‹ Historiettes et fantaisiesChapitre 9 sur 17 · LE BATEAU ET L AUBERGE · texte numérisé non relu

LE BATEAU ET L AUBERGE

En vain VOUS passerez comme les hirondelles, parcourant l'espace sans arrêter un instant : je vous avertis que la roule est pleine de gens experts à tirer le voyageur au vol. C'est chose admirable de voir comme les aubergistes savent rattraper en gros ce que la rapidité des moyens de transport leur fait perdre en détail, et l'on ne peut que s'émerveiller du progrès continu de ce genre d'exploitation. Le savoir-vivre s'en va, cela est hors de doute : un compagnon de voiture poli est une rareté ; vous ne pouvez plus compter sur l'hôtesse affable ni sur l'hôte obligeant que l'on rencontrait jadis à la couchée. Ces choses ne sont l)Ius. Mais en revanche, le savoir-voler devient magnifique! A qui se destine aux « affaires », il offre des études faciles et multipliées. Gourez seulement cent lieues : la théorie, la pratique, l'élégance même de Fart, tout vous sera révélé. Si vous ne sentez pas en vous, au retour , l'étoffe ample et solide d'un fripon , prononcez que vous n'entendrez jamais rien au négoce; retirez-vous, cachez-vous, sortez sans bourse, sans montre, sans mouchoir : vous ne serez qu'un

AU TEMPS nES DILIGENCES 17t

lionnète homme jusqu'à la fin de vos jours. Métier coûteux, qui ne peilt tarder à devenir humiliant.

Chignac, d'où nous partons, est situé sur une rivière qui, jusqu'à ces derniers temps, n'était pas crue navigable, du moins pendant la grande partie de l'année. Mais à trente ou quarante lieues de là, dans une autre ville, sur le bord du même cours d'eau, un habile homme a jugé que les bancs de sable et autres obstacles ne seraient rien pour certains bateaux de son invention, à vapeur, inexplosibles, et si parfaitement construits, qu'il ne. faudrait que les en prier un peu pour les voir voguer sur le pavé. Il a donc annoncé que ses bateaux iraient en six heures de *** à Chignac. 11 a fondé une compagnie, distribué des actions et enflammé des journaux. Les journaux ont fait ressortir les avantages de l'entreprise; ils ont pompeusement raconté certains voyages accomplis en cinq heures quarante-cinq minutes. De certains autres voyages, qui ne se sont pas accomplis du tout, pas un mot. Savoir se servir desjournaux, premier axiome du savoirvoler, et facile à mettre en pratique ! Je ne parle pas de l'annonce, qui n'est que la ressource des commerçants et des misérables ; je parle -de la première page et du feuilleton.

Vous êtes embarrassé d'une femme, d'une fille ou d'une sœur ; vous vous souvenez du commis voyageur qui vous accompagnait sur la route de terre : vous courez à ce bateau qui mène si doucement, qui

arrive si vite, et vous voilà parti, bien établi sur le pont.

Le bateau file, les villages passent, les clochers accourent et disparaissent, le flot saute sur la rive, les arbres vous saluent d'un frémissement joyeux. Vous allez, vous fuyez, vous franchissez le grand cercle dessiné par l'arche du pont, comme le cerf de Franconi crève d'un bond le cerceau revêtu de papier que l'on oppose à sa course.

C'est merveille! Voilà de grandes choses, de grands spectacles. Cette puissante machine qui vous porte, joue bien son rôle parmi ces prodiges de la nature et de l'art humain qui se pressent sous vos yeux ravis. Il vous vient de bonnes pensées; votre esprit se laisse aller à une souveraine indulgence : le commis voyageur, l'élève de l'Université, le citoyen quel qu'il soit, dans la grâce de la barbe et de la pipe, finit par prendre dans cet ensemble je ne sais quelle place où il n'est pas trop répugnant. — Bah! dites-vous en le regardant, c'est la loi des contrastes, c'est l'ordre établi. Ainsi le veut la puissante nature, par quelque raison inconnue. Il est là, c'est vrai ; mais sur les bords fleuris des eaux, n'y a-t-il pas la grenouille? n'y a-t-il pas la chenille sur l'arbre en fleur?

Le temps fuit sans que l'on y songe. Puisqu'il fuit toujours, et qu'il faut renoncer à lui persuader de ne fuir pas, et que c'est d'ailleurs en toute occasion ce qu'il a de mieux à faire, sachons-lui gré de dérouler

en s'enfuyant ces magiques paysaj^es : tant de fois il ne nous a laissé voir que le pas lent de l'aiguille sur la monotonie du cadran! Va, bonhomme infotigable» enfuis-toi. Je ne t'en veux point, et je sais où tu me conduis. Marche, marche! Je verrai finir ta course un jour. Ronge, dévore, anéantis : j'ai en moi quelque chose qui t'échappe et qui te verra mourir ! Tu n'es fait pour effrayer que ceux qui ont établi ici-bas toute leur attente; mais j'ai bâti ma demeure à l'abri de ta faux, j'ai fixé mon séjour dans un palais que n'usera jamais le frottement de ton aile. Emporte mes instants, mes heures, mes années ; emporte ma vie : nous ne serons point ennemis pour si peu! ;

Et puis, tout à coup, sur les épaules du temps ou sur celles du grand air, arrive un bon camarade d'école et de jeunesse, que les soucis, l'âge, mille fâcheuses affaires, avaient écarté : il se nomme l'Appétit, son noni fiiit son éloge. Par un secret de l'Appétit, un fonctionnaire du bateau, indifférent jusqu'alors, acquiert subitement une importance cent fois supérieure h celle du capitaine : c'est le cuisinier ; parlons mieux, c'est le « Chef». Hélas! ce seul titre vous présage des malheurs.

Vous appelez le chef, il jie vient pas. Qu'a-t-il à s'inquiéter de vous? Vous êtes sa proie ; vous dînerez quand il lui plaira, comme il lui plaira, ou vous ne dînerez point. Oscriez-vous ne point dîner, avec ce grand air, avec cet appétit qui croît sans cesse et

devient importun, le traître? Adieu les paysages et les clocliers aigus, et les tours démantelées, et les consi" dérations philosophiques! L'infirmité humaine se déclare : un beefsteack est présentement le seul point de vue qui vous paraîtrait charmant. — Monsieur le chef, voudriez-vous nous donner quelque chose? — De suite, répond Monsieur le chef, avec cette pureté de langue que l'on admire chez les feuilletonistes; et il vous plante là. Mais enfin il a reçu votre placet. Dans de magnifiques assiettes, illustrées de son chiffre, il vous présente quelques ossements, quelques débris baignés d'une figure de sauce. Il débouche avec fracas une bouteille de verre clair, si vous avez demandé du vin de Bordeaux ; de verre sombre, si vous avez demandé du vin de Bourgogne. Il renouvelle ce cérémo^ niai autant de fois qu'on l'en prie, et vous prouve, après le dessert, que vous avez fait un repas, en vous apportant une note effrontée, en belle écriture anglaise, sans faute d'orthographe. Payez, et tout est dit. Vous avez dîné très mal, peut-être n'avez-vouspas dîné du tout : c'est le talent du chef! Où serait le mérite, où serait le sel, où serait le progrès, si vous aviez mangé le dîner que l'on vous fait payer? Criez tant qu'il vous plaira que vous avez mal dîné ; mais avouez que vous êtes volé parfaitement, qu'on ne pouvait mieux s'y prendre, y mettre plus de formes, vous entourer de plus d'illusions, changer plus souvent les assiettes, baptiser de noms plus pompeux et plus variés et la

sauce elle vin; songez aux études qu'il a fallu faire pour exécuter cette fantasmagorie! Tout cela vaut bien un fromage. Et ne vous dites pas, en retrouvant sur le pont la belle nature, qu'il est douloureux de penser qu'au milieu de ces beautés, il y a une intelligence humaine uniquement occupée de. vous vendre des apparences de vin et desfiintôraes de ragoût ; dites-vous qu'un jour ce cuisinier créateur, h force d'avoir fait passer ses assiettes devant un grand nombre de vos semblables, se trouvera plus riche qu'il ne faut pour acheter la plus fertile de ces terres dont vous contemplez les vieux ombrages et les vergers florissants. Et alors il ne sera plus cuisinier, mais électeur et maire, et chevalier de la Légion d'honneur.

