‹ Historiettes et proverbesChapitre 33 sur 35 · G1R0LAM · texte numérisé non relu

G1R0LAM

Je l'ai entendu dire à la duchesse de Popoli, qui sortait avec le comte de Lucques.

AMBROSIO, à part.

Ah ! elle y était avec son amant?

GIROLAMO

J'ai eu l'honneur de leur offrir de l'eau bénite, et tous les deux s'écriaient que c'était un sermon admirable.

AMBROSIO

Et surtout bien utile. C'est encourageant pour celui de demain.

GIROLAMO

Voici aussi des lettres que je vous apporte.

C'est bon ; je les lirai plus tard, je travaille.

GIROLAMO

Toujours travailler, comme un homme de rien, comme un savant, vous qui êtes d'une des premières maisons des États romains ; une famille si noble et si nombreuse !

AMBROSIO, avec amertume.

Trop nombreuse, en effet, pour que nous puissions partager! Aussi les titres, les dignités, la fortune, le droit même d'être heureux, tout a été pour mes frères aînés ; et moi, qui n'avais d'autre tort que d'être le dernier, je l'aurai expié bien chèrement peut-être î

GIROLAMO, d'un ton patelin.

Par les saints apôtres, vous n'avez pas à vous plaindre. Vous

êtes en passe d'arriver à tout, évoque, cardinal, et, qui sait même? les princes de l'Eglise sont bien vieux, et vous êtes bien jeune : et, honoré de tous comme vous l'êtes, monseigneur, distingué par vos talents, par une conduite irréprochable...

AMBROSIO

Oui, jusqu'ici je me suis conduit en honnête homme, et Dieu, je l'espère, me fera la grâce de continuer. J'aimais... j'aime l'état auquel je me suis voué ; je n'en connais pas de plus beau, de plus respectable que de secourir le faible, de consoler l'affligé, et d'enseigner la vertu en en donnant l'exemple. Mais à côté de ces devoirs, que je respecte et que j'honore, pourquoi en est-il d'autres que Dieu n'a pas voulus, et que le caprice des hommes nous a seul imposés ?

GIROLAMO

Que voulez-vous dire?

Rien. Laisse-moi. Quand ces idées-là se présentent à mon esprit, mon sang bouillonne, ma tête est en feu ; je n'entends plus rien. (Repoussant ses livres.) Suspendons ce travail... Donnemoi mes lettres.

(Girolamo lui présente plusieurs lettres, puis va et vient dans l'appartement en préparant ce qu'il faut pour la toilette de son maître.)

AMBROSIO, ouvrant la première.

Ah ! c'est d'Edouard Villougby, mon ami, mon camarade d'études. Je n'avais pas eu de ses nouvelles depuis qu'il était retourné en Angleterre, sa patrie : (Lisant.)

« Mon cher Ambroise, « Nous ne sommes point de ces gens chez qui la diffé-

«rence d'opinion ou de croyance rend impossible l'amitié. « La religion catholique, où tu as été élevé, la religion pro- « testante, que je professe, se ressemblent en bien des points, « et celui d'aimer son prochain comme soi-même m'a paru « de tous les préceptes le plus facile à exécuter, depuis le jour « où je t'ai connu. » (S'interrompant.) Ce cher Edouard ! « Ainsi « que toi, le plus jeune fils d'une nombreuse famille, et destiné, « comme toi, à l'état ecclésiastique, j'ai reçu les ordres au « mois de janvier dernier ; et je me trouvais heureux dans « mon petit presbytère, situé à deux lieues d'Oxford, dans un « endroit délicieux, lorsqu'un autre événement est venu en- « core ajouter à ma félicité. Le pasteur voisin, le meilleur et « le plus vertueux des hommes, a une famille charmante, à « laquelle il a consacré tous ses soins. Si tu savais quelle union, « quel bonheur règne dans ce ménage! si tu voyais surtout « Emma, sa fille aînée, qui charme les jours de son vieux père, « et qui bientôt embellira les miens, car je l'ai demandée en « mariage, et le mois prochain elle sera à moi, elle sera ma « femme ! Conçois-tu mon bonheur ? » (S'arrêtant et froissant la lettre entre ses mains.) Oui, oui, je le conçois, moi à qui un pareil sort est interdit, moi qui vivrai et mourrai seul, sans qu'aucune main amie vienne fermer mes yeux. Il n*y avait qu'une personne qui autrefois m'aimait, une pauvre fille. . . Juliette, l'enfant de ma nourrice, ma sœur... Je l'ai mariée à un autre, elle a maintenant un mari, une famille; et moi, jamais je ne dirai : Ma femme ! mon fils ! Ces mots-là me sont défendus ; la I pensée même ne m'en est pas permise. Un concile l'a décidé [ainsi. Un concile! ! ! ils se sont levés, ils ont été aux voix, et Icinq ou six qui l'ont emporté nous ont condamnés à tout jamais |à être malheureux ou coupables.

