HAREL
le n'ai point connu personnellement ce directeur extraordinaire, mais sa légende m'a toujours intéressé.
Il avait été préfet des Landes sous le premier Smpire. Destitué en 18 14, expulsé du territoire vec Boulay de la Meurthe, dont il partagea l'exil »endant cinq années, rentré en France en 1820, il
fonde un journal appelé le Miroir qui prend ^^' suite le titre de la Pandore.
Harel fut directeur de TOdéon et de la PoX"'^^*' Saint-Martin. Il n'avait point d'argent : il se soi-^-"*^*' nait à l'aide d'expédients que la tradition a s^^^ cesse variés et embellis. Harcelé par ses créanci^^^^» qui le relançaient jusque sur la scène, il se dérob-^"- ^^' disait-on, à leurs poursuites au moyen d'une traj:=^I^^ qui, lorsqu'il allait être pris, le faisait tout à cc^ '■-^P disparaître dans le troisième dessous.
Un jour, un huissier vient pour opérer une st sie. Harel parle si bien à l'officier ministériel cj. celui-ci, touché de tant de misère et de mérite, lais ^ en partant, à son débiteur, de l'argent au lieu lui en prendre...
Ses discussions avec ses comédiens ont, pendaï* longtemps, défrayé les racontars de coulisses.
Bocage (qui, sous la monarchie, faisait sonner très-^ haut et à tout propos ses opinions démagogiques) était devenu, par ses exigences de toutes sortes, le tourment d'Harel, qui s'écriait :. a Je lui donne les rôles qu'il veut, les costumes qui lui plaisent, les billets de spectacle qu'il a promis, et maintenant voilà qu'il me demande la République ! Je ne peux pourtant pas la lui donner ! »
Après une explication avec Mélingue, qui réclamait ses appointements et ceux de sa femme, Harel fit afficher au foyer :
Uun Homme de Théâtre, 129
r® Mélingue, coupable de diffamation envers irecteur, va publiant partout qu'il lui est dû rancs; c'est une calomnie; la Direction ne doit Spoux Mélingue que la somme de 960 fr. i5 c.» -e directeur, plus riche d'esprit que d'argent, Ivait encore moyen, par une pantalonnade, de ttre les rieurs de son côté.
*our jouer le Vautrin de Balzac, Harel avait ;agé Frederick Lemaître, à raison de 3 6, 000 francs ippointements fixes et 100 francs de feux. Quand répétitions furent un peu avancées, Harel fit venir fc'édérick dans son cabinet^ et lui tint ce langage : « Votre engagement porte 36,ooo francs, vous ne -s touchez pas. Eh bien, si vous voulez, nous Vions réduire cela de moitié, et... je vous payerai, » Au dompteur van Amburg, qui se glorifiait de 'On habileté à manœuvrer les bêtes féroces, de manière à inspirer toute sécurité au public, Harel lisait : « N'abusez pas de la sécurité, mon cher. Laissez l'espoir que vous pourrez être mangé un jour ; autrement, nous ne ferons pas le sou. »
Tout s'épuise, même la plus grande fécondité de ressources à la Quinola, Harel l'éprouva, lors de la chute de Vautrin, qui fut le signal de la sienne. Il dut se retirer. Il se consacra à la littérature. Deux :omédies composées par lui, les Grands et les Petits, et le Succès^ obtinrent chacune à TOdéon jne réussite des plus complètes.
i3o Historiettes et Souvenirs
A cette époque, Harel se décida à concourir au grand prix d'éloquence de l'Académie française. Le sujet était réloge de Voltaire, En moins de huit jours, la composition de l'ex- directeur est prête. Il l'envoie; il obtient le prix !...
Tout à coup, celte intelligence si vigoureuse, si lucide, s'obscurcit. Harel faisait un voyage en chemin de fer. Aucun symptôme n'avait annoncé 1^ moindre dérangement de son cerveau. Causant avec l'ami qui raccompagnait, il le regardait tranquillement. Brusquement, son œil devient vitreux. Des paroles incohérentes s'échappent de sa bouche... Harel était fou ! Peu de jours après, il meurt sans avoir recouvré la raison.
Sa lutte incessante avec la pauvreté, ou du moins avec l'insuffisance de ressources, l'avait amoindri dans l'opinion; il était, en réalité, un homme supérieur. La dette, qui l'a écrasé, ayant disparu, il est temps de faire remonter Harel au niveau élevé qui fut incontestablement le sien.