Mais une secousse violente vous fait trébucher et vous arrache à ces rêveries. Vous voyez courir les hommes d'équipage, vous entendez tonner le capitaine, vous apercevez que vous n'avancez plus : le bateau est engravé.On s'agite, on se pousse, on blasphème surtout : inutiles efforts! Après une heure perdue en vains essais, il est reconnu qu'on ne peut plus avancer ni reculer. Le capitaine signifie à ses passagers qu'il faut descendre là. On est précisément à moitié chemin. — Mais, capitaine, c'est affreux! — Que voulez-vous? les eaux sont trop basses, et nous sommes trop chargés. — Mais il ne fallait pas partir I — Je ne savais pas que les eaux fussent si basses. — Mais vous deviez le savoir! rendez l'ar-

gent. — Du tout : l'administration ne répond point des cas de force majeure. — Mais c'est un véritable vol !

A ce mot, le capitaine, qui est chevalier de la Légion d'honneur, répond qu'il a servi dans la marine de l'État, vous appelle insolent, et vous fait mettre à terre avec bagages, femmes et enfants. Vous voilà présentement loin de toute habitation, à l'état d'épave. Les naturels du pays fondent de toutes parts sur vos paquets. Ils arrivent à pied, en carriole, en charrette et en brouette. — D'où sortez-vous, bonnes gens? — Nous vous guettions au passage, parce que le bateau s'engrave très souvent à cette place, et cela nous fait de bonnes journées. Nous vous prendrons tant pour cette malle, tant pour ce carton, tant pour cet enfant, tant pour ce caniche; et si vous voulez marchander, portez tout vous-même... une lieue d'ici.

Voilà le vol au bateau à vapeur, pour faire suite au vol au bonjour, au vol à l'américaine, et à d'autres plus anciennement connus. Malgré le pittoresque du naufrage. Dieu te préserve, ami lecteur, de savoir ce qu'il en coûte pour atteindre !e village voisin, d'où tu pourras à nouveaux frais regagner Chignac, pour de là repartir par la voie de terre !

Il y a, dans Chignac, un personnage toujours enchanté de vous revoir : c'est l'aubergiste, ou, pour parler congriiment, M. le directeur du Soleil d'or.

Difficilement on trouverait un homme qui eût meilleure façon. Il ne se produit qu'en habit noir son adresse, qu'il vous fait remettre à la descente de la voiture, est une carte de visite magnifiquement gravée sur porcelaine; Madame sa femme parle anglais, Monsieur son fils parle allemand ; il parle, lui, très bien la langue des prospectus et des programmes, langue éminemment elliptique, où abondent, vous allez l'apprendre, les sous-entendus.

— Combien la chambre. Monsieur l'hôte? — Deux francs. — Et les repas? — Cinq francs pour déjeuner et dîner. — Ainsi l'on peut demeurer dans ce magnifique hôtel, causeranglaisavec Madame votre épouse, allemand avec Monsieur votre fils, français avec vous, moyennant sept francs par jour? — Pas davantage. — C'est vraiment pour rien! — Nous sommes ainsi. Monsieur : nous ne cherchons pas à égorger le voyageur; il est pour nous un ami.

Vous vous établissez là-dessus avec une confiance entière; vous notez Chignacsur vos tablettes, comme un délicieux pays, où les aubergistes surtout sont des hommes parfaits.

Au moment du départ, quanddéjà la voiture attend et qu'il n'y a plus un moment à perdre en explication^, on vous remet une note allongée. Vous vous apercevez que le dîner coûte cinq francs. — Comment cela, notre hôte? — Monsieur, sans doute, a bu du vin ? — Certainement. — Le vin se paye à part, deux francs

la bouteille : un bordeaux excellent ! — Mais la chambre est marquée cinq francs, notre hôte? — Monsieur ne s'est pas couché sans lumière? — Non, sans doute. — La boui^ie se paye à part, c'est un franc; belle bougie du Phénix! — Cela ne ferait que trois francs, et j'en vois cinq. — On a ciré les bottes de Monsieur, et brossé ses habits? — Oui, à peu près. — Le service se paye à part : c'est un franc. Les domestiques sont rares dans ce pays, — Trois et un font quatre, et il y a cinq francs sur la note? — Ici l'hôte se fâche, prend la grosse voix, demande à sa femme pourquoi cette surcharge, et l'on découvre alors que Monsieur a pris un verre d'eau sucrée. En ce moment le postillon est en selle, le conducteur s'impatiente : il faut partir. Vous payez vite... et le tour est fait. Mais non! l'on vous arrête sur le marchepied. — Monsieur a oublié le garçon! — L'infortuné voyageur reconnaîtla nécessité deconsommer le sacrifice, et jette au garçon, pour dégager son manteau, quelque pièce de menue monnaie, que celui-ci juge apparemment insuffisante, car il la retourne avec dédain, et grommelle je ne sais quel mot que nous ferions aussi bien de ne point entendre. Je crois, entre nous, qu'il a dit : — Canaille!

Est-ce enfin terminé? Oui, jusqu'au prochain relais. Tenez pour certain que, de Chignac à Paris, vous en verrez bien d'autres. Cependant, ne pestez point contre les voyages, ne jurez pas qu'on ne vous

y reprendra plus. Il y a longtemps que la glu, le miroir, les filets et tous les engins du chasseur prennent les oiseaux ; l'aubergiste a des engins plus sûrs pour attirer et prendre les Parisiens : c'est la verdure des bois, la lumière du soleil, le murmure des vagues sur les grands rivages de la mer.

1 ouT là-bas, dans les champs, voyez-vous ce noyer majestueux? Il marque l'entrée d'un petit chemin que je pris un jour sans trop savoir s'il me conduirait où je voulais aller; mais ce chemin est si joli ! On marche pendant une. heure à peu près, on traverse la gorge que forment en se rapprochant ces deux collines. D'ici le paysage n'a l'air de rien, mais je vous assure qu'entre les deux collines court joyeusement une certaine eau claire dont il n'est pas facile d'oublier l'allure et la chanson... ; et des arbustes, et des roseaux, et des violettes!... Bah! celui qui n'a pas pleure d'enthousiasme et de reconnaissance en voyant ce que le bon Dieu peut faire avec un peu d'herbe et un peu d'eau, qu'il s'en aille en Suisse, pour voir de grandes choses; et je prédis que la Suisse l'ennuiera, car il est fait pour habiter la rue Vivienne. — Lorsqu'on a traversé la gorge, on se trouve dans un monde

nouveau : il n'est plus question de civilisation ni de grande route ; on est en pays perdu.

Je marchai pendant une demi-heure, et j'entrai dans une cour féodale, close d'un débris de maçonnerie qui supportait encore quelque reste de grille. Le bâtiment, néanmoins, faisait bonne mine, et rien d'essentiel n'y manquait. L'honnête cultivateur dont c'était la franche et hospitalière demeure, laissait le temps emporter de son domaine tout ce qu'il avait de seigneurial, mais il prenait soin de faire fleurir la ferme sur les ruines du château.

La table était mise. iNotre hôte l'avait façonnée du bois de ses arbres; le linge qui la couvrait venait de ses chenevières, le pain était pétri de sa farine et cuit à son four. Nous mangeâmes un de ses moutons, quatre de ses canards, je ne sais combien de ses innombrables poulets : car il en possédait tant de ces poulets, que j'hésite à croire que notre père Abraham lui-même, ou le saint homme Job, en ait nourri de pareilles volées. Les lapins avaient été pris dans sa garenne, les lièvres tués dans ses bois, les poissons péchés dans son étang; deux buissons de belles écrevisses formaient le contingent de sa rivière. Nous bûmes le vin de sa vigne, et il nous en offrit de plus d'une couleur. Les liqueurs étaient composées par l'hôtesse en personne; les fruits sortaient du verger de notre homme ; les légumes, de son potager ; au dessert parurent le fromage de ses troupeaux, le

miel de ses abeilles, accompagnés de la plus vertueuse pâtisserie que j'eusse encore rencontrée en ce triste monde, où j'avais alors déjà vécu vingt-cinq ans. Arrêtons-nous à cette pâtisserie : elle était le chef-d'œuvre de Mademoiselle Anne, la cadette du bonhomme, et non pas assurément (je parle de Mademoiselle Anne) l'ornement le moins aimable et le moins primitif du festin. Anne maniait un sac de blé comme une aiguille à tricoter, pleurait en lisant le petit Poucet, rougissait en écoutant l'éloge de ses gâteaux ; et la veille, elle avait d'un seul soufflet cassé trois [dents à un valet de ferme qui voulait se faire passer pour revenant. Beau brin de fille ! blonde, le teint hâlé, la voix douce, l'âme chrétienne, et assez d'imagination pour avoir orné le dessert de deux larges poignées de fleurs cueillies dans son jardin particulier. Certes, ce fut un brave repas ! Sauf le café (mais il venait de la ville), je peux me donner la satisfaction de dire que tout fut excellent, puisque enfin j'expérimentai tout, étant maître alors de mon estomac comme un personnage de Walter Scott.

