‹ Historiettes et souvenirs d'un homme de théâtreChapitre 18 sur 65 · NESTOR ROQUEPLAN · texte numérisé non relu

NESTOR ROQUEPLAN

C'était lui faire injure de dire qu'il avait de l'esprit. Or, il en avait, on le sait, et du meilleur. Ses mots ont cours dans la génération qui lui a survécu! ils se transmettront, sans aucun doute, à des âges plus éloignés.

lit un homme de la vie élégante. Voilà ce qui t en lui à première vue : — Maigre,. assez ; l'œil vif, mais dépourvu de fixité ; le visage ne instant convulsé par un tic qui renvoyait vers Tépaule gauche, agitée elle-même d'un ment nerveux et régulier; les pommettes tes ; la lèvre supérieure ombragée d'une iche coquette; le sourire pour ainsi dire à re sur une bouche occupée à mâchonner une equi sortait au bon moment; enfin (pour ne us perdre dans les lignes, les touches et les rs d'un portrait en. pied) un ensemble fin^ eur avec une recherche exquise, et, pourans ombre de manière : tel était Nestor Ron.

ferait un volume de ses traits d observ^ition, osophie humoristique, de satire enjouée ou nte. Bien peu de ceux qui tiennent leur au courant et au niveau de l'esprit du jour,, t refusés^ à l'occasion, le plaisir de puiser i répertoire vrai ou supposé de Nestor Ro-* ri. Je ne rappellerai de lui que l'aphorisme t : « Dieu a mis la femme sur la terre ^ue l'homme* ne fît pas de trop grandes

Duris en me rappelant sa façon ultra-fantai-

entendre et de recevoir les pièces. Il fallait le

au vol pour lui faire subir une lecture.

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C'était son supplice. On connaissait si bien ses résistances à cet égard, qu'on arrivait à le coatraindre et à le forcer, sans pitié et même sans respect pour sa personne. Le comique des violences dont on le rendait victime corrigeait ce qu'elles auraient pu avoir d'excessif.

Un jour, il fumait, voluptueusement étendu sous un arbre, à la campagne, au lieu de se trouver dans son cabinet, au théâtre (des Variétés), où il avait donné rendez-vous, pour une lecture,^ à deux de ses auteurs habituels. Ceux-ci, aprèî» l'avoir vainement attendu , se mettent à sa recherche et apprennent où est situé son buen* retiro.

Ils y courent, se glissent avec mystère, et paf' viennent, sans être aperçus ni entendus, derrière l'arbre du fumeur. Il était à moitié endormi : l'uï^ des auteurs tir"e de sa poche une corde qu'il tend à son complice ; il en garde un des bouts ; tous les deux s'approchent de Nestor, et crac ! le voilà solidement lié à l'arbre, semblable à « l'Amour prisonnier » dont parle la Fable.

Nestor Roqueplan se réveille : il se voit ficelé; il entend rire à gorge déployée. Reconnaissant ses bourreaux, il rit plus fort qu'eux; ensuite, il demande à être mis en liberté. Refus très-net. Il propose des capitulations. Non, on le laissera là, fixe et immobile, jusqu'à ce qu'il ait bien et dûment

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entendu les trois actes que Ton va lui lire. Pour appuyer cette déclaration, on déroule un manuscrit volumineux.

A cette vue, à celte menace, Nestor Roqueplan s'écrie vivement : « Vite, détachez-moi un bras, "Jî seul, le droit. — Pourquoi faire? — Pour ligner la réception de la pièce ! » On le détacha ; ^' signa , en effet , et Tœuvre dramatique fut jouée quatre-vingts fois, et même plus, dit la ^'îronique.

ûans une circonstance analogue, voulant échapper à diverses obsessions, et entre autres à un rendez- ^ous d'auteurs, il se réfugie dans une petite maison ^Htaire. Sûr de n'être point dérangé, il respire à ^^ise : il ouvre ses fenêtres pour donner accès à un Wu soleil printanier ; il va et vient joyeusement ^^ns sa chambre.

Tout à coup deux ombres se projettent sur le parquet. Il regarde du côté des fenêtres... que voitil? les deux auteurs!... Ils avaient trouvé des échelles, dont ils s'étaient servis 'pour se hisser aux fenêtres de leur insaisissable. Là, ils le somment le remplir ses devoirs de directeur. Lui, sans se àcher : « Soit, dit-il^ j'y consens, mais à une conlitioo, c'est que vous allez rester là, et me lire votre îèce dans la position où vous êtes... Ne bougez as, ou bien je me sauve. »

Et comme il l'aurait fait ainsi qu.'il le disait, les

auteurs s'exécutèrent avec une bonne grâce qui 6^ recevoir leur pièce. Je suis persuadé qu'elle ne manquait point de talent, mais je ne me hasarderais pas à affirmer que Nestor Roqueplaa y eût prêté la moindre attention. Ce qui devait 1^ préoccuper et le charmer, c'était la situation grotesque de ses auteurs, se remuant sur leu^'S échelles comme des perroquets sur des bâtons ^^ perchoirs.