GIROLAMO, rentrant.

Monseigneur, vous n'entendez pas? voici les cloches qui an-

noncent l'arrivée du cortège, et il faut vous préparer pour ce mariage.

AMBR05IO, à part.

Un mariage ! encore un mariage !... et c'est à moi de le bénir ! Ces biens dont ils nous ont déshérités, ils nous obligent encore à les leur dispenser. (A Girolamo.) Allons, dépêche-toi. (Ouvrant une autre lettre.) Ah! c'est du gouverneur, c'est du nouvel époux... Il me remercie, il épouse une jeune fille noble et riche, la belle Gàëtani. Je me la rappelle ! assidue à mes sermons, placée près de moi, attentive à mes moindres paroles, je voyais toujours ses yeux noirs fixés sur les miens. (Avec un soupir.) Ah! que son mari est heureux! elle est bien belle! (Reprenant la lettre qu'il achève.) Que me demande-t-il ? que veut-il encore? « Ma femme, qui tient en haute estime et votre sam- « teté et vos vertus, me charge de vous faire passer un avis « important. Vous avez de puissants ennemis : les révérends « pères Jésuites, qui, vous regardant comme un déserteur de « leur ordre, ne vous pardonneront jamais l'illustration que « vos talents et votre éloquence répandent sur l'ordre des Do- « minicains ; ils ne négligeront aucune occasion de vous perte dre ou de vous nuire; ils font épier toutes vos démarches. » (S'arrêtant.) Tant mieux ! « Tenez-vous sur vos gardes, et, en « cas de danger, comptez sur nous en tout temps. Mais, en « échange de cet avis et de l'admiration qu'elle a pour vous, « ma femme réclame une grande faveur, que jusqu'ici vous « n'avez encore accordée à personne. » (S'arrêtant.) Et laquelle? « Puisque c'est vous qui aujourd'hui l'aurez mariée, daignez « être désormais son guide spirituel et son directeur. Je joins « mes prières aux siennes, tant à cause de vos mérites, qua « cause de l'honneur qui en rejaillira sur notre maison. » (S'arrêtant et rêvant quelques instants.) Y pense-t-il? Non.non, jamais ; j'ai juré d'être honnête, homme, et ces yeux noirs m'en empe-

eheraient. Je ne m'y exposerai pas, je refuserai. (On entend de nouveau sonner les cloches.)

GIROLAMO, tout en l'habillant.

Voici Tétole et la chasuble. Entendez-vous tout ce bruit autour du couvent ? Les voitures encombrent la rue ; c'est toute la noblesse de Rome, et déjà aux portes deux ou trois mille mendiants. La cérémonie sera magnifique.

AMBROSIO

C'est bien. Est-on venu ce matin ?

GIROLAMO

Ces étrangers que je soupçonne être des Anglais, des hérétiques, et qui crient toujours famine.

AMBROSIO, lui donnant de l'argent.

Tu leur donneras cela.

GIROLAMO

Je leur ai demandé leur billet de confession, ils n'en ont pas.

AMBROSIO

Qu'importe, s'ils ont faim ?

GIROLAMO

Il est venu aussi le signor Zambardi, l'ouvrier en marbre.

AMBROSIO

Ah ! le mari de Juliette.

GIROLAMO

Il ust sans ouvrage, et son (ils aîné a la fièvre.