Malheureusement, mon ami Martial et moi nous n'étions pas les seuls invités. Un bourgeois nous gâta ce beau jour.

Si M. Sylvain Guillaudé n'est pas avocat, il ne s'en faut guère. Au fond, c'est un bon homme, un homme honnête, bien apparenté. Si les honnêtes gens sont tels, que sont les autres ?

On avait eu l'imprudence de lui dire que Martial et moi, nous étions des jeunes gens de Paris, des malins, des journalistes. Il nous mesura de l'œil, et, nous jugeant sans doute sur notre appétit rustique, il résolut de briller à nos dépens. J'ignore s'il nous crut égalitaires, humanitaires, ou de quelque autre opinion ridicule ; toujours est-il qu'il lui plut de se donner pour un partisan des idées monarchiques et religieuses, et de nous attaquer sur ce terrain.

Martial, qui n'est point patient avec les sots, lui demanda s'il priait pour le roi et s'il allait a la messe.

— Quoi? dit Guillaudé surpris.

Madame Guillaudé, de son nom de demoiselle Olympia Guillaumin, était à peindre. Quand son mari parle, elle tremble. Le caractère taquin du sire lui faisant toujours appréhender quelque affaire, au moindre mot qu'on prononce, elle intervient avec un sourire effaré. A la question de Martial, la voilà sur les charbons. Elle reste bouche béante, en position d'avaler sa fourchette, un œil sur Martial, l'autre sur son redouté seigneur.

— Oui, dit Martial, priez-vous pour le roi ?

— Allez-vous à la messe ? ajoutai-je.

— Pourquoi? demanda Guillaudé: car ces questions brouillaient sa pensée.

— C'est que nous faisons cela, poursuivit 3iartial, et par conséquent nous sommes plus monarchistes et plus religieux que vous.

Cette profession de foi trancha les positions et fit saillir les caractères.

Jusqu'alors Mademoiselle Anne, dont j'étais l'heureux voisin, m'avait servi gracieusement ; à partir de cette déclaration de Martial, elle me servit amicalement.

Notre hôte força Martial à boire un bon coup. — Ce qu'on en dit, observa Madame Olympia Guillaudé, née Guillaumin, n'est que pour plaisanter et se divertir en société.

Sylvain Guillaudé, dans le dernier étonnement, but de travers et chiffonna sa serviette.

Un collégien qui se trouvait là, voyant deux jeunes gens proclamer avec cette effronterie qu'ils avaient la simplicité de prier Dieu, fit preuve de bon naturel en rougissant jusqu'au bout du nez.

Le fils aîné de notre hôte (un peu gêné de notre franchise, quoiqu'il fût chrétien lui-même, mais il n'aimait pas à se l'entendre reprocher) s'approcha de mon oreille, et me dit : — Guillaudé fera une chanson contre vous.

Le juge de paix nous jeta un regard torve. Le notaire soupçonna que nous pourrions bien tenir h la police.

Le garde champêtre, qui servait h table, dit à la cuisine que nous étions deux jésuites.

Un vieux berger, ancien soldat converti par le père Guyon, soutint que nous étions de braves jeunes

gens, et proposa au garde champêtre une paire de giffîes.

Il fut appuyé par Toinon, qui lavait la vaisselle.

Mademoiselle Azala Guillaudé, âgée de quinze ans, lectrice du Siècle, demanda si Martial était marié.

Nous avions des partisans, nous avions des adversaires : la bataille s'engagea.

Le premier choc de Sylvain Guillaudé fut terrible. Nous vîmes que ce malheureux savait par cœur le Dictionnaire philosophique, dont il faisait un atroce ragoût en le mélangeant à la Profession de foi du vicaire savoyard. Il parla des croisades, du péché triginel, des fausses décrétales, de l'Inquisition et du père Garasse. Je m'aperçus bientôt qu'il avait l'art d'enfiler les paroles, et voilà sur quoi je le soupçonnai avocat.

Je jugeai que ce serait peine perdue de jeter une raison dans ce torrent d'àneries; et, quoique fort offensé de l'entendre, à cause des femmes et des enfants, je ne m'occupai plus que de la pâtisserie de Mademoiselle Anne. Seulement, quand je le vis à l'Inquisition, je me penchai vers mon voisin, qui frémissait. — Mais, dis-je, il est tout à fait ignorant, votre Monsieur Guillaudé, — Ne m'en parlez pas, répondit-il.

Le brave garçon était en train de tout croire, et n'osait se l'avouer.

Martial suffoquait. Il haussait les épaules, ouvrait la bouche, étendait la main : peine inutile! C'était la tactique de Guillaudé, lorsqu'il voulait triompher, de ne pas laisser passer un mot. Mais à la fin, ses forces trahirent sa mémoire. Il demeura coi, faute de souffle. Martial de s'en donner à son tour, et de venger les décrétales, et d'expliquer l'Inquisition, et de réhabiliter ce pauvre père Garasse, qui fut un excellent religieux et qui reste un de nos bons amis. Les catholiques se réjouissaient. Mademoiselle Anne me choisissait les plus belles pommes et les poires les plus mûres, mon voisin se relevait comme une fleur que la chaleur du jour a penchée. Je travaillais à faire taire les interrupteurs; ce n'était pas une petite besogne : il s'agissait du notaire, du juge de paix et de Guillaudé. Heureusement, Guillaudé, n'en pouvant plus, ne faisait guère que des gestes ; malheureusement, son impuissance l'aigrissait. Martial lui ayant poussé un argument qui le laissait sans ressource, il s'écria que ce n'était là qu'un ramas de sottises, que les prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense, et que notre crédulité fait toute leur science. Martial se tut ; notre hôte se leva de table, affligé de la grossièreté de son convive, et l'on se sépara sur ce mot amer. Quoi que pût faire Martial pour prouver qu'il l'oubliait, Guillaudé nous tint rancune.

Au moment du départ. Madame Olympia Guillaudé, née Guillaumin, h qui Je n'avais pas eu l'honneur

LA FBRME 187

d'adresser encore la parole, vint à moi, n'osant aborder Martial ; et, tout en arrangeant son châle, elle me dit avec un sourire chancelant : — On cause, on s'amuse. Tout ce que Ton en fait n'est que pour plaisanter et se divertir en société.

oNNAissEz-vous HOtre ville?

— Non.

— Vous allez voir quelque chose qui n'est point indigne des regards d'un Parisien.

Je suivis mon guide. Il me fit traverser à la hâte quelques bonnes vieilles rues, où régnaient le silence et l'ombre. Les enfants y jouaient sans crainte; les femmes travaillaient et voisinaient sur le seuil; les maisons formaient l'assemblage le plus pittoresque et le plus divertissant. Chacune avait sa physionomie propre : les unes, construites en manière de champignon, étaient plus larges au sommet qu'à la base ; les autres abritaient sous de larges auvents des portes et des fenêtres sculptées ; il y avait peu de fenêtres qui ne fussent des corbeilles de fleurs, et du milieu de ces fleurs s'avançait quelque bon et naïf visage qui nous regardait passer. Mon homme allait d'un train

de poste. — Permettez, lui disais-je, que j'examine cette ogive... Ah! voici une porte bien originale!... Véritablement ce pignon est délicieux... — Laissez, laissez, me répondait-il : ce sont des vieilleries, des bicoques; cela va tomber. Force m'était d'avancer: et, tout en répondant avec distraction à ses questions sur Paris, dont je m'aperçus qu'il connaissait mieux que moi les nouvelles, je saisissais à la dérobée mille détails charmants de la bonne ville provinciale. J'entrevoyais de vieux salons au rez-de-chaussée, où le bonheur en personne me semblait tricoter des bas sous la placide figure de quelque bourgeoise, aux pieds de laquelle se groupaient de jolis enfants. Ailleurs, un bon vieux, ses besicles sur le nez, lisait dans un livre à tranche rouge. Plus loin, c'était une paire d'amis qui causaient en fumant leur pipe, l'un dans sa maison, l'autre dans la rue. Tous ces gens-là paraissaient les plus heureux du monde, libres de toute affaire et parfaitement détachés des choses d'ici-bas.

— Ce quartier, me dit mon homme, est plein de vieilles familles. C'est arriéré, c'est morne; mais vous allez voir quelque chose d'intéressant, surtout si vous prenez soin de vous dire que vous êtes à cent lieues de Paris.

— Ah ! ce sont de vieilles familles ?

— Très vieilles. Tout est vieux. Vous entreriez dans vingt maisons, que vous n'y trouveriez pas seulement une chaise un peu moderne.

— Mais c'est très curieux, cela.

