‹ Historiettes et souvenirs d'un homme de théâtreChapitre 14 sur 65 · UN TALENT PARTICULIER DE JACQUES OFFENBACH · texte numérisé non relu

UN TALENT PARTICULIER DE JACQUES OFFENBACH

Au début de sa carrière artistique, Jacques Offenoach préludait par le rhythme particulier de son tempérament au rhythme de sa musique. Les inities d'autrefois n'ont pas oublié les premières manifestations de ce tempérament original, dans les soirées de carnaval qui avaient lieu chez l'excellent Ponchard père.

Offenbach, alors simple instrumentiste, était le l^oute-en-train de ces fêtes. Profitant de la liberté des

jours gras, il organisait, avec le concours de jeunes ^t aimables familiers de la maison, des intermèdes fantaisistes, qu'il préparait dans le plus grand secret.

Un Mardi-Gras, à l'attaque d'un avant-deux bouffe, chaque danseur se couvrit brusquement la tête d'un bourrelet d'enfant, et contrefaisant la voix d'un bébé, se mit à chanter en dansant. Je soupçonne que les paroles étaient d'Offenbach, littérateur. On va voir qu'il employait le mot propre : sans

rêtre précisément... mais il s'agit du langage des bébés, qui ont aussi (comme le latin que les petits garçons apprendront plus tard) le droit de braver ' l'honnêteté dans leurs mignons discours. Je risque donc le texte de l'avant-deux :

Papa, maman, je n' veux pas faire pipi à pot; Papa, maman^ moi j' veux aller sur le gigot, etc.

Je laisse à penser de quels éclats de rire fut accueillie cette folie inattendue!

Un instant après, c'était le galop final, av^cun accompagnement également imprévu... de mirlitons. Quelle joie ! ou plutôt quel délire !

Jacques Offenbach était passé maître sur le m'^' liton. Il en tirait des sons grotesques, ou, suivant l'inspiration, des notes empreintes de douceur, à^ mélancolie et même d'attendrissement. Qui s'en étonnerait? Tout mirliton aboutit à de la pelure d'oignon, et l'on sait que Poignon est en parente avec les larmes.

Un. soir de cette époque, il arriva à J. Offenbach de donner une fête théâtrale, dont le programme était la parodie du Trovatore. Il y avait là une foule de jeunes écrivains et de compositeurs qui, depuis, sont presque tous devenus des maîtres. — M. Edmond About avait accepté un rôle de bourreau. Il y était admirable !

La pièce faisait la joie des spectateurs. On accom-

Hun Homme de Théâtre, loi

pagnaitau piano les airs et rondeaux de la parodie. Quelques instruments à cordes donnaient aussi de temps à autre un concours absolument fantaisiste.

A la fin, au moment de la situation si pathétique du Trovatore^ piano et instruments font subitement tacet. Une mélodie solennelle sort de derrière la çoiilisse. On écoute religieusement. Ciu*étaît-ce donc?... Des mirlitons ! Ouij'des mirlitons s'étaient intrépidement attaqués à la musique de Verdi, et ^Is en accusaient les phases d'éclat, de douleur et de désespoir. C'était ti'ès-réussi. On applaudit à ^out rompre.

Offenbach avait supérieurement mirlitonné la partie du ténor; il fut pris d'une laryngite qui le ^laintint pendant quinze jours dans sa chambre. Mais qu'importe! Son mirliton avait triomphé : ^e fallait-il pas expier un peu cette gloire nouvelle?

Page 1