AMBROSIO, à part.

Pauvre Juliette ! j'évite de la voir, elle doit croire que je la néglige. (A Girolamo.) Écoute ; tu es un bon et fidèle serviteur en qui j'ai confiance ; ce soir tu passeras chez Zambardi.

GIROLAMO

Y pensez- vous? La fièvre est dans leur maison et dans le quartier.

AMBROSIO

Tu as raison, il y a du danger, j'irai moi-même ; c'est mon devoir. Adieu. Mets tout cela en ordre, je reviens dans l'instant. (Il sort.)

GIROLAMO, s'inclinant.

Oui, monseigneur ; Votre Excellence, Votre Grâce peut compter sur moi, Sur mon zèle... (Regardant par la porte de l'escalier.) Il est descendu, je ne l'entends plus. (Se relevant.) Cela va bien, et, grâce au ciel, je n'ai pas grand'peine à gagner les deux cents écus que me donne le père Barnabe, qui, par l'âme du Christ! est un digne et respectable religieux ; car enfin je ne suis plus à son service, et il me paie pour être au service d'un autre, et il ne me demande pour cela que de lui dire ce que fait mon nouveau maître, et les personnes qu'il voit, et les endroits où il va. Ça n'est pas difficile, et ça ne fait tort à personne. Cependant, comme je songe à mon salut avant tout, je m'en suis fait un cas de conscience, j'ai eu des scrupules, je me disais : Il me semble que de deux maîtres il faudrait être- fidèle à l'un ou à l'autre. J'ai consulté là-dessus le père Fortis, un autre Jésuite, qui m'a prouvé que je pouvais être fidèle à tous les deux, pourvu que je les servisse avec la même honnêteté, ce que je fais. J'ai doublé de zèle en raison de mes doubles appointements; ce qui est, je crois, d'un honnête homme. D'ailleurs, je suis porté de cœur pour l'un comme pour l'autre; le père Barnabe

a de si bonnes manières, et frère Ambrosio est un si saint personnage, un ange qui peut braver les investigations et les jugements des hommes! (Se mettant à genoux.) 0 mon Dieu ! vois d'un œii de miséricorde un misérable pécheur ; et si jamais, comme il y en a qui le disent, tu voulais me damner pour mes relations avec les bons pères Jésuites, si c'était ton intention, j'espère qu'avant de le faire tu y regarderais à deux fois, et que les services que j'ai rendus à monseigneur Ambroise entreront en ligne de compte et compensation auprès de ta justice éternelle, que j'implore au nom duPère, du Fils et du Saint-Esprit. Amen! (Il reste quelque temps à genoux et continue de prier bas ; puis il écoute et se lève.) On monte l'escalier; serait-ce déjà monseigneur qui revient ? Moi qui voulais jeter un coup d'oeil sur ses papiers; car je suis arriéré depuis avant-hier. Ce sera pour une autre fois ; c'est lui. (Entre Fra Ambrosio d'un air agité et en désordre.)

AMBROSIO

Ils sont unis !... J'ai pu leur échapper, je suis sorti : me voilà seul, respirons. (Se jetant sur un fauteuil.) Qu'il m'a fallu de force pour me vaincre, pour cacher à tous les yeux les tourments que j'éprouvais ! Elle était brillante de tant de charmes ! Comment sais-je cela ? Je ne voulais pas la regarder, et je n'ai rien perdu de sa parure. Je vois encore cette coiffure élégante, ces fleurs, ces diamants, ces voiles transparents qui la cachaient à peine ! et comment l'éviter ? comment oser même baisser les yeux? Elle était là devant moi, à genoux. Malédiction sur elle et sur moi ! J'ai couru au pied de l'autel implorer Dieu, qui m'abandonnait ; je voulais feuilleter le livre saint et y trouver des prières, tout se brouillait sous mes yeux, je ne voyais rien que ses beaux bras et ses blanches épaules. Enfin, réunissant mes forces et mon courage, je suis revenu à elle ; ma voix tremblait en prononçant les paroles qui la livrent à un autre ; et quand j'ai senti sa main dans la mienne, et que cette main