— C'est curieux dans son genre, si vous voulez. On ne les démarrerait pas de leurs habitudes : ils sont nés ici, ils y mourront.

— Ainsi donc chacun de ces braves gens habite la maison de son père ?

— Mon Dieu, oui.

— Je vous proteste que c'est très curieux et très admirable.

— Vous voulez rire. Avec des gens comme cela, notre ville n'aurait fait aucun progrès.

— Quel progrès fait-elle, votre ville?

— Peuh!... Vous allez voir. D'abord, nous avons une salle de spectacle, et pas plus tard que ce soir on nous joue la Tour de Nesle.

— Oui-dà !

— Et par Madame Dorval, s'il vous plaît.

— Vraiment ?

— C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. Ensuite, nous allons être éclairés au gaz.

— Je vois que vous marchez.

— Si nous marchons! Mais vous iriez chez un de nos négociants, vous ne verriez que de l'acajou, du palissandre, du gothique, des pianos à queue... On y donne des fêtes... Vous penseriez être dans la Chaussée-d'Antin ! Vous ne me croyez pas?

— Si fait. Le commerce va-t-il bien ici ?

— Pas fort dans ce moment. Beaucoup de faillites.

LE GRAND TOUT i9i

Tenez, là au bout, nous construirons de nouvelles casernes. Ce sera magnifique. On y soutiendrait un siège.

— Est-ce que le peuple est turbulent chez vous ?

— Jamais il n'a bougé. Ce sont de vrais moutons. Les pauvres ne songent qu'à gagner du pain ; ceux qui ont du pain ne songent qu'à boire,

— Pourquoi donc de nouvelles casernes ?

— ' Parbleu ! pour avoir de la garnison. Notre député nous fera donner deux ou trois escadrons de cavalerie, le ministère s'y est engagé ; et la ville ne tardera pas à rentrer dans ses frais. Voilà l'avantage d'avoir des commerçants au conseil municipal. Il n'y a rien de tel que l'intérêt pour ouvrir les idées. C'est un aubergiste qui a déterminé la construction de la salle de spectacle. Il avait compté qu'on attirerait les Anglais dans le pays, que les habitants des campagnes viendraient passer la nuit en ville, qu'il logerait les acteurs : il n? s'est pas trompé, et il est aujourd'hui à la tête du plus beau de nos hôtels et du plus riche de nos cafés. Vous verrez ce café'là I doré du haut en bas! Vous n'avez rien de mieux à Paris. On fume dans une salle particulière. Grand genre I

— Est-ce aussi un conseil municipal qui fait le gaz ?

— Non, mais l'on croit bien que le maire a quelque intérêt dans l'usine. Dame I en faisant les affaires d'autrui, il ne néglige pas les siennes,

— Et quelles sont les mœurs dans votre pays?

— Mœurs très douces. On s'amuse beaucoup.

— Ce n'est pas cela. Je vous demande s'il y a de la moralité, de la religion?

■ — Ah! dame! ça, c'est comme partout. Je vous dirai que je ne suis guère au courant. Je vis dans ma famille. Nos femmes vont à la messe; nous autres, nous avons nos affaires. Il paraît qu'il arrive, depuis quelque temps, pas mal d'aventures scandaleuses. C'est

tout naturel dans une ville qui se développe

Songez que nous avons déjà un régiment, beaucoup d'étrangers, quelques écoles spéciales. Cette population flottante s'occupe assez volontiers à mal faire.

— Et vous allez recevoir encore deux ou trois escadrons de cavelerie ?

— Nous l'espérons bien, et quatre, si nous pouvons, plutôt que trois. Écoutez donc, que chacun veille chez soi ! On ne peut pas non plus laisser languir les affaires et en manquer de superbes, sous prétexte que les mœurs pourront se détériorer un peu. Il faut que nous vendions nos foins. Ah çà ! pour un Parisien, je vous trouve engourdi. Vous parlez comme les gens des vieux quartiers.

— C'est que je pense comme eux, probablement.

— Tiens, c'est drôle ! ce sont tous carlistes, et je vous croyais libéral.

— Je le suis, en effet.

— Ah ! par exemple, vous m'étonnez !

— Vous lisez le Journal des Débats ?

LE GBAND TOUT 493

— Jamais d'autre.

— Eh bien, je suis ce que votre journal appelle néo-catholique.

— Vous plaisantez!

— Nullement.

— Je n'en reviens pas, moi qui vous ai connu si bon garçon! Pardon! je voulais dire...

— Dites toujours.

— Non, c'est que vraiment... par ma foi, si je m'attendais à cela!...

— Est-ce que je vous fais peur ?

— Mais, franchement, si vous étiez les plus forts, je ne serais qu'à demi rassuré. Cependant, puisque vous voici seul et sans armes, je puis me risquer... Parlez-moi sérieusement. Est-ce vrai que vous prétendez rétablir l'Inquisition?

— Qu'en pensez-vous?

— Mais jamais vous n'y réussirez, mon cher: c'est de la folie.

— Eh bien alors, nous ne l'entreprendrons pas.

— C'est comme cette idée de vouloir que les prêtres élèvent tous les enfants! Où avez-vous pris cela ? Moi d'abord, je destine mon fils à devenir colonel, et nullement jésuite. Je ne lui défends pas d'avoir de la religion ; mais je -ne veux point que ça le gêne, que ça le rende malheureux, que ça l'empêche de faire son chemin. Vous sentez hien que je n'irai pas le donner à un prêtre.

— Alors nous vous laisserons votre fils.

— Et puis, vous voulez aussi que l'Église domine l'État, vous autres. Convenez que si l'on vous avait parlé de cela il y a quelques années, vous auriez bien ri. Gomment I le clergé réglerait tout, ferait la pluie et le beau temps, nous ravirait la liberté de penser, pourrait h propos de rien nous excommunier?...

— Si Ton vous excommuniait, qu'est-ce que cela vous ferait ?

— Qu'est-ce que cela me ferait, morbleu ?

— Oui, qu'est-ce que cela vous ferait?

— • Ça me ferait... parbleu! came ferait.... vous êtes bon, vous!... Ce n'est pas que pour moi.... Vous sentez que je m'en moquerais bien... je l'avoue.... Mais ça vexerait ma femme ; et puis vous conviendrez que ce serait un peu insolent,

— Savez-vous ce que c'est qu'être excommunié?

— Mais... je m'en doute à peu près... Dans le fond, je ne suis pas très fixé... je n'ai pas fait de recherches... Vous comprenez que j'ai d'autres occupations.

-^Eh bien, mon cher, un excommunié n'est pas reçu dans l'église, où vous n'allez jamais; ne participe point aux, sacrements, dont vous ne vous souciez guère; n'est pas enterré en terre sainte, ce qui vous est bien égal. Il se marie par-devant le maire, meurt par-devant le notaire et le médecin, va au cimetière sans eau bénite. La plupart de vos concitoyens, qui

craignent tant d'être excommunii^s. s'excommunient ainsi eux-mêmes. Ils payent des philosophes qui le leur conseillent, et font des lois qui les y autorisent. Tout cela vous semble bon : que craignez-vous ? 81 pourtant un jour vous venez h penser que vous vivez h peu près comme des chiens, quant à l'esprit ; si vous soupçonnez que vous pourriez bien avoir une âme im^mortelle....

— Tiens! vous rattachez donc votre affaire à la question de l'immortalité de l'âme ?

— Certainement.

— Eh bien alors, qu'est-ce que vous nous reprochez ? J'y crois, moi, h l'immortalité de l'âme. Notre professeur de philosophie aussi y croit, et c'est ce qu'il ne cesse de dire à l'évêque, qui ne veut pas le comprendre. Il est spiritualiste et trinitaire. Un jour, il nous l'a expliqué à table : c'était superbe. Après cela, peut-être qu'il n'en tire pas absolument la même conclusion que vous : il dit que le culte n'est qu'une forme, et que, le monde ayant progressé, des changements sont devenus nécessaires dans la vieille morale. Vous conviendrez bien, mon cher, qu'en effet la morale ne peut pas rester immobile, et veut être mise en harmonie avec la révolution. Eh bien, supprimant ou modifiant le culte, notre professeur supprime'mi modifie le clergé, qui est un corps despotique ; gardant l'immortalité de l'âme, il garde le principe essentiel de la religion et delà morale, et, parce doublemoyen.

il concilie la religion et la liberté . Je vous ren ds son idée un peu confusément : ce n'est pas mon métier, à moi qui suis dans les cotons, et non dans la philosophie. Mais c'était très clair, et j'en ai été très satisfait. Voyez-vous, au fond, j'avais besoin d'un peu de... enfin, là, de quelque chose... : religion, croyance, tout ce que vous voudrez... Il y a vraiment des jours où l'on n'est pas fâché desavoir à quoi s'en tenir... lorsqu'il vous meurt un enfant, un parent, un ami... Mais vos mystères, vos pratiques, messes, vêpres, carême, confession... franchement, tout ça m'embêtait. Je vous demande bien pardon. Nous étions plusieurs à l'écouter : des vieux, des jeunes, tous gens comme il faut. Nous avons été enchantés de ce qu'il nous a dit ; nous sommes tous devenus spiritualistes. Vous avouerez qu'il n'est pas si mauvais, ce professeur. Tiens ! il faut que je vous fasse dîner avec lui.

