je fus là-haut, une pluie assez drue vint nous fouetter au visage; la journée avançait : je descendis. Mais, au moment de reprendre ma place, j'eus honte : c'était contraindre cette pauvre femme à passer une nuit de diligence entre deux hommes qui s'endormiraient sur ses épaules. D'un autre côté, je ne voulais point faire le galant : je me décidai pour le coupé, où un appareil de bandes fort ingénieux m'offrait la possibilité de sommeiller à peu près sur moi-même.
Les dames du coupé m'avaient vu monter sur l'impériale, un cigare à la bouche; j'étais un peu mouillé, je les dérangeais fort, je les privais du plaisir de causer : elles me reçurent mal. Il faut dire que mon habit de voyage, passablement fatigué, ne me laissait que tout juste l'aspect d'un homme comme il faut. La petite moue qu'elles firent en reprenant une quantité d'objets dont la place où j'allais m'asseoir était encombrée, ne me prévint pas non plus en leur faveur. Je ne m'établis point impoliment, mais j'usai de mon droit sans trop demander grâce. Il restait un amas de parapluies, sur lequel on avait sans doute pensé que .je voudrais bien me tenir, et qui me désobligeait étrangement. Je retirai ce faisceau, et je l'offris à mes voisines. Mon action leur parut hardie ; elles échangèrent en allemand quelques mots, que je jugeai n'être pas h ma louange. Je pris ombrage de cet allemand. J'envahis toute la largeur du siège, et je manœuvrai des coudes, voulant me procurer la satisfaction de
toucher de mon dos le fond delà voiture. J'y parvins, mais je passai pour un rustre. Deux ou trois autres mots d'allemand, où je n'entendis rien, et que je compris à merveille, ne me laissèrent pas le moindre doute là-dessus.
Cependant ma mauvaise humeur s'apaisa. Je compris et je pardonnai l'ennui dont j'étais cause; et, en attendant une occasion de me rendre utile, j'essayai de deviner quelle sorte de femmes j'avais le malheur de gêner.
La mise annonçait au moins l'aisance et de bonnes coutumes : tout était décent, propre, solide ; aucun colifichet. Les figures n'annonçaient rien du tout, que quarante-cinq ans à droite, et trente ans à gauche. Un petit air gourmé, joint à l'allemand, pour lequel j'ai peu de tendresse, me fit penser qu'elles étaient protestantes. L'une d'elles, la plus âgée, tira d'un sac du pain et une aile de poulet. Quel jour est-ce aujourd'hui? C'est samedi. Du poulet, le samedi! Plus de doute î elles sont protestantes. Je me fis petit, je résolus d'être aussi obligeant que possible, pour ne point donner à ces « prétendues réformées » une idée trop défavorable des jeunes gens catholiques. Pauvres femmes ! car la femme protestante m'inspire une compassion profonde. Eh quoil elle ne prie pas la sainte Vierge; son mariage n'est pas bénit,ses enfants n'iront pas prier sur sU tombe... Mais peut être mes compagnes ne sont-elles que païennes? Non! leur mine.
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après tout, est des plus honnêtes, sinon des plus avenantes... Dieu a laissé quelque chose de sa pensée sur ces deux visages : elles ne sont point païennes, elles sont protestantes.
Celle qui tenait le pain et le poulet, était ma voisine de droite. Elle rompit le pain et essaya de partager en deux la viande; mais elle n'avait point de couteau, et l'opération se trouva difficile. 0 bonheur ! je sentis dans ma poche un couteau. Je l'offris, tout ouvert, de l'air le plus engageant, le plus suppliant^ le plus... Que ne m'ont-ils vu en cette rencontre, ceux qui m'accusent d'intolérance!... Ma voisine accepta, reconnaissant ma politesse par un sourire qui lui retira cinq années, et qui me parut catholique. Assurément cette femme a de la religion. Quel dommage qu'elle mange du poulet le samedi I
Le poulet partagé, elle en offrit la meilleure part à sa compagne : au moins, elle n'est point égoïste. Si vous étiez catholique, pauvre femme, vous tireriez plus grand avantage de cette charité. Mais que vois-je? La compagne, avec un petit air de bonne humeur étrange, refuse le poulet et ne prend que le pain. L'autre sourit, se ravise, et lui présente une pomme. La pomme est acceptée. On accepte aussi mon couteau pour éplucher la pomme ; ce bienheureux couteau me vaut un second sourire, non moins aimable que le premier.
Réfléchissons.