il a fallu l'unir à celle de son époux, la rage était dans mon cœur. Et lui, le cruel, sans égard, sans pitié pour moi, comme illaregardaitavec amour ! quelle ardeur brillait dans ses yeux! Et tous deux me remerciaient encore, me renouvelaient leur offre dece matin, me suppliaient de ne pas les quitter, de regarder leur maison comme la mienne. Sans leur répondre, je me suis dérobé à leurs transports ; j'ai traversé la foule qui se prosternait devant moi et me demandait ma bénédiction. La bénédiction d'un coupable, d'un maudit ! (Levant les yeux et apercevant Girolamo devant lui.) Que me veux-tu ? Que fais-tu là?

GIROLAMO

J'observais l'agitation où je vous vois, et qui m'inquiète. Seriez-vous malade ?

AMBROSIO, montrant son coeur-

Oui; le mal est là.

GIROLAMO

Est-ce que cela vous prend souvent?

AMBROSIO

Chaque jour, à chaque instant. Ces tourments-là ne finiront qu'avec moi, et je n'ai pas vingt-cinq ans.

GIROLAMO

Du courage, mon doux maître; et puisque vous souffrez, je vais renvoyer nos pénitentes ; car il y a là beaucoup de monde qui attend pour la confession.

AMBROSIO

Ils attendent, dis-tu ? fais-les entrer.

GIROLAMO

11 y a le père Philippe et le père Bartholomée qui pourront les entendre.

AMBROSIO

Je dois les aider : c'est mon devoir

GIROLAMO

Et vos souffrances ?

AMBROSIO

Raison de plus ; le sentiment du devoir console et soutient, j'en ai besoin.

GIROLAMO

Il y a de grands seigneurs, de grandes dames et des gens du peuple.

AMBROSIO

Commençons par ceux-ci. (Montrant le confessionnal.) C'est là surtout que les derniers doivent être les, premiers.

(Il se met dans le confessionnal ; Girolamo va ouvrir la porte à droite ; entre Loretta couverte d'un voile. Elle s'approche du confessionnal, s'agenouille et commence sa prière. Girolamo est sorti.)

AMBROSIO, caché dans le confessionnal.

Dites votre Confiteor.

LORETTA .

Confiteor Deo omnipotenti, beatœ Mariœ semper virgini, beato Michaeli archangelo, beato Joanni Baptistœ, sanetis apostolis Petro et Paulo, omnibus sanetis, et tibi, pater, quia peccavi.

AMBROSIO

De quoi vous accusez-vous, ma fille?

LORETTA.

Je m'accuse d'un grand péché dont je viens vous demander l'absolution.

AMBROSIO

Je vous écoute.

LORETTA.

Vous n'êtes pas le père Augustin, celui qui m'entend d'ordinaire?

AMEROSIO.

Non, ma fille; il est malade.

LORETTA.

Alors peu importe. J'ai dix-sept ans, et tant de gens m'ont dit que j'étais jolie, que j'ai fini par le croire. Mais je n'en suis pas plus fière pour ça, et j'ai toujours rempli exactement mes dévotions, tant à la sainte Vierge qu'à Notre-Dame de Lorette, ma patronne, dont j'ai la statue dans mon oratoire.

AMEROSIO.

C'est bien ; après.

LORETTA.

Avec tout ça, et à l'aide de mon état de couturière, le seul que j'aie appris, je serais morte de faim l'année dernière, moi et mes quatre frères et sœurs, dont je suis l'unique soutien, lorsqu'un seigneur anglais, qui passait à Rome, me fit la cour.

AMBROSIO

J'entends ; vous l'aimâtes.

LORETTA.

Non, mon père.

C'est bien. Vous avez repoussé ses vœux.

LORETTA.

Non, mon père. C'est-à-dire, ce n'est pas moi ; c'est ma tante, qui est loueuse de chaises à l'église Saint-Pierre, et qui m'a dit que je me devais à ma famille. Sans cela, et pour rien au monde...

AMBROSIO

Malheureuse enfant! vous avez pu écouter ses perfides conseils ! et voilà ce crime qui pesait sur votre conscience?

