CHILLY
Après avoir été, pendant de longues années, acteur d'un certain mérite, Chilly devint directeur de 1 Ambigu-Comique. La Porte-Saint-Martin avait remplacé le drame par la féerie, ce qui fit le succès "fi l'Ambigu : ce théâtre restait le seul asile du ^rame et des bons artistes qui desservaient ce genre.
I^e l'Ambigu, où Chilly avait prospéré, il passa àl'Odéon.
En 1872, il reprit Ruy-Blas avec Lafontaine ^ans le rôle créé par Frederick Lemaître. Cette re- P^'ise fut un triomphe. On fêta le succès chez Bré- ^aot, oti l'auteur avait convié, pour la circonstance, ^administration, les artistes de l'Odéon, et un certain nombre d'amis dévoués et d'admirateurs sincères.
Le mardi, n Juin de cette année 1872, vers huit
heures du soir, Chilly entrait dans la petite pièce
d'attente précédant le salon rouge oîi Victor Hugo
faisait fête à ses invités, qui le lui rendaient bien
cordialement.
i38 Historiettes et Souvenirs
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Chilly s'appuyait sur une canne ; il m'aperçUt> ge redressa et vint à moi gaillardement.
— J*ai été très-malade, me dit-il en me serra i^^ la main; comment me trouves-tu?
— Parfaitement, tu as Tœil vif; tu as delonga^s années devant toi.
— Merci, me dît-il avec reconnaissance.
"— Ne me remercie pas ; je t'assure que je n'y sd- î^ pour rien.
— Dis donc, ajouta Chilly , 400,000 francs ^^ recette!... Ruy-Blas!,,, c'est beau, hein !
'- Superbe!
Chilly me serra de nouveau la main, me désigr^^ son fils, beau grand jeune homme qui passait en cr^ moment, et me quitta en me jetant un regar'^ joyeux et triomphant; puis il entra dans le salo ^ rouge.
Après son départ :
— Il est bien malade, fit observer à voix bass^ le peintre de talent qui s'appelle Zara. Quelle im^ prudence d'être venu ici !
— Une imprudence! pourquoi donc ?
— Mais parce que depuis quelque temps M. de Chilly est en proie à des attaques de paralysie, e't que s'il en survenait une tout à l'heure, au milieu .
^ repas, ce qui n'aurait rien d'impossible, je ne sais pas trop si notre directeur en réchapperait. Quel événement, mon Dieu I
Hun Homme de Théâtre. . 1^9
— Oui, répondit un autre peintre, dont je con- Ï131S et apprécie le grand mérite, autant, sinon Diieuxque personne... Oui, répondit Chéret, ce se^ rait une épouvantable catastrophe, et cependant 9^6 de consolations il y aurait dans une telle mort! *" Des consolations ?
■^ Certes, j'envierais de mourir ainsi, reprit
Chéret devenu pensif.
■^^ Oh ! quelle idée! dit Zara.
^ Eh bien! moi, je comprends Chéret, dit un
'^^isin qui avait écouté la conversation. Voilà un
^^yalct laborieux directeur, ex-comédien de mérite,
^ï^tla carrière, déjà si bien remplie, ne peut que
^ achever de la manière la plus prospère et la plus
^^riorable. Malheureusement, il souffre depuis
^^^ez longtemps, et il a en perspective une vieil-
^^^se maladive. 11 vient d'obtenir le plus considé-
''^ble, le plus littéraire, le plus fructueux succès
^•^éâtral de l'époque : il est au comble de tous ses
^^sirs, de tous ses vœux. Ici même, il participe à
^ Ovation décernée à Pœuvre qu'il a eu l'honneur de
feire représenter à l'Odéon. Donc, mourir comme
en plein champ de victoire, ne serait pas une fin à
dédaigner, et, ainsi que Chéret, je me sentirais
disposé à l'envier !
•— Allons, vous êtes lug\ibres, reprit Zara pour conclure. Heureusement que le dîner est servi, et que M. de Chilly se porte assez bien pour aller,
comme nous, se mettre à table. Tenez, le voiV^'
En effet, Chilly passait en ce moment, appu;*^ au bras d'un camarade. Nous l'entendîmes mu murer à son oreille les mots sacramentels : « Ou mon cher, 400,000 francs f... »
Environ une heure après, une nouvelle doulou- ^ reuse vint arrêter les converisations. On disait qu^ ^ Chilly avait perdu connaissance; chacun se leve^avec effarement. Nous vîmes Chilly porté par sonC^ fils, par le codirecteur de l'Odéon et par Salvador,^^ secrétaire du théâtre. Il était comme assis sur les^ bras qui le soutenaient; sa tête s'inclinait en avant ::^ sur sa poitrine; le visage avait de la coloration, mais sans excès; les traits point décomposés; les * paupières abaissées. L'aspect général était celui d'un homme souffrant qui a la conscience de son état, et qui ferme les yeux volontairement.
Artus, le beau-frère de Chilly, et M. Delafosse se précipitèrent sur les pas du triste cortège.. Quelques minutes s'écoulèrent dans une grande anxiété. On vint annoncer qu'un médecin qui se trouvait dans la maison avait déclaré que la chaleur suffocante de la salle du repas était la seule cause d'un événement qui ne. faisait présager aucune suite fâcheuse.
On était loin de se douter, alors, que le malade avait été transporté chez lui sans reprendre con naissance, et que le médecin de service à l'Ambigu-
D'un Homme de Théâtre. 141
lique, mandé en toute hâte, ne put que constatn état désespéré, qui, un peu après onze heures îoir, aboutit à la mort !...
ombre d'autres directeurs pourraient figurer ins cette galerie. Mais je prie le lecteur de ne pas iblier que les présents souvenirs marchent à l'a- ■nture, au gré du caprice et de la fantaisie. I)'ailleurs, une histoire complète des directeurs théâtres à Paris, depuis Lulli jusqu'à nos jours, ,^^ manquerait point d'intérêt, au point de vue de l'art.
Cette histoire officielle irait jusqu'en 1864, épo- ^^^ à laquelle les privilèges de théâtres ont cessé ^ exister (sauf pour les théâtres subventionnés, ce ^^i est tout naturel).
Quoi qu'il soit advenu, je persiste à préférer la liberté industrielle au privilège de théâtre ; mais )^ ne contesterai pas à ce régime un éloge spécial qui lui est dû.
Le plus habituellement, lorsqu'il s'agissait de nommer un directeur, on se préoccupait, soûs ce . régime, de donner la préférence parmi les concurrents, non pas au plus riche, mais au plus lettré.
Je tout, bien entendu, sous la réserve de certaines
justifications pécuniaires indispensables.
C'est ainsi que la période du privilège pourra
toujours s'enorgueillir d'avoir produit des directeurs instruits et artistes tels que MM. Empis, Duponchel, Roqueplan, Arago, Lireux, Delestre- Poirson, E. Perrin, La Rounat, Montigny, Cormon, Antony Beraud, Ck)gniard, Ch. Desnoyer, Marc-Fournier,