VEDEL
Bon comédien en France et à l'étranger, puis caissier à la Comédie-Française, et enfin administrateur du même théâtre, M. Vedel fut un homme intègre, au cœur excellent, et en outre^ un narrateur que Ton ne se lassait point d'écouter. Voici ce que je lui entendis raconter un jour.
A l'époque de nos premières grandes guerres contre la Russie et au moment même où la'popu-
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ation de Saint-Pétersbourg éprouvait une comnotion profonde par suite de l'entrée de nos troupes BLMoscou,les représentations françaises continuaient au théâtre impérial, comme si Ton eût été en pleine paix. Telle était la volonté de S. M. le czar.
M. Vedel tenait l'emploi des premiers rôles, à côté de M"® Georges, alors dans tout l'éclat de sa beauté et de ses succès ; elle était l'idole du grand monde de Saint-Pétersbourg. Elle se sentait fière des triomphes de nos armes; mais son patriotisme n'excluait ni sa reconnaissance pour les bontés de l'empereur de Russie, ni son obéissance aux devoirs <iu'elle avait contractés envers lui. Elle continuait donc de jouer par ordre, mais non sans appréhensions, au milieu de la haine croissante du populaire pour tous ceux qui portaient le nom de Français.
Pendant deux ou trois semaines, M"« Georges tint bon.
Mn soir, elle était prête à se rendre au théâtre dans une des voitures de cour, gracieusement mises au service des artistes principaux, lorsque Ton vient lui apprendre que des bandes de- moujiks, barbus, armés de bâtons, se pressent aux abords du théâtre, et font mine de vouloir y pénétrer!...
M"** Georges, redoutant des intentions mauvaises, refuse de sortir. Son camarade et ami^ M. Vedel, iccourt pour rappeler à M"® Georges l'ordre du zar; d'ailleurs, il affirme que toutes les mesures
sont prises pour la sécurité des artistes; il conclut en disant qu'il serait indigne de déserter son poste. Il parvient à calmer les alarmes de son amie, et il la conduit au théâtre.
Pendant le trajet, elle éprouve maint accès de terreur, en voyant que la voiture est entourée d'hommes à Taspect féroce...
Enfin, on arrive. M"® Georges s'élance hors de la voiture et se réfugie dans sa loge. — Le général surintendant des théâtres impériaux, S. E. le comte de Narischkine, se présente. D'un air souriant il invite la célèbre reine de tragédie à s'habiller, et à ne rien craindre, quoi qu'il puisse arriver. Il 1^ quitte, en déposant sur sa main,, merveilleusement belle, un baiser d'homme de cour.
Ce a quoi qu'il puisse arriver » ne laisse pas de
troubler de nouveau M"® Georges. Toutefois, elle
" s'habille, et elle vient sur la scène, le cœur plus
palpitant, plus anxieux encore que le soir mémo-
* rable oU elle parut devant un parterre de rois.
Vedel, qui jouait un rôle de confident, était déjà à son poste, attendant le lever du rideau. M"® Georges jette un coup d'œil dans la salle... elle pousse un cri : « Les moujiks, dit-elle en balbutiant... Nous sommes perdus ! »
Elle ne peut ajouter une parole, ni songer à sortir de scène. Le rideau était levé. Depuis le rezde-chaussée jusqu'en haut, le théâtre est garni
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d'hommes du peuple qui ont envahi les places ordinairement occupées par des dames aux toilettes éiincelantes de diamants, par des princes, des officiers supérieurs, de hauts fonctionnaires, enfin par un public de distinction.
Devant les bêtes fauves composant Tauditoire actuel, M"« Georges chancelle. .. elle tombe évanouie dans les bras de Vedel qui s'empresse de la conduire hors de la scène. Cet incident devient un signal pour les moujiks. Ils vocifèrent, et agitent kurs bâtons en menaçant. Les premiers rangs, voisinsdela scène, se disposent à Pescalader.
Plus prompt qu'eux, M. de Narischkine s'élance d'une loge de rez-de-chaussée, d'où il observait tout sans être vu ; il monte sur le théâtre, impose silence 3Ux moujiks, et leur enjoint de rester en place. Ils obéissent.
De jeunes officiers se groupent rapidement à quelques pas du général surintendant. Il fait un signe : les portes de l'orchestre , celles des baignoires, des galeries, des balcons, des loges s'ouvrent comme par enchantement. A chaque issue se montrent des grenadiers de Préobrajenski, le fusil chargé, la baïonnette en avant. En même temps, lutour de la scène se déroule un cordon de soldats lu même régiment. Les moujiks, partout cernés, e sentent perdus.
Sur un autre signe du surintendant, on. place
ii6 Historiettes et Souvenirs A
devant lui une table ; on apporte des sièges ; en outre, on pose au niveau du trou du souffleur un plancher de pente qui met la scène en communication avec la salle. Les moujiks regardent ce qui se passe et retiennent leur souffle. « Braves gens, leurdit M. de Narischkine d'une voix calme, à quoi vous servirait d'insulter et de tuer d'inoffensifs comédiens qui sont nos hôtes? Vous avez mieux à faire. Venez l'un après l'autre , où Je suis. Vous serez enregistrés, et ensuite vous marcherez aux avant-postes. Là, vous pourrez vaillamment prou-' ver votre dévouement à la sainte Russie et votre fidèle amour pour son maître, notre empereur glorieux et respecté ! »
• Pas une protestation ne s'éleva. Chaque moujik vint devant le général, déposa son bâton, se fit inscrire, puis, silencieusement, fila sur la route de Moscou.