LORETTA.

Non, mon père. Je m'en suis déjà accusée l'année dernière, et j'en ai eu l'absolution du cardinal-vicaire, qui, après le départ du seigneur anglais, avait daigné se charger de moi et de mon salut. Il m'avait donné un hôtel, un équipage ; et quand le pape officiait à la chapelle Sixtine, j'avais toujours une tribune réservée, et je serais encore dans la bonne voie, sans un jeune Français qui n'avait rien, car il était exilé. Je lui ai tout donné: et il m'a quittée pour une autre. 11 m'a fait bien de la peine ! Aussi, de tous ceux qui m'ont aimée depuis, c'est le seul que je n'aie pas oublié. Mais toutes ces fautes-là m'ont été pardonnées à Noël dernier, et j'ai communié depuis.

AMBROSIO

Alors que me voulez-vous ? Qui vous amène ?

LORETTA.

Un péché que j'ai commis avant-hier bien malgré moi, et qui depuis deux nuits m'empêche de dormir. C'était, comme je vous l'ai dit, avant-hier, jeudi saint ; j'avais chez moi à souper deux jeunes peintres ; ces artistes, ça ne respecte rien ; ils ont bu du vin de leur pays, du vin de Champagne; ils riaient, ils chantaient des chansons d'un nommé Béranger, que j'ai retenues tout de suite, et que je vous chanterais, si j'osais :

Lisette, ma Lisette,

Tu m'as trompé toujours.

AMBROSIO, rinterrompaot.

Ce n'est pas la peine.

LORETTA.

Et au milieu de leurs chansons, de leurs éclats de rire, je ne sais comment cela s'est fait, on ne se défie de rien quand on rit, j'ai mangé, sans y prendre garde, une aile de poulet qu'ils avaient mise sur mon assiette.

AMBROSIO

Comment?

LORETTA, pleurant.

Je ne m'en suis aperçue qu'après. 0 mon ange ! 0 Notre- Dame de Lorette, ma patronne ! de la viande un jeudi saint ! Toutes mes voisines m'ont dit que je ne pourrais pas faire mes pàques, et que je serais damnée. 0 mon père, ayez pitié de moi! je ne veux pas être damnée. Je suis une bonne catholique, et, pour avoir l'absolution, je me soumettrai à ce que vous ordonnerez. Je dépenserai, s'il le faut, en cierges et en ex-voto, tout ce que je gagnerai dans l'année.

AMBROSIO

Cela ne suffit pas.

LORETTA.

Le père Augustin n'est pas si sévère. Est-ce que ce n'est pas le seul moyen d'être agréable à Dieu? Est-ce qu'il y en a d'autres?

Pauvre brebis égarée ! Je dois vous plaindre, plutôt que vous blâmer ; car vous ne me comprendriez pas. Est-ce que la situation à laquelle vous êtes condamnée ne vous rend pas malheureuse*?

LORETTA.

Non, mon père ; j'y ai toujours été.

AMBROSIO

Et vous n'avez pas de remords ?

LORETTA.

Jamais. Pourquoi en aurais-je? Toutes les grandes dames de Rome font comme moi ; et, comme moi, elles n'ont pas deux frères et deux sœurs à nourrir. Ils sont si gentils, et ils m'aiment tant ! Matin et soir, je leur fais dire leurs prières, et je leur apprends déjà leur catéchisme. Venez les voir, mon père.

AMBROSIO

Moi ! Y pensez-vous?

LORETTA.

Pourquoi non ? Je vois aussi des gens comme il faut, des gens de bien, des prélats.

AMBROSIO

Qu'entends-je? ô ciel ! et comment l'osent-ils ? Comment peuvent-ils, sans se compromettre...

LORETTA.

Ah ! rien n'est plus facile. Je demeure près du Ponte Rotto, non loin de la maison de Rienzi, et à côté des ruines du temple de Vesta.

Cela se trouve bien.

LORETTA.