Une autre fois, — toujours aux Variétés, — c?^ présentait un vaudeville à Nestor Roqueplan, ^^ le prévenant que les couplets ne s'y trouvaient p^^ encore... « C'est bon, répondit-il tranquillement, ne vous en occupez point ; mon portier les fera. »

Et Boulé! Bou... bou .. boulé! — On prononçait ainsi le nom de cet autewr, par moquerie gamine de son bégayement forcené. Qui ne connaît Tanecdote relative à la lecture qu'il fit d'une pièce à Thumoristique Roqueplan ?

Boulé commence; il articule en raison de. son infirmité. Nestor IMcoute jusqu'au bout sans l'interrompre.

— L'idée es-t originale, dit-il en homme; satisfait de la lecture. Tous ces personnages qui bégayent... c'est nouveau. Seulement, je ferais une exception pour l'amoureux... il ne faut pas que l'amoureux bégaye. Les autres, à la bonne heure! — Maisper...per.^, personne ne... ne... bé.^. bégaye!...

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s'écrie Boulé scandalisé. — Comment, personne ?... Oh! alors, mon cher, je refuse votre pièce. Il n'y avait que cela d amusant ! »

Lorsque Nestor fonda le Pré Catelan, c'est-à-dire

lorsqu'il eut l'idée d'entourer, par permission et par

privilège, une parcelle du Bois de Boulogne, il

offrit, moyennant un prix d'entrée, le plaisir de la

promenade dans des localités où, précédemment,

^'on circulait gratis. On ne trouva, dans l'endroit

clos, d'autre innovation et d'autre agrément que la

clôture. L'inventeur de cette combinaison la raillait

^n disant à son bailleur de fonds : « Nous prenons

^eux francs au public pour lui faire voir son Bois

de Boulogne !... Ah! ah!... »

Nestor Roqueplan était directeur de l'Opéra lorsque survint la Révolution de 1848 : il avait ^^iiponchel pour associé. Un jour, le peuple envahit 1^ cour de l'Opéra, à Telnet déplanter au milieu un srbrede la liberté. La plantation fut accompagnée de discours de circonstance. Duponchel avait le sien, il le commença et ne put le terminer, ce qui le vexa beaucoup. Roqueplan riait comme un fou devoir son associé si rouge et si contrarié.

Quelque temps après, le préfet de police, M. Car- Jier, le scieur Carlier (ainsi nommé, parce qu'il faisait scier et déplanter tout « populus » d'origine révolutionnaire) envoya procéder à l'exécution de l'arbre de l'Opéra.

Nesfor Roqueplan accourut et s'opposa à l'opération. — a Pourquoi cette résistance? lui demanda un fonctionnaire de sa connaissance qui flairait quelque plaisanterie. — Parce que Duponchel avait commencé une allocution le jour de la plantation de cet arbre : or, on ne le déplantera pas avant que Duponchel ait achevé son discours ! »

Semblable à la pierre dont parle le proverbe et qui en roulant n'amasse pas de mousse, Nestor Ro' queplan ne s'enrichissait guère à changer de direction théâtrale. Il en prenait son parti, et spirituellement^ bien entendu; aussi, un jour que Nestor sc retirait de l'un de ses théâtres, M. de Villemessan^^ le rencontrant, put-il lui dire en parlant sa langue • « Roqueplan, vous êtes entré à l'Opéra avec ^^ apport de 700,000 fr. de dettes. Je vous connais ^ vous êtes un galant homme : vous n'avez pas diî distraire de votre apport un seul centime! »

Parfois ses ennuis se traduisaient par les sorties les plus excentriques. Alors qu'il était à l'Opéra- Comique, il se promenait un soir dans les coulisses, sous l'empire d'une préoccupation visible. On jouait la Dame blanche. Audran, qui remplissait le rôle de l'officier, avait à parler à son directeur. Il l'observe de loin. Nestor se sent guetté. Il n'est pas en humeur de donner audience, et cependant il lui est impossible d'éviter la rencontre : il se laisse donc aborder.

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Sans attendre que son pensionnaire expose sa requête, il prend un air grave, presque fâché, et dit brusquement à Audran : « Vous êtes militaire^ je ne le suis pas; vous avez une épée, je n'ai qu'un jone. Les armes ne sont pas égales. De plus, vous êtes riche, puisque vous achetez un château; moi je SUIS pauvre. Je suis donc forcé de consacrer tout lïion temps au travail, adieu... » et là-dessus, Nestor part comme une flèche, laissant Audran dans un ahurissement complet.

Le directeur fantaisiste, qui recevait des pièces sans les connaître, qui les jouait ou plutôt les laissait jouer sans avoir vu une seule répétition, qui semblait traiter les affaires de sa profession par occasion, par raccroc, par pur hasard... fut souvent neureux et toujours prôné. A travers ses plus grandes légèretés, on se plaisait à lui supposer de hautes capacités en réserve. « Un homme de tant d'esprit serait un administrateur excellent, s*U le voulait. » Ainsi, cette réputation d'esprit, d'une part, et, de lautre, son allure de gentilhomme, le sauvegardaient sans cesse. Après ses derniers échecs, on eût encore pensé à le désigner de préférence à tout autre, s'il avait fallu pourvoir à quelque vacance directoriale.

A l'occasion, il était serviable et bon. On cite de lui maint trait de dévouement pour sa famille. Mais sa légende ne va pas du côté de la sensibilité

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et du. cœur. Le public n'a retenu de lui... quel'esprit.

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