BOUFFE
Bouffé demeure à Auteuil, rue Lafontaî^^' n° i6, au hameau Béranger. Je dirai, plus t^^ ' pourquoi je précise ainsi l'endroit et l'adresse.
Au bout d'une petite avenue d'arbres, à gau^^^' demeure le créateur de la Fille de V avare, du i^^' min de Paris, et d*un grand nombre d'autres r^^^ du répertoire des théâtres des Nouveautés, ^ Gymnase, des Variétés, etc., etc., dans lesquels n*a pas été remplacé.
On sonne : on est introduit dans une cour verdure. Vis-à-vis, se trouve l'habitation en for^^ de chalet. Partout des vitraux de couleur, c^ , parquets, des boiseries. Les aménagements para^ sent commodes, bien compris, aimables. Un vér^^ table nid. Mais pas un petit nid égoïste; ass^^ grand au contraire pour contenir, à Taise, tou ^ une famille.
Autour du chalet, un jardin intelligent qui v^^ s'élargissant du côté opposé à la porte d'entrée.
Tel est l'aspect d'ensemble de l'habitation. Moiï-"' tons auprès du maître.
Il se tient au premier étage, dans un vaste saloU de travail, meublé simplement, mais avec goût. Çà et là quelques bons tableaux de genre ; en plus grand nombre, des portraits de famille, des médail-
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Jons avec des têtes de Jeunes femmes, ou avec des ^RUres d'enfants. C'est la société muette, et cepen* ^^nt éloquente, du vieil artiste.
Au moment où la porte s'ouvre discrètement pour livrer passage au visiteur, il peut voir le ^^îtredu logis assis à un bureau, et penché sur un '^^nuscrit. Bouffé aperçoit le nouveau venu dont on ^* a donné la carte ; il se lève, salue en découvrant ^^ cheveux blancs qui accompagnent harmonieu- ^rtient une vénérable barbe de même couleur ar- ^^ntée.
— Comme M. de Villemessant est bon de se ^Uvenir de moi ! dit-il, car, d'après ce que je sais,
pus venez de sa part à l'effet de me rendre le ser^ ^^e qu'il a bien voulu me faire espérer.
— Oui, monsieur Bouffé.
' Prenez d'abord la peine de vous asseoir. Je ^^ais bien aise de causer un peu avec vous. Tous ^^ deux, nous sommes du bâtiment I Reposez- ^^s donc un instant, je vous en prie.
La conversation roule naturellement sur la car-
^^re si noblement remplie du célèbre comédien. Il
^tend avec complaisance sur ses débuts, laborieux
^^ difficiles, sur ses luttes, sur ses déceptions, et
^Ussi, — pressé qu'il est par mes instances, — sur
^^s triomphes si mérités.
Bouffé a créé cent soixante-cinq rôles, la plupart ^ grand succès.
igo Historiettes et Souvenirs
Je ne me lassais point de l'écouter ; mais lUdA^^^ éviter d'épuiser les forces de cette organisati(^^^^l nerveuse; d'un autre côté, lui-même, craignai^^ d'abuser de Tattention de son hôte, lui donne, en ^ ^ levant, le droit de changer la nature de l'eatre-*^^" tien.
— Maintenant, dit-il, procédons à une visitede ' la maison... il faut que vous sachiez bien ce dont vous avez à parler.