A merveille ! parce que ma maison est adossée juste à l'église de Saint-Barthélemi ; et dans le temps, le cardinal-vicaire dont je vous ai parlé avait fait faire une porte de communication ; de sorte qu'on entre par l'église, et puis, près de la sacristie, à côté du bénitier, une petite porte... c'est la mienne ; on frappe trois coups : personne ne vous voit ; et ce qu'il y avait surtout de commode pour le cardinal, c'est qu'en sortant il pouvait faire sa prière. Aussi, il n'y manquait jamais; et c'est

de lui, mon père, que je tiens les sentiments religieux qui ne m'ont jamais quittée et qui font qu'aujourd'hui je suis si désolée et si malheureuse du péché pour lequel vous me refusez 1'ahsolution.

AMBROSIO

Cela dépendra de vous. Passez cette soirée seule et en prière, et revenez demain.

LORETTA.

Avant la grand'messe?

AMBROSIO

Oui, ma fille.

LORETTA.

Et alors je pourrai communier? Ah! que je suis heureuse! Combien d'ici là faudra-t-il dire de Pater et à' Ave ?

AMBROSIO

Trente.

LORETTA.

J'en dirai le double.

AMBROSIO

Achevez votre Confiteor.

LORETTA, se frappant le sein.

Meâ culpâ, meâ culpâ, meâ maximâ culpâ. Ideô precor beatam Mariam semper virginem, beatum Michaelem archanyelum, beatum Joannem Baptistam, sanctos apostolos Petrum et Paulum, omnes .sanctos, et te, pater, or are pro me ad Dominum, Deum nostrum. Misereatur nostri omnipotens Deus, et, dimissis peccalis nostris, perducat nos ad vitam œternam. Amen. (Loretta fait le signe de la croix, baisse son voile.se lève et sort.)

AMBROSIO, seul et rêvant.

Jamais je n'avais rien entendu de pareil. Quoi ! des prêtres !

des prélats! des princes de l'Église !... (Se levant et marchant.) Pourquoi donc alors défendez-vous par vos écrits et vos discours ces lois absurdes et injustes dont je me plains ? Pourquoi les approuvez-vous hautement ? C'est donc pour les violer plus sûrement en secret, pour chercher tous les moyens de les éluder, de vous y soustraire? N'est-ce pas attester par là même qu'elles sont impossibles à remplir, et que les lois de la nature sont plus fortes que les vôtres ? Pourquoi donc les avez-vous faites, ou pourquoi tardez- vous à les abolir? Un ménage heureux, une femme, des enfants, sont- ils donc des crimes si grands que, pour y échapper, il faille préférer le désordre et le vice? C'est là leur sort cependant. Et moi qui fuis leur exemple, moi qui suis fidèle à des lois que je déteste, pourquoi n'éprouvé-je pas cette satisfaction intérieure qui accompagne toujours l'accomplissement d'un sacrifice ou d'un devoir? Ce contentement, je le cherche en vain, et ne le trouve ni dans mon cœur, ni dans ma conscience, ni même dans le bonheur des autres. Que nous soyons humains, bienfaisants, charitables, que la société exige de nous ces vertus, je le conçois, elle y gagne quelque chose ; mais que gagne-t-elle aux tourments que j'endure ? que lui en revient-il ? quel avantage pour elle ? et moi que dévore une fièvre ardente, moi qui passe sans repos et mes jours, et mes nuits, faudra-t-il donc combattre et brûler sans cesse? Faudrat-il, pour glacer ce sang qui bouillonne dans mes veines, attendre le froid de la vieillesse ou celui de la tombe? Non. C'est souffiirtrop longtemps; c'est être trop malheureux. Dieu ne peut pas avoir condamné une créature humaine à de pareils tourments. J'irai trouver Juliette, qui m'aimait, qui m'aime encore; je lui dirai : Prends pitié de moi... (S'arrêtant.) Non, non... troubler la paix de son âme, le contentement d'ellemême ! Pauvre femme ! elle n'a rien que cela. (Recommençant à se promener.) Le gouverneur est riche, il est heureux ; lui et sa femme veulent absolument m'attircr dans leur maison. (Souriant