Je nejugeaipas à propos de ramener mon homme à la question, et, selon toute apparence, je n'y aurais point réussi. Je l'accompagnai le plus courtoisement qu'il me fut possible dans ses excursions théologiquos.

— Mais, lui dis-je, puisque vous croyez à l'immortalité de l'âme, que pensez-vous que l'âme devienne lorsqu'elle est séparée du corps ?

— Elle se confond dans le Grand Tout, me répondit-il sans hésiter.

— Qu'entendez-vous par le Grand Tout ?

— Ah ! si vous voulez subtiliser avec moi ! C'est

commesije VOUS attaquais sur lescotons: je n'aurais pas de peine à vous embarrasser ; mais vous diriez que ce n'est point votre partie, et vous auriez raison.

— En d'autres termes, vous ne savez pas très bien ce que c'est que le Grand Tout?

— Je le sais vaguement. Je n'aipas besoin d'être fort là-dessus, moi ! Mais enfin, le Grand Tout, il va sans dire que c'est l'Être suprême, le Père éternel, Wishnou, Bralima, Jupiter, Jéhovah, le Créateur des choses, universellement adoré sous ces nomsdifférents. Mettez-y de la bonne foi.

— En sorte que l'âme, se réunissant au Grand Tout, qui est Dieu, devient Dieu ?

— Naturellement. Notre professeur a encore traité cette question, et j'en alla mémoire fraîche.

— Mais avant sa réunion à ce Grand Tout qui est Dieu, votre âme est-elle Dieu ?

— Comment ?

— Je vous demande si vous vous croyez Dieu dès à présent, ou seulement appelé à être Dieu après votre mort ?

— Qui ? moi, Dieu ! me croyez-vous fou ?

— Ne me disiez-vous pas que vous deviendrez Dieu ?

— Oui c'est-à-dire je serai confondu dans le

Grand Tout.

— Donc vous serez Dieu ?

— Eh bien, quand je le serais !

— Je ne m'y oppose point. Je vous demande seulement pourquoi vous croyez ne pas l'être dès à présent: car enfin vous êtes ; et si Dieu est le Grand Tout, comment vous arrangez-vous pour ne pas faire partie du Grand Tout ? Tout fait partie du Grand Tout ! Or le Grand Tout est Dieu, et vous êtes Dieu, mon cher : non pas Dieu en expectative, mais Dieu actuel ; et cet individu que vous voyez là-bas, assis au coin d'une boriie, est Dieu comme vous. Dieu ressemeleur, qui, si j'y vois bien, raccommode Dieu vieux soulier.

— Allons, vous subtilisez !

— Nullement : je raisonne, et assez droit, ce me semble. Le ressemeleur, le soulier, la borne elle-même, ne font-ils pas partie du Grand Tout, universellement adoré sous différents noms ?

— Vous me faites dire à plaisir des absurdités. .

— Permettez i si c'est ainsi que vous qualifiez mes raisonnements, vous en avez dit bien d'autres. Ainsi, parmi les différents titres que vous décernez au Grand Tout, j'ai vu celui de Créateur des cJioses. Le lui conservez-vous ?

— Oui, il faut bien que les choses aient été créées.

— Et elles l'ont été par le Grand Tout ?

— Certainement.

— Le Grand Tout, sile mot a quelque signification, n'est autre que l'ensemble des choses ?

LE GRA?iD TOLT 199

— Il n'y a pas le moindre doute.

— Par conséquent, le soulier est Dieu, et Dieu très puissant, car il s'est créé lui-même. Avouez que vous ne l'en soupçonneriez pas capable, si votre professeur de philosophie ne l'assurait ?

— Vous verrez comme il saura répondre. Je suis fâché de l'avoir laissé partir.

— Je ne doute pas qu'il ne réponde. Mais je vous dirai h mon tour: Mettez-y de la bonne foi. Et puisque enfin, comme vous le dites, ce n'est pas votre partie de traiter ces matières, reconnaissez que, pour répondre vous-même, vous avez besoin de la garantie de votre professeur.

— J'avoue que je suis très embarrassé. Si j'avais le temps de réfléchir

— Notez que je n'ai pas tiré de vos principes la moitié des conséquences bizarres, effroyables, monstrueuses, qui en découlent naturellement. Si je demandais, par exemple, quelle morale vous établissez là-dessus, comment vous arrangez les idées de justice, qui sont si droites et si nettes dans votre cœur, avec ce dogme de la fusion instantanée en Dieu d'une âme qui s'est couverte de crimes et qui ne les a point réparés, je vous révolterais. Quoi ! le débauché, le voleur, l'usurier, le parricide, l'homme méchant et funeste à ses semblables, est ici-bas innocent, sera impuni dans l'autre monde ? Vous le contemplez au milieu de ses crimes, et vous dites : C'est un Dieu formé, ou un

Dieu à l'école, qui fait l'apprentissage de sa divinité ! Quel que soit le système de votre professeur, s'il n'admet pas l'immortalité de l'âme, il réduit l'homme à la condition déplante ou d'animal, ettoute morale disparaît avec la responsabilité que fait peser sur nous notre intelligence ; s'il admet l'immortalité de l'âme et qu'il rejette un jugement, une peine, une récompense au delà de cette vie, je ne puis rien lui faire dire d'assez absurde et d'assez hideux. Croit-il au jugement? il croit alors qu'il y a une loi dès à présent certaine et connue, sur laquelle ce jugement sera établi, afin de punir ceux qui l'auront transgressée, de récompenser ceux qui l'auront observée... Tout ceci vous semblet-il raisonnable ?

— • Assez.

— Eh bien, les catholiques disent simplement qu'ils connaissent cette loi; ils demandent la liberté de la pratiquer etdelafaireaimerde leursenfants. Trouvezvous qu'ils exigent trop ?

— Non, ce ne serait pas trop exiger; mais vous ne me parlez pas de vos mystères, et de cette extrême crédulité que l'habileté des prêtres développe chez vous. En définitive, vous croyez tout sur leur parole.

— Quant aux mystères, il me semble que vous avez aussi les vôtres, où vous ne voyez pas trop clair ; et si nos prêtres savent nous rendre crédules, vous m'avez fait voir que vos professeurs s'y entendent assez bien. Prenez garde à ne pas me pousser là-

dessus: je pourrais n'en avoir point fini avec le Dieu soulier.

— Bah ! bah ! tout ceci n'est que de la blague. Mais tenez, voici du positif : regardez, et niez le progrès !

Nous venions de déboucher dans une longue et vaste rue, bruyante, brillante, pleine de' piétons, sillonnée par de beaux équipages, décorée de riches boutiques.

— Hein ! s'écria mon homme, n'est-ce pas plus beau que Paris? Voyez-moi ces trottoirs : est-ce tenu ? et ces hôtels, et ces boutiques ! . . . Voyez seulement ce bureau de tabac : devanture en cuivre, comptoir en acajou ! Vous pouvez ici demander ce que vous voudrez : varinas, maryland, cigares h vingt-cinq centimes! Il y a quinze ans, cette rue ressemblait à celles que nous venons de quitter. C'est notre haut commerce qui a fait tout cela. C'est par lui, c'est grâce à son intelligence que cette ville, qui dormait, est devenue une ville de luxe et de plaisir. On a vu des Anglais qui comptaient ne rester chez nous qu'un mois ou deux, ne partir qu'après s'être ruinés.

— C'est flatteur.

— Il faut dire que chacun s'y prête: tenez, il y avait là un confiseur qui a dépensé trente mille francs pour orner son magasin.

— Pourquoi le magasin est-il fermé ?

— Ah ! le pauvre diable avait fait des folies. Pour

se rattraper, il préparait des boulions de mauvaise ([ualité. Quelques enfants ont eu la colique ; les parents se sont fâchés : on lui en voulait, parce que sa boutique le rendait un peu arrogant. Bref, la police a fait une descente. Maintenant il est sur le pavé. '

— Et les enfants ?