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Je dis donc que ma voisine de droite est protestante ; mais sur quelles raisons ai-je établi ce jugement ? Elle est Allemande, c'est vrai : est-ce à dire qu'elle soit Prussienne ou Saxonne "i* Elle paraît quelque peu froide et pincée, malgré son sourire de tout à l'heure : est-elle donc obligée de m'accueillir en amitié, avant de savoir quel homme je suis? Je n'aurais pas bonne opinion d'une femme qui chercherait tout de suite à lier conversation : je la prendrais pour une bavarde, je croirais qu'elle écrit dans les journaux. Enfin, elle mange du poulet le samedi. Il n'y a que cela de sérieux, mais cela est très sérieux. Cependant, raisonnons : en Allemagne, on est fort relâché sur les abstinences ; il y a beaucoup de diocèses où l'on ne fait maigre que le vendredi, et l'on trouve ((ue c'est bien assez ; il se peut que cette dame ignore nos usages de France... Et puis, si elle est malade? si elle a une dispense pour le voyage?...
Parbleu ! je suis un grand sot. Elle n'est pas protestante ; j'en ai la preuve trop claire : une protestante, avanl de manger, aurait dit le bénédicité. Les protestants n'y manquent jamais ; il n'y a que les catholiques qui l'oublient ou qui s'en cachent.
Quant à cette jeune femme, ma voisine de gauche... je lui ai donné trente ans, mais alors elle n'avait point accepté mon couteau... quant à cette jeune personne donc, je la tiens pour catholique : son sourire est franc, ses yeux sont pleins de candeur ; et d'ailleurs,
qui peut préférer une pomme à une aile de poulet ? Ce n'est point mortification : elle est forte et parfaitement nourrie ; ce n'est point simagrée : tout en elle respire la naïve nature. Catholique, vraie catholique, j'en jurerais!
Et l'autre?... Quoi! la croirai-je protestante parce qu'elle a quelques années de plus ?...
Je n'écoutai point des si^ des mais, des cependant;, qui me parurent suggérés par la malice humaine; je me tins dans le sentiment le plus favorable à mes voisines, et poussai tous mes raisonnements du côté de leur gloire.
Ce sont des personnes distinguées. Quoique je ne connaisse point encore la couleur de leur français, elles entendent le français, puisqu'elles ont accepté mon couteau ; elles le parlent, puisqu'elles voyagent toutes seules en France : donc elles sont instruites. Une bonne instruction suppose une bonne naissance. Pourquoi voyagent-elles? Assurément ce n'est pas pour le commerce : rien, sur ces visages, ne décèle le négoce. Ce ne sont point des marchandes. Ce ne sont pas davantage des bourgeoises : une bourgeoise d'Allemagne ne sait pas le français, ne laisse pas sa maison, ne va pas courir le monde. Des aventurières?... Fi ! quelle pensée et quelle sottise ! Des aventurières n'ont ni cette bonne et simple façon, ni cette honnête physionomie, ni cette fière retenue devant un étranger; des aventurières ne m'auraient point reçu de si
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mauvaise grâce; surtout, des aventurières ne sont point catiioliques. J'en reviens h l'aile de poulet : quelle aventurière préférera jamais une pomme à une aile de poulet ?
On changea de chevaux. Le relais avait été long, mes voisines ne m'avaient pas dit un mot encore. Je me demandai si des aventurières auraient fait un relais sans parler. Je prie le lecteur de peser ce dernier argument.
Mais enfin, que sont-elles?
Je ne doute pas qu'elles île soient des personnes de condition, libres d'elles-mêmes, qui voyagent pour leur plaisir, et peut-être dans un but plus élevé. On me dirait qu'elles sont dames d'honneur de quelque margrave, ou chanoinesses de quelque chapitre noble, que je ne m'en étonnerais nullement. Et si elles étaient de la cour de la duchesse d'Anhalt, par exemple, il n'y aurait rien d'invraisemblable h supposer qu'elles viennent pour entrer en religion dans un de nos monastères. Cette duchesse d'Anhalt est une sainte. Une demoiselle de son palais, que j'ai connue, formée par elle à la vie religieuse, fut, durant plusieurs années et jusqu'à la mort, l'honneur d'un des couvents les plus réguliers qu'il y ait à Paris et dans le monde.
Ainsi, ce sont des personnes instruites, des personnes de condition, des catholiques: je m'en tiens là.
Je voudrais bien en être sûr !