270 HrSTORIETTES ET PROVERBES.

avec amertume.) Sa femme !... dont la coquetterie et les regards depuis si longtemps me poursuivent. Oui, je ne peux m'abuser, c'est pour triompher de moi, c'est pour me voir à ses pieds qu'elle désire si ardemment m'avoir pour directeur; et je lui céderais ! et je tromperais la confiance de son mari ! Non, non ; Juliette et elle doivent m'être sacrées: elles ne s'appartiennent plus. Jamais je ne jetterai les yeux sur la femme d'un autre. C'est là ce qui serait coupable. (11 s'arrête, et regarde le confessionnal.) Mais cette jeune fille, qui tout à l'heure... Elle n'appartient à personne, pas même à elle-même. (S' éloignant avec horreur.) Ah ! quelle idée ! Comment a-t-elle pu me venir ? Mon Dieu, chasse-la de ma tète et de mon cœur. (Se jetant à genoux devant un tableau de la Vierge.) Sainte madone, Vierge sainte, viens à mon aide, calme mes sens et le délire qui m'agite. C'est toi seule que j'aime ; viens, et que tes attraits célestes... (Regardant la figure de la madone.) Ah ! qu'elle est belle ! Malheureux que je suis ! dans cette image même je ne vois plus la Divinité, je n'y vois qu'une femme. Voilà ces traits enivrants qui portaient le trouble dans tout mon être. Voilà ces beaux bras, ces blanches épaules qui depuis ce matin sont devant mes yeux : je ne puis donc plus prier sans être criminel? Comment résister encore ? Comment rester maître de moi-même? Vous qui l'exigez, vous qui m'ordonnez d'être plus qu'un homme, ordonnez donc à mes yeux de ne pas voir, à mon cœur de ne pas battre, à mon sang de ne pas circuler dans mes veines ; et si je ne le puis, vous direz que je suis coupable ! Non, je ne le suis pas : j'en appelle à Dieu même, qui voit mes tourments et mes combats ; à ce Dieu qui m'a créé, comme ses autres enfants, pour vivra et pour sentir; à ce Dieu dont je suis le serviteur et le ministre, et qui n'a pas voulu que, pour avoir le droit de le servir, on fût voué au malheur. Nulle part il ne l'a dit ; ce n'est pas sa volonté ; c'est celle des hommes, et je la brave : j'y suis décidé. (Entre Girolamo.) Que me veux-tu ?

GIROLAMO

Je venais prendre vos ordres.

AMBROSIO, avec agitation.

Mon chapeau, mon manteau; je vais sortir.

GIROLAMO

Pour aller chez le signor Zambardi, le mari de Juliette? vous aviez dit que vous lui porteriez des secours.

AMBROSIO

Oui, tu as raison; des secours qui puissent désormais la mettre à l'abri de la misère, et surtout de la séduction. (Écrivant.) Ce mot à Taddéo le banquier. Deux mille écus romains. (Il remet la lettre à Girolamo, et se promène d'un air agité.) Loretta, près le

Ponte Rotto !

GIROLAMO, le suivant.

Ah ! c'est pour la signora Loretta qu'est cet argent !

AMBROSIO

Qui te parle de cela?

GIROLAMO

Je l'ai cru; vous me donnez une adresse près le Ponte Rotto.

L'ai-je dit? je me suis trompé, je pensais à autre chose. Ce billet au banquier seulement. 11 saura ce qu'il a à faire.

GIROLAMO

Voussuivrai-je?

AMBROSIO, préoccupé.

C'est inutile ; je reviens... je sors... je... Sais-je moi-même ce que je veux faire ? Laisse-moi. (Il sort.)

GIROLAMO

C'est singulier ! je ne l'ai jamais vu ainsi ; et ce nom de Loretta qu'il a prononcé... Loretta, près le Ponte'Rolto. (Montrant la lettre.) Certainement je lui obéirai ; c'est mon devoir ! Mais suivons-le d'abord de loin, et voyons où il va, pour en instruire sur-le-champ mon autre maître, le père Barnabe; car c'est encore mon devoir, et, Dieu aidant, je veux les remplir tous. (Il sort.) (L'appartement de Loretta richement décoré. — Au fond une madone audessus d'un divan.)

LORETTA.