— Un d'eux est mort. On a accusé les bonbons, mais il va eu de la malveillance. Cette boutique n'avait peut-être pas sa pareille dans le monde. Les peintres étaient venus de Paris. Elle faisait honneur à la ville... On aurait dû avoir égard... Regardez ce boucher : tout en marbre blanc ! Et ce marchand d'estampes... 11 reçoit immédiatement ce ([ui paraît de mieux.

Il y avait cohue d'enfants et de gens du peuple autour du marchand d'estampes. Je m'approchai, et je n'eus besoin que d'un regard.

— 11 paraît, dis-je, montrant à mon enthousiaste la foule collée aux vitres impures, que ce marchand-ci ajplus que l'autre la permission d'empoisonner les enfants. Combien a-t-il dépensé pour orner sa boutique ?

— Vous avez aperçu ({uelque dessin un j)eu risqué, me répondit-il ; mais vous vous abusez sur le mal que cela peut produire. Il n'y a rien à l'étalage que la police ait défendu. Reprochez-vous à la police de n'être pas assez sévère? D'ailleurs, ces dessins-là sont à

peu près les seuls qui se vendent. On ne peut pas ruiner le commerce.

— Permettez-vous à vos enfants de s'arrêter devant ces images ?

— Je vous prie de croire que mes enfants sont trop bien élevés pour s'arrêter jamais dans les rues, et je ne les laisse pas sortir seuls.

— Mais les autres, ceux qu'on ne surveille point, ceux que je vois là, regardant ces infamies ?

— Ma foi! on ne me les a pas donnés en garde.

Je n'osai dire à mon guide qu'il me faisait la réponse de Gain. Mais tous les propos de ce brave homme finissaient par me serrer le cœur.

Il m'offrait le type d'une classe de gens puissants et nombreux, fort éloignés de vouloir nuire par euxmêmes au prochain, négociants suffisamment probes, maris assez fidèles, pères de famille assez dévoués ; hommes incapables cependant d'un sentiment quelconque de grandeur ; ignares et vains, durs aux pauvres, dociles aux méchants, faisant le mal par sottise, et ne sachant jamais ou ne voulant jamais savoir qu'ils le font; honnêtes adorateurs du veau d'or, fétichistes raisonnants, troupe sotte et vaine, menée par des sycophantes scélérats. Ils administrent, jugent, gouvernent, règlent les choses les plus délicates, touchent aux choses les plus sacrées, et n'ont en réalité ni lumières, ni patrie, ni Dieu.

Je lui demandai s'il existait dans la ville beaucoup de pauvres.

— Nous n'en avons plus, dit-il.

— Eh ! vraiment? m'écriai-je : comment avez-vous tait?

— C'est, reprit-il, une admirable mesure de l'administration. Elle a constitué un bureau de bienfaisance modèle : un commissaire de police, des administrateurs, des agents. Ensuite, des circulaires furent adressées à tous les notables, les engageant à verser au bureau ce qu'ils donnaient approximativement dans le courant d'une année. Le bureau reçoit tout, se charge des pauvres et les fiiit visiter ; les habitants n'en voient plus un seul. C'était une vraie vermine, nous en étions dévorés. A présent, la mendicité est interdite sous des peines sévères : le premier pauvre qui oserait se montrer, serait empoigné immédiatement. D'ailleurs, personne ne lui donnerait ; chacun le renverrait au bureau.

Pendant ce discours, j'aperçus une femme de la campagne qui faisait quelque aumône à un vieillard éclopé. J'appelai là-dessus l'attention du progressiste.

— Ah ! le vieux drôle I s'écria-t-il, il a eu grand soin de s'adresser à cette paysanne. Un habitant aurait averti les agents de police et l'aurait fait coffrer. Avezvous remarqué nos agents de police ? Ils ont le même uniforme que les sergents de ville de Paris. Nous ne

prenons que des homnaes superbes, et, autant que possible, décorés !

— Mais, observai-je, puisque vous interdisez la mendicité, pourquoi n'interdisez-vous pas l'aumône ?

— Il le faudrait, répondit-il naïvement, et nous y avons pensé. Mais ce serait bien difficile. On y verrait de'l'odieux. Il faut attendre. D'ailleurs, peu à peu l'habitude s'en perdra.

— Tenez, votre rue est superbe, mais elle me rappelle trop la rue Vivienne ; et comme j'ai quitté Paris afin surtout de rester quelque temps sans le voir, si vous le voulez bien, je laisserai là ces splendeurs. Je vais aller visiter la cathédrale. Je trouverai ensuite la maison où l'on me donne l'hospitalité.

Nous nous séparâmes. Je me dirigeai vers les hautes tours qui s'épanouissent dans le ciel comme des fleurs de pierre écloses de C€tte touffe de maisons. Bientôt je retrouvai les rues étroites et silencieuses, les humbles boutiques, les bons visages, les jolies fenêtres encadrées de légers feuillages, les gais enfants qui jouaient, sans craindre les voitures, sous l'œil des mamans paisibles. Je m'arrêtai devant un marchand d'images où l'on ne vendait que des madones et des saints ; enfin j'arrivai à la cathédrale. Le bon Dieu, me ménageant une grande joie, voulut de tout temps que cette cathédrale fût du gothique le plus pur. Il en a conservé le portail, les tours, les vitraux ; il a fait

naître à son ombre un prêtre qui en aime la beauté, la garde, la défend, l'honore, n'y laisse entrer ni badigeonneurs ni menuisiers, tient en bride la fabrique et sait rendre généreux le conseil municipal... si bien que la bonne grâce et la propreté du lieu saint remplit tout d'abord le cœur d'une émotion charmante. Soyez bénis, bons ouvriers qui avez bâti cette maison *de prière; réjouissez-vous éternellement de votre œuvre. Sous ces voûtes merveilleuses, dans ces pierres si hardiment jetées et travaillées avec tant d'amour, votre foi vit encore et réchauffe, notre foi. J'allai droit au sanctuaire ; je récitai le Pater et le Credo avec une joie surabondante. Oh! qu'il est bon, en ce temps, de croire et de prier! que cela est doux! que cela est honorable!

Quand les artistes du moyen âge bâtissaient une église, ils ne négligeaient rien ; mais si l'un d'eux s'était oublié, il aurait retrouvé la grâce et le zèle pour dessiner la chapelle delà Sainte-Vierge. Dans le monde catholique, le culte de Marie a été la véritable source inspiratrice des arts. Je me dirigeai donc vers l'autel de Marie, assuré d'y saluer quelque merveille. Je trouvai mieux. Un prêtre parlait au milieu d'un petit troupeau de femmes, de religieuses et d'enfants. J'écoutai.

(( Hélas I disait-il, Mesdames, aimez Dieu qu'on « outrage, secourez les pauvres ({u'on oublie! Reste/ « fidèles au pied de la croix. Quelquefois, à ce poste

d'honneur, il n'y a plus que vous dans toute une ville et dans toute une contrée. Compensez, par des efforts de charité sans bornes, les ingratitudes sans bornes que l'on fait subir à Notre-Seigneur Jésus. C'est le devoir, vous le savez bien ; mais, croyezm'en, c'est aussi le bonheur. Je connais la vie, j'ai vu à mes pieds bien des repentirs, j'ai assisté bien des mourants : je peux vous assurer que ces pauvres insensés qui se perdent, se perdent sans délices. Ainsi ne les suivez pas dans leurs fausses joies, mais priez pour eux et restez dans le doux chemin de l'Évangile. Là brillent des lumières qui ne sont point ailleurs ; là s'épanouissent des fleurs et mûrissent des fruits que le monde ignore. Quelle que soit la destinée du chrétien, il y a plus de joie dans une seule de ses journées que dans toute la brillante existence des impies.

« Omîiia propter electos. Dieu a tout fait pour ses saints. Pour eux sont les merveilles de la njiture. L'impie voit ces beaux spectacles, les admire peutêtre ; il n'en jouit pas comme nous. Leur plus aimable beauté lui échappe : il n'y voit point la puissance du grand Dieu qui les a créés; surtout il n'y voit pas son amour, cet amour ardent et prodigue qui a paré le lieu de notre exil mieux que la plus tendre des mères ne saurait orner le berceau de son enfant. Une fleur des champs m'arrête dans ma course et me fait tressaillir de reconnaissance : Dieu a formé

« cette fleur pour réjouir mes yeux. Si je souffre,

« quelle confiance ne doit pas m'inspirer un Dieu si

« puissant et qui me témoigne une pareille tendresse?