Tandis qu'il cherche ses clefs, je me mets à regarder les portraits. L*un d'eux me frappe : il représente une ravissante petite fille. Bouffé me surprend dans ma contemplation. Il vient à moi, et s'arrêtant aussi devant le portrait : a Un ange, ditil, oui, un ange regretté I... Ma fille, monsieur, ma petite Charlotte. Je Tai perdue !.•. et dans quelles circonstances ! Ah ! si vous saviez ce que souffre parfois un comédien, c'est atroce I »
Voulant arracher ce pauvre père à des souvenirs dont la confidence ne pouvait être que douloureuse, je cherche à l'entraîner. Il me retient...
tt Vous la voyez, dit-il, fraîche, rose, adorable ! J Eh bien, elle était ainsi, trait pour trait, la veilJe de la catastrophe... Un lo novembre (il y a déj longtemps de cela), je devais jouer une pièce d Paul de Kock : Jean^ en quatre actes. Nous étions- __: au 9. Tout nous souriait... Vers le soir, l'enfant s meta tousser; elle devient écarlate... NouspassoU—
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Une nuit terrible^ quoique le médecin, mandé en toute hâte, eût déclaré qu'il n'y. avait rien à craindre. Le matin, un peu d'amélioration : la journée pas bonne.
Arrive l'heure de me rendre au théâtre. Je ne pouvais me résoudre à partir. Mais une première!.., La faire manquer par ma faute I C'était impossible! — Je pars donc. Dans la rue, vipgt fois je me retourne avec ridée folle de rentrer auprès de ma fille. Enfin, me voilà dans ma loge. Plus je veux me presser, plus je perds de temps 1 II fallait me faire Vine tête de comique. ^- Une tête de comique I Comprenez- vous cela, monsieur, et j'avais la mort cJans Tàme ! Je jouais Rigolard, un vieux maître à cJanser. Rigolard! et ma fille râlait !...
Je voulus interrompre Bouffé.
— Non, non, j'irai jusqu'au bout. Cela me fait du mal, et en même temps, cela me soulage. Oh en étais-je ? Ah I à' la pièce de Jean ! Oui. — Je descends donc au théâtre ; je parais eri scène. Monsieur, faites bien attention à ce que je vais vous dire. Ordinairement, à mon entrée, on ne m'applaudissait pas. Eh bien, ce soir-là, on me fait une ovatioA ! Je m'en étonne ; je me demande pourquoi. Alors une lueur, une sorte d'éclair livide, traverse mon esprit et me montré la vérité ! Je tombe dans les bras de Lafon, je lui crie en sanglotant : «Ma fille est morte I » J'avais deviné I Les applaudisse-
ments étaient une marque de sympathie, ils s ^"^ dressaient à mon malheur de père ! ^
En effet, la petite cessait de vivre au moment ou le pauvre Bouffé quittait la maison ! — On avait couru, on l'avait devancé au théâtre, afin qu'il ne fût point frappé par la nouvelle comme par un coup de foudre.. Malgré toutes les précautions, le bruit s^en était .propagé instantanément dans la salle avant le lever du rideau.
De tels souvenirs accablaient mon hôte. J'étais aux regrets d'avoir éveillé en lui ce grand chagrin ; je lui avouai ma pensée. Il s'empressa de m'excuser. « Cela ne m'arrive pourtant plus, me dit-il, en s'efforçant de retrouver un sourire ; niais, que voulez-vous ? l'idée de quitter cette maison où je me suis habitué à voir mon petit ange, là où. il est placé... Et votre visite, qui se lie précisément à mes projets, que dis-je, à mes désirs de départ, car enfin le service que j'ai demandé à. M. de Villemessant et obtenu de sa bienveillance, consistait précisément à m'accorder un article ingénieux pour la réalisation de ces désirs... Croyez, d'ailleurs, que je serais vraiment heureux, pour des raisons d'argent, de me défaire de mon chalet. Sans ces raisons, je ne le quitterais pas volontiers, car il est très-complet, ainsi que vous allez voir.
— C'est tout vu, cher monsieur Bouffé. Permet* t€z-moi de conclure ; il n'est nul besoin 'd'adresse
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^^ langage, ou de finesses de mise en scène, ni de descriptions pompeuses, pour faire savoir au public 9^e vous êtes propriétaire d'une habitation char- '^ante; que, pour des motifs particuliers, vous désirez voQs en défaire ; que vous êtes accommodant