Par quel moyen arriver à la certitude ? Si je parle le premier, je serai peut-être indiscret, je peux faire une question maladroite ; si je ne parle pas, elles se tairont peut-être, et je nç saurai rien. Mais est-il supposable qu'elles se taisent encore longtemps? Instruites ou ignorantes, nobles ou bourgeoises, catholiques ou quoi que ce soit, elles sont femmes : ce serait un grand miracle qu'elles gardassent le silence jusqu'à demain.
Je ne présente point ce raisonnement comme inattaquable ; mais il est gaulois. Une personne qui avait, je pense, l'esprit un peu de travers, pétitionna devant la Chambre élective pour obtenir que les femmes de France pussent recevoir le mandat électoral et s'asseoir sur les banquettes de la députation et de la pairie. L'orateur qui rapportait la pétition, en exposa le but à ses collègues. Ensuite, il se contenta de remarquer qu'on avait déjà assez de peine à s'entendre entre hommes, vu les développements et l'abondance des discours. Il donnait par là suffisamment à connaître que nos concitoyennes ne se taisent pas volontiers; et, sans aller au fond des choses, la pétition fut repoussée sur cette seule raison. Pour moi, je "ne veux rien dire contre les dames allemandes, et à Dieu ne plaise que j'accuse les femmes françaises de parler trop !
Cette réserve faite, il m'est permis de dire que mon attente ne fut point trompée.
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Le petit repas terminé, et le couteau m'étant rendu, ma voisine de gauche, la plus jeune, serra sa pelisse autour d'elle, se redressa, roula sur ses doigts fort blancs une boucle de cheveux fort blonds, fit un petit bâillement, allongea ses jambes, baissa la glace de la voiture et regarda le temps: signes d'une femme qui s'ennuie.
Une femme qui s'ennuie, est une femme qui va parler.
J'aurais pu, sans indiscrétion, en ce moment lui dire bien des choses : Madame est fatiguée? ou : Un vilain temps! ou : Les nuits sont longues en voiture, etc., etc. Je n'en fis rien, et ce fut de ma part méchanceté pure : j'avais gagé avec moi-même qu'elles parleraient les premières.
La voisine de droite, dont l'ennui était stoïque, se montra plus charitable. Elle regardasa compagne, et, avec un sourire compatissant :
— Chère, lui dit-elle, vous voudriez bien être arrivée, n'est-ce pas?
— Oh I oui, reprit l'autre. Cette raute ne finit point.
A part une petite pointe d'accent, un certain chant qui avait bien son charme, le français de la rue de Varennes n'est ni plus pur ni plus doux.
— Évidemment, pensai-je, elles sont pour le moins baronnes.
Mais, puisque l'on parle français, on veut bien que
j'intervienne. Je vois que mon couteau a détruit les palissades qui s'élevaient entre nous.
— Madame, dis-je, il faut s'armer de patience : les chemins sont mauvais, et nous arriverons tard.
— Faisons des actes de vertu, ma chère, ajouta, toujours avec son charmant sourire, celle qui avait mangé du poulet.
Propos qui me parut des plus catholiques, et où je crus même entrevoir ce qu'on appelle, au Collège de France, « le mysticisme d'outre-Rhin ».
— Des actes de vertu! répliqua l'autre avec un peu de mutinerie ; l'occasion s'en présente si souvent, ((u'elle devient importune.
Voilà, par exemple, pour une chanoinesse, qui me semble un peu mondain, pensai-je. Mais ceci peut n'être qu'une bouffée de jeunesse. N'oublions pas qu'elle fait maigre.
La voisine de droite répondit d'un ton sérieux et néanmoins indulgent :
— Ce n'est pas l'occasion qui est importune, c'est le regret de l'avoir négligée.
— Oh! oh! me dis-je, celle-ci est puritaine. Malheureusement, je me rappelai une parole de
mon excellent ami M. le comte de Cabre, dont la conversation est la plus aimable encyclopédie politique, historique et religieuse que j'aie lue. M. de Cabre fut longtemps ministre plénipotentiaire en Allemagne. Il m'a dit cent fois qu'il avait connu des personnes,
des femmes surtout, d'un haut mérite, d'une haute vertu, d'une piété véritable, qui prient, font du bien, lisent et goûtent les meilleurs ascétiques, se nourrissent de V Imitation, du Combat spirituel, des écrits de Louis de Blois, et ([ui néanmoins restent dans l'hérésie. — «Aussi », ajoutait M. de Cabre, « leur foi a toujours quelque chose de tendu et de rigide. » Je me mis à craindre que ma voisine de droite ne fût une de ces pauvres personnes, et je penchai h trouver l'enjouement de l'autre plus catholique que sa gravité :car, s'il faut le dire, à moins qu'on ne fasse résolument son affaire d'être saint, et qu'on ne soit obligé par caractère d'y mettre beaucoup de vigilance, je préfère un peu d'imperfection qui se montre naïvement, à cette raideur qui semble vouloir ne laisser au bon Dieu rien h pardonner et rien à reprendre. Hélas! nous savons ce qu'il y aie plus souvent sous ces belles .maximes. J'en ai tant prononcé, pour mon compte, qui me joueront un mauvais tour là-haut, si je ne me hâte de confesser que mes actions s'y ajustent fort mal! Croyez-vous que Dieu, notre bon Dieu et notre bon père, s'irrite extrêmement contre de malheureux pécheurs qui auront un peu regimbé, sans songer d'ailleurs le moins du monde à secouer le joug? Allons, jansénistes, ne nous damnez point parce que nous nous impatientons de ne pouvoir allonger nos jambes, et laissez-nous le mérite d'en demander pardon à Celui qui mourut en croix pour nos péchés.