(( Pour nous est faite la sainte amitié. Qui aime

« comme nous aimons? Celui qui aime Dieu, nous

(( l'aimons et nous en sommes aimés ; nous prions

« pour lui, nous recevons devant Dieu le se-

« cours de ses prières. Nos affections sont géné-

« reuses et saintes ; nous désirons à ceux qui en sont

c< l'objet un bonheur infini, nous parlons un langage

« qui trouve le chemin de leurs cœurs. Pour nous la

« prospérité est vraiment un bien, l'adversité est un

« bien plus grand encore. Dieu nous l'envoie par un

« conseil plus particulier et plus tendre de sa misé-

« ri corde : il veut nous rattacher à lui, il veut nous

« faire mériter dans le ciel des récompenses plusécla-

« tantes. Nous ne nous y trompons pas, et dans ces

« épreuves qui excitent les blasphèmes du monde,

(( notre âme, comblée d'espérance, le bénit. Voilà,

(( Mesdames, ce que Dieu fait pour nous. Ne soyons

« pas trop en reste, répondons à tant de grâces. Nous

<( sommes ici pour aviser aux moyens de soulager les

(( pauvres. Eh bien! mes chères sœurs, il faut les

« aimer beaucoup : le pauvre, c'est Jésus-Christ lui

« même, vous le savez, et Jésus-Christ souffrant,

« c'est-à-dire, Jésus-Christ en quelque sorte plus

(( digne de nos hommages, puisqu'il est souffrant à

(f cause de nous, et par amour pour nous. Visitez

« souvent le pauvre, donnez-lui ce qui lui manque, et » surtout aimez-le, car rien ne lui manque autant que <• l'amour. Instruisez-le de nos divines croyances, « faites-lui connaître Jésus : vous lui donnerez plus « que le pain et le vêtement ; vous lui donnerez l'espé- « rance, et la vie éternelle, que vous acquerrez ainsi « pour vous-même. Amen! »

Ainsi parla ce prêtre, de l'abondance de son cœur, tenant les oreilles attentives. Il me laissa l'âme charmée de la beauté de sa doctrine et de la douceur de son discours. Véritable instruction chrétienne: les enfants la pouvaient comprendre, les âmes les plus fortes et les plus versées dans les voies de Dieu pouvaient s'en nourrir.

Je pris, derrière la cathédrale, certafnes rues que je m'étais fait souvent décrire; des rues tournantes et longues, où les maisons sont rares et fermées, où l'on voit beaucoup de murs, point de passants, où l'on n'entend guère d'autre bruit qu'un peu de musique et des gazouillements d'oiseaux. Çà et là, sur la muraille, pendait un beau feston de lierre, se balançait une girandole de clématite, fleurissait une giroflée. Je me souviens d'un endroit où deux puissants tilleuls, placés en face l'un de l'autre de chaque côté de la rue, réunissaient presque leurs branches pour former sur la tête du passant un dais de verdure odorante... Et voyez la charité : des deux honnêtes gens à qui apparat

tenaient ces tilleuls, l'un a percé son mur pour donner vue sur la campagne, qui se déploie magnifiquement au delà de ses jardins ; l'autre a fait disposer en face un banc commode, afin que le passant, s'il aime ce parfum et cet ombrage, et ce bel horizon de champs et de collines, puisse en jouir à son aise... Certes, j'allais chez un ami que j'étais pressé d'embrasser ; mais je ne pus résister k la bienveillante invitation de ce banc, et je lui fis l'honneur de m'asseoir. C'est un vieux banc de pierre, large, orné de moulures, et qui a bien quatre-vingts ans. 0 chère invention de la charité d'un autre âge, puisse de longtemps l'esprit de progrès ne point parvenir jusqu'à cette rue où tu m'as tant reposé le cœur!

Eus! qui me donnera de montrer, telle que je l'ai vue un jour, la fleur de modestie dont le parfum enchante mon souvenir ! Je ne la nommerai point, parce qu'elle est humble ; je n'écrirai point un faux nom sous son image, parce qu'elle est vraie. Si vous la reconnaissez, gardez le silence et plaignez mon crayon inhabile. Pour elle, devant cette imparfaite esquisse, on la verra sourire, on l'entendra soupirer : « Mon Dieu! » dira-t-elle, « quelle est donc cette sainte? Que je voudrais la connaître, et que je voudrais lui ressembler! »

Elle naquit au-dessus de la foule ; mais elle se plongea dans l'ombre, paraissant descendre aux yeux des hommes, tandis que Dieu la voyait monter. Elle est douée de tout ce qui plaît au monde, et le monde n'en sait rien, car elle ne se montre qu'à ceux qui ne donnent point de louanges. Elle passe, voilée, de sa mai-

son à l'église, de l'église à sa maison, cherchant la solitude, baissant la tète, méprisant les parures. Cent jeunes hommes l'ont mille fois rencontrée, et ne connaissent que sa robe brune et son voile noir : elle ne connaît le visage d'aucun d'eux. Recluse au milieu de la vie!

Les pauvres ont vu la blancheur de ces mains délicates qui les ont tant servis; ils ont entendu l'exquise harmonie de cette voix qui les a tant consolés ; ils ont goûté les charmes de cet esprit vif et doux qui a su par tant d'ingénieuses ressources et d'aimables discours calmer leurs chagrins, conjurer leurs misères, attirer dans leurs réduits l'espoir, l'abondance, la paix. Mais que leur importe la beauté, l'esprit et la grâce? ils n'ont aperçu que le bienfait. De la part de Dieu un ange a visité leur demeure : aucun ne s'est étonné que l'ange fi'it beau, compatissant» et qu'il fit des merveilles. Ils ont remercié l'ange, ils ont loué Dieu.

Éprouvée peut-être au fond de l'âme, du moins j'ai cru le deviner à l'ineffable résignation de ses regards, elle a lutté en silence. Dieu seul a connu la lutte et la victoire. Si dans ces flots de larmes qu'elle a répandues sur les douleurs du monde, quelques-unes ont coulé sur ses propres douleurs, c'est le secret du confident céleste qu'elle a choisi. Les yeux mortels n'ont jamais contemplé que son inaltérable sourire. 0 sourire d'une

âme secrètement blessée, maisferme dans l'espérance! ô gémissements qu'arrache parfois une croix toujours chère ! Dieu sait de quelle profondeur vous sortez, le monde sait seulement combien vous êtes doux î Semblables à ces fleurs de poufpre nées du sang des martyrs, qui parfumaient toute une contrée, vous portez autour de vous la bonne et fortifiante odeur du sacrifice. Suprême effort de la vertu des saints, don d'allégresse et de grâce pour l'âme tiède ou perdue I

Ne permettez pas, providence de mon Dieu, que ces choses soient trop cachées ; conduisez d'autres âmes vers ces trésors : vous savez quels maux leur seul aspect peut guérir. Lorsque, pour la première fois, je vis cette femme, j'ignorais ses œuvi-es et son nom. Déjà le temps avait marqué de son aile ce noble visage, et, sans rien ôt^r à sa candeur, il en avait enlevé le premier éclat. Crépuscule de beauté, aurore de sainteté ; digne encore de l'admiration du monde par sa grâce, digne déjà du respect des sages par sa gravité. Cependant, humble et -docile enfant dans la maison de son père, obéissante aux aînés, soumise aux plus jeunes, l'aiguille à la main, loin de la lampe, le front incliné, elle souriait attentive aux discoursdes autres, et se taisait. Au milieu d'une assemblée de saints, dont l'un représentait la vigueur de la foi, l'autre l'ardeur de la charité, celui-ci l'emportement

sacré du zèle, celui-là l'inébranlable force de l'espérance, elle était la douce et charmante figure de l'humilité.

Après des années, «près de longues et pénibles courses loin de cet asile où je me suis délicieusement reposé pour une heure, et'qui sans doute ne me reverra plus; voyageur déjà si fatigué, quoique bien éloigné encore peut-être du terme où j'aspire, quelle joie et quelle consolation pour moi de vous avoir saluée, ô servante du Seigneur! Recevez, sans penser qu'il s'adresse à vous, le cri de ma reconnaissance. A peine m'avez-vous dit un mot, à peine m'avez-vous promis une prière, et j'ai besoin de vous bénir. Résolu de servir notre Maître, mais laissant toujours dans mes desseins trop de placé à l'intempérance de la volonté humaine, je rêvais de me placer au premier rang : ce n'était pas pour être vu de Lui, c'était pour être vu du monde. Alors, connaissant mon danger, il vous a offerte à mes regards, et sur votre front j'ai lu en caractères ineffaçables la parole qui m'aurait confondu éternellement : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur. » Ma sœur, je vous remercie.

ous sortions de l'église, où nous venions de recevoir les cendres et de mettre sous la protection de Dieu les sérieuses résolutions qu'un cœur chrétien ne man que jamais de former à l'entrée du Carême. Cette grave parole : Souvietis-loi que tu es poussière, résonnait dans nos âmes sans les épouvanter. Au contraire, ell; y portait la paix, qui émane toujours des plus terribles comme des plus douces vérités de la religion. Poussière! cela tranquillise sur un grand nombre de points. On se trouve assez riche, assez haut placé pour ce que l'on mérite. L'orgueil se tait, l'ambition expire.