Eh quoi ! déjà me quitter?

AMBROSIO, d'un air sombre.

Il le faut, Loretta.

LORETTA.

Reste encore, je t'en supplie : Zerline, ma camérière, va voir si tu peux sortir. Ta voix est si douce à mon oreille ! Tu me parles un langage qui m'est inconnu. Et puis tu as un air si triste ! Tout à l'heure, près de moi, des larmes roulaient dans tes yeux.

AMBROSIO, à part.

Oui, mon âme est triste et flétrie ; elle était née pour un autre bonheur, pour un bonheur qu'on peut avouer.

LORETTA.

Est-ce que tu es fâché, mon doux seigneur? est-ce que tu m'en veux ?

AMBROSIO

Non pas à toi, (à part.) mais à ceux qui m'ont condamné à chercher dans l'ombre de pareils plaisirs ; mon cœur seul désire encore, et sent plus que jamais ce qui lui manque... Ah ! qu'on doit être heureux d'un amour véritable, de cet amour

pur et légitime qu'ils m'ont interdit, et que j'ai toujours rêve ! Combien alors les vertus sont faciles ! Tous les devoirs sont un bonheur. Edouard, Edouard, tel est ton sort. Et le mien!!! (ïl reste la tète appuyée dans ses mains.)

LORETTA.

Tu ne me réponds pas ? Sombre et rêveur, tu gémis. Quels sont tes chagrins? dis-les-moi.

AMBROSIO, la regardant douloureusement.

Ah ! tu n'y peux rien.

LORETTA.

Peut-être. Et puisque tu es malheureux, tiens, reprends tes présents, je n'en veux pas.

AMBROSIO, rougissant.

0 ciel ! quelle humiliation !

LORETTA.

Eh quoi ! tu me repousses? c'est mal à toi, c'est me faire de la peine ; je ne veux rien de ceux que j'aime... et je t'aime.

Ah ! tu blasphèmes en prononçant un pareil mot.

LORETTA.

Pourquoi donc ? Tu es jeune, tu es beau, ton front est noble et majestueux, et dans tes yeux noirs, si doux et si mélancoliques, il y a je ne sais quelle expression de fierté qui m'impose et m'inspire du respect. Tu n'as voulu m'avouer ni ton nom ni ton rang; mais tu m'es supérieur, je le sais, je le devine: n'importe, si tu le veux, je t'aimerai comme mon égal.

AMBROSIO, la regardant avec ctonnpment.

Que dis-tu?

LORETTA.

Ah ! il n'y a que ceux-là qu'on aime bien ; et puis, s'il faut te le dire, tu ressembles à quelqu'un que je n'ai vu qu'une fois de bien loin, mais dont les traits et les paroles sont gravés daus mon cœur.

AMBROS10

Où l'as-tu vu ? f

LORETTA.

A l'église Saint-Pierre, où il prêchait.

AMBROSIO

Quoi ! ce serait?...

LORETTA.

Ne le connais-tu pas ? Toutes les beautés romaines en raffolent; c'est à qui se mettra le plus près de sa chaire les jours de sermon. Aussi on ne peut en approcher: les grandes dames prennent les meilleures places. Il est mieux que toi encore ; il est plus grand, surtout quand il parle : il parle si bien ! Moi, je ne crois pas à un prédicateur quand il est petit ou quand il est laid.

AMBROSIO, souriant.

Vraiment ?

LORETTA.

Et de temps en temps ta voix m'a rappelé la sienne.

AMBROSIO

Quelle folie !

LORETTA.

11 est vrai que partout je crois l'entendre. Ce matin encore, au confessionnal...

AMBROSIO, troublé et l'interrompant.

Adieu, Loretta, adieu.

LA CONVERSION. 21b

LORETTA.

Et je ne te reverrai plus ?

AMBROSIO

Malgré moi peut-être je reviendrai. Où est Zerline, qui doit me reconduire et m'indiquer le chemin ?

LORETTA.

Tiens, la voici.

ZERLINE, accourant tout effrayée.

Ah! signora, n'entendez- vous pas tout ce bruit?

LORETTA.

Qu'est-ce donc ?

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