Dans la préoccupation où me tenaient ces réflexions de haute volée, j'eus la maladresse de laisser tomber l'entretien.
Heureusement, la voisine de gauche s'ennuyait toujours.
Les roues de la diligence rencontrèrent une ornière profonde : nous crûmes que nous allions verser. A droite, on fit un cri ; à gauche, on me saisit le bras avec une vive expression de frayeur.
Je me permis un sourire intrépide.
— Ah! s'écria ma voisine de gauche, où sont nos belles routes de l'Italie?
Il eût été plus généreux à moi de défendre les routes de France ; mais je cédai à la vanité de faire voir que je connais et que j'aime l'Italie. Je demandai si. l'on avait visité Rome ; on me demanda si j'avais habité Florence, et nous voilà lancés à pleines voiles dans les beautés de l'Italie. Mes compagnes me charmèrent par le ton simple et sensé de leur admiration, ne faisant point d'esthétique, et ne se cachant guère d'aimer par-ci par-là certaines choses auxquelles les « artistes » témoignent peu de faveur. Pareillement, elles ne déguisaient pas leur répugnance pour d'autres choses très honorées. Ainsi Michel- Ange n'avait point leurs bonnes grâces. Nous bataillâmes quelque temps, la plus jeune et moi, sur la Vierge au Magnificat, de Boticelli. Je dois confesser que ses raisons n'étaient pas méprisables : elle s'in-
dignait qir'on osât représenter la sainte Vierge une plume à la main.
— Mais, Madame, laissons la plume, et contemplons cette tète céleste, ce regard si humble, si inspiré, cette main si...
— Tout ce que vous voudrez, Monsieur. L'Évangile nous dit que la sainte Vierge gardait dans sa mémoire les paroles et les actions de son Fils. J'en conclus qu'elle ne s'est jamais avisée d'écrire ses propres paroles, à elle. Une plume et un papier me font tout de suite supposer des ratures, et je ne reconnais plus ni l'inspiration de l'Esprit-Saint ni l'humble simplicité de Marie.
Ce discours fut appuyé, à droite, d'un sourire d'assentiment. Trop heureux d'être battu par des armes si chrétiennes, je mis en avant le nom de Fra Angelico : nous nous trouvâmes d'accord sur son compte, mais avec un peu de froideur de leur côté.
— Quel peintre charmant qu'Andréa del Sarto ! dit la voisine de droite.
— J'en veux à ces moines qui le payaient si peu, dit la voisine de gauche : combien il fut malheureux !
— J'en veux davantage à sa femme, repris-je. On s'aperçut que j'étais un peu piqué.
Certainement, on peut trouver sujet de blâmer les
moines, particulièrement ceux d'une certaine époque, et je ne prétends pas ignorer l'histoire. Mais quand la conversation tombe sur ce sujet, j'aime à savoir
avec qui je cause. Alors, pourvu que l'on n'attaque ni mes cliers Bénédictins, ni mes chers Franciscains, ni mes chers Chartreux, ni mes chers Jésuites, ni mes admirables et vénérées sœurs les religieuses de tous les ordreset de tous les temps ; pourvu surtout que l'on respecte, que l'on révère l'état monastique en luimême, comme le plus haut, comme le suprême perfectionnement du Christianisme ; j'avoue, en famille, que des religieux, des maisons tout entières, des ordres tout entiers ont failli. Seulement, encore une fois, je veux être sûr de la manière dont on l'entend. Je n'ai pas besoin de dire que l'Italie m'avait servi dans l'estime de mes voisines encore mieux que mon couteau. Mon cigare était oublié, mon habit paraissait moins fatigué, je commençais à ne plus passer pour un commis voyageur. Peut-être m'élevait-on, quoique sans moustache, au rang d'artiste.