Cependant la douceur de la température, la beauté du ciel nous eurent bientôt distraits de nos pensées ; un air tiède promenait autour de nous je ne sais quels arômes qui semblaient les premiers courriers du printemps : nous nous sentions vivre. Ourliac me proposa une promenade sur les quais.

— Nous philosopherons, me dit-il ; nous bénirons Dieu de ces joies saines que sa bonté sait nous envoyer de tant de manières, et qui nous viennent ce matin sur l'aile du vent.

— Il est vrai, répondis-je, que le temps est beau ; mais je l'ai rarement trouvé mauvais sur le seuil de l'église. J'emporte toujours de ce lieu je ne sais quelle allégresse, qui donne un charme à tout ce que je vois.

— G'eçt que, poursuivit Ourliac, dans les moindres choses, dans le rayon du soleil et dans le parfum de la fleur, le chrétien reconnaît le don de Dieu, et Dieu sait attacher une douceur sans pareille à tous les présents qu'il fait. Ainsi Celui qui promet le ciel pour un verre d'eau donné en son nom, renferme dès ici-bas d'inexplicables délices dans la simple action de -voir ou de respirer. Mais pour que le corps obtienne et conserve cette grâce, il faut que le cœur la mérite. Goûtions-nous de pareils contentements, éprouvions-nous un semblable bien-être, même à la plus fraîche et verte époque de la vie, lorsque nous ne connaissions pas la prière ?

— Non, dis-je, et longtemps après que je fus devenu chrétien, c'était encore un de mes grands étonnements de moissonner ainsi chaque jour, sans fatigue, des joies que je n'avais pas semées, et qui poussaient, en quelque sorte, comme l'herbe au bord de mon sentier. Ce terrible sentier de la vie chrétienne, si austère et

qui me causait tant d'épouvante, aurions-nous cru qu'il se trouverait facile et charmant ?

— J'avoue que pour mon compte, continua Ourliac, je ne demandais pas h la vie chrétienne tout ce qu'elle m'a donné. Je n'y soupçonnais aucune sorte de plaisir, et je souhaitais simplement qu'elle me préservât de devenir une brute. Il y a des hommes...

Une clameur qui s'éleva dans la rue, l'empêcha de poursuivre. Nous vîmes venir, à grand fracas, une voiture chargée de masques. Ils étaient une demi-douzaine, assez sales, qui se démenaient fort et paraissaient s'amuser médiocrement : l'un faisait semblant de boire, l'autre sonnait de la corne à bouquin, un troisième cachait mal la gêne de son estomac. Les dames (il y avait des dames) portaient des loups, qui ne déguisaient point leur infâme laideur. Nous nous rangeâmes pour laisser passer cette poésie et cette jeunesse. La voiture rasait le trottoir. Un des masques se pencha, frappa Ourliac sur l'épaule, et d'une voix enrouée lui cria :

— Je te connais, cagot !

— Ça me fait honneur, dit modestement Ourliac. Mais au même instant, la voiture heurte une pesante

charrette, le cheval s'abat, une roue se brise, un cri formidable retentit, et les masques roulent pêle-mêle sur le pavé.

Nous courûmes à leur secours. Ils étaient dans un triste état. Trois ou quatre furent portés à l'hôpital

voisin, ensanglantés et meurtris. Celui qui venait d'apostropher Ourliac, se trouva des moins mal accommodés. 11 avait pu se remettre sur ses jambes; il remuait les bras, la tète et la langue, et disait qu'il n'avait rien de cassé. Je demeurais tout près : je le fis entrer chez mon portier. Là, nous le débarrassâmes d'une perruque en filasse, d'une barbe en crin, d'un nez en carton. Cette opération nous livra un visage oîi régnait un mélange singulier d'embarras et d'effronterie niaise, qu'Ourliac reconnut.

— Ah! ah! Monsieur Savary, dit-il avec un sérieux de glace, vous vous amusez donc toujours?

Puis, se tournant vers moi :

— Je vous présente un savant docteur en philosophie. Monsieur est dialecticien consommé. Tel que vous le voyez, il m'a plusieurs fois démontré que la religion catholique se propose le malheur et l'abrutissement de l'espèce humaine.

— Je suis prêt à le prouver encore, dit gravement Savary.

— Ne prenez pas cette peine, lui répondit Ourliac: je connais vos arguments, et même vos raisons. — Monsieut", poursuivit-il en s'adressant à moi, tient pour les Grecs; c'est un amant de la forme. Il estime que la théogonie païenne est la vérité éclose aux rayons du soleil, tandis que le christianisme n'est qu'un amas barbare de rêves tombés des nuages de l'Occident. Il établit cela par des textes tirés de plu-

sieurs auteurs anciens et modernes, qu'il cite en leurs langues : car Monsieur est fort instruit.

— Je m'en vante, interrompit Savary, et je sais là-dessus tout ce qu'un homme peut apprendre.

— Oui, reprit Ourliac; mais vous ne savez point ne pas boire plus de vin que vous n'en pouvez porter. — Monsieur, donc, est païen ; il se couronne de roses! Vous croyez qu'il vient de quelque bastringue ? Pas du tout; il sort du temple où il a coutume de consulter les Muses. La leçon l'a un peu fatigué, parce qu'il est mortel... Glio, Galliope, Érato, Polymnie, n'ont point de secrets pour Monsieur; Terpsichore en apprend de lui plusieurs qu'elle aurait toujours ignorés. Ce philosophe exécute vingt danses nègres avec une perfection inconnue des Gafres, et même des étudiants, à moins que ces derniers n'aient passé par son officine de philosophie. S'il n'était pas contraint de ménager le sentiment des familles, il ne voudrait qu'une soirée pour élever sa renommée audessus de toute autre. Malheureusement, il a des précautions à prendre, et il est obligé de tartufier un peu.

— Tu me blagues, parce que tu es à jeun, dit le docteur; tu abuses de mon infortune. Mais viens me trouver demain matin avec ton ami : nous verrons comment vous vous tirerez de mes dilemmes.

— Monsieur, reprit Ourliac, a des dilemmes pour prouver qu'il doit se mettre dans l'état où le voici ; il en a pour prouver qu'on peut manquer de parole,

manquer de pudeur, emprunter sans rendre; il en a pour prouver que c'est une chose indifférente de prouver ce que l'on ne croit pas. Ses mœurs sont analogues à ses talents : il ne possède que ce qu'il peut acheter à crédit, et ne garde que ce qu'il ne peut pas mettre au mont-de-piété.

— Eh bien, dit Savary, cela fait que je ne suis jamais sans reconnaissance.

Il accompagna ce mot d'un gros rire, qui menaça de dégénérer en hoquet d'ivrogne.

— Comme vous voyez, poursuivit Ourliac, Monsieur est plein d'esprit. Encore, dans ce moment, ne jouit-il pas de tous ses moyens. Mais c'est parla logique qu'il brille. A cause de cette belle logique, il conserve une clientèle, malgré son goût pour le vin et son talent pour la danse : c'est une de nos gloires. Il ne sera pas plutôt mort, qu'on lui votera un buste dans son lieu natal.

— Voyons ! s'écria Savary, veux-tu discuter sérieusement ton système religieux? Je suis fatigué, mais c'est égal; fais apporter du punch, et je ne demande que vingt minutes pour te désarçonner : je te démolirai la Trinité, l'Incarnation, la Rédemption, ou les commandements de Dieu, ou ceux de l'Église, à ton choix...

Sans lui répondre, et s'adressant toujours à moi, Ourliac continua:

— Monsieur est marié et père de famille ; il a une

excellente femme et deux enfants : sa femme meurt de chagrin ; ses deux enfants seraient morts de misère depuis longtemps, si la charité de leur curé ne veillait sur eux. Toutes les fois que le curé, ou moi, ou quelque autre chrétien, allons visiter cette pauvre famille, Monsieur, s'il se trouve là, et s'il n'a pas trop le hoquet, nous propose de démolir la religion catholique : ce qui prouve qu'il la connaît bien, puisqu'il ne craint pas de glacer «la pitié dont elle remplit les cœurs.

Achevant ces mots, Ourliac tira de sa poche une pièce d'argent, qu'il donna au portier, en le priant de charger le philosophe dans un fiacre et de le ramener à son logis.

— Et nous, ajouta-t-il, quittons Monsieur

Monsieur sent très mauvais !

Page 1