— Que lui faisait donc sa femme, à ce pauvre Andréa? demanda la voisine de droite.
— Elle le ruinait, répondit la voisine de gauche.
— C'eût été peu de chose de le ruiner, ajoutai-je ; elle ne l'aimait pas. S'il, n'avait eu affaire qu'avec les moines, son histoire ne serait pas si lamentable : les moines lui auraient assuré du pain et la paix.
De droite et de gauche en même temps on me regarda d'un œil scrutateur :
— Vous aimez les moines, Monsieur?
Il me parut, à cette question et à l'air dont elle fut
faite, que ma voisine de droite n'aurait pas été fàcliée de savoir sur mon compte ce que je cherchais tant à savoir sur le sien.
Je confessai une extrême affection pour les moines.
— Je crois que ce n'est pas un goût très commun en France?
La remarque était faite à gauche. Je la trouvai louche.
— Madame, dis-je, en général, c'est le goiit des gens éclairés et des gens de bien, qui sont encore assez nombreux.
— Mais vos journaux?... reprit la voisine de droite. — J'avoue, Madame, que le nombre des lecteurs de
journaux est supérieur chez nous à celui des gens d'esprit. Du reste, cette défaveur ne s'étend pas aux communautés de femmes. Les religieuses sont aimées de tout le monde à peu près.
— Il serait étrange que fts Français n'aimassent pas des femmes qui leur font tant d'honneur, et que toute l'Europe leur emprunte ou leur envie. Notre roi...
— Ah! s'écria la jeune dame, nous voici dans une ville.
L'autre regarda de son côté et s'interrompit.
— Elles ne sont donc pas du duché d'Anhalt, pensai-je avec chagrin.
— Notre roi Frédéric-Guillaume..., reprit la dame âgée.
— Voyez (loiic la belle ruel lit de nouveau ma voisine de gauche.
Et l'autre s'interrompit encore une fois.
— Dieu! me dis-je, elles sont Prussiennes!!!
Des histoires de M. de Cabre me revinrent à l'esprit.
Il fallut attendre qu'on eiit passé la ville.
— Vous disiez, Madame, que votre roi Frédéric- Guillaume...?
— Eh bien. Monsieur, il veut établir des religieuses à Berlin.
— Des religieuses catholiques, Madame ?
— Mais sans doute, Monsieur.
— C'est que l'on essaye, en certains pays, je ne sais quelles... des... des diaconesses protestantes...
— En. effet. Monsieur.
— Elles n'ont pas réussi, dit la jeune dame.
Je hasardai que, hors du terrain catholi([ue, le succès de pareils établissements me semblait difficile.-
— Difficile? s'écria la dame âgée, disons impossible!
— Disons ridicule ! ajouta la jeune dame avec une vivacité charmante.
— Les sœurs de Charité ne peuvent être que catholiques, poursuivit paisiblement l'autre: la grande et sainte Charité est le privilège incommunicable de la grande et sainte Vérité.
Parlez donc!!!
Je pourrais donner la suite de nos discours; mais il (juoi bon? A partir de ce moment, ce ne fut plus ({uc la conversation cordiale de trois amis.
Si mes compagnes étaient margraves, baronnes ou clianoinesses, filles, ou veuves, ou mariées, je n'en sais rien ; mais pour catholiques, certes, elles l'étaient de toutes les forces d'un noble cœur et d'un noble esprit. J'ajoute que j'ai rarement rencontré, même en France, des femmes aussi bien informées de tout ce que l'on Hiit et même de tout ce que l'on tente chez nous pour ou contre la religion. Elles n'ignoraient ni les laborieuses veilles de dom Guéranger, ni les luttes héroïques du R. P. Lacordaire, ni les saints efforts et les pieux succès du R. P. de Ravignan, Elles me parlèrent de l'historien de sainte Elisabeth de Hongrie avec une estime et une admiration qui m'allèrent au cœur, et me nommèrent ensuite plusieurs écrivains catholiques, de façon à me prouver qu'elles n'en connaissaient pas les noms seulement. Je crus même, je l'avouerai, qu'elles viendraient jusqu'à moi, tant elles paraissaient tout savoir, et je préparais déjà la petite phrase modeste que j'aurais à dire sur mon compte. Mais ce nom-là fut passé sous silence, et je vis que ma célébrité n'avait pas encore franchi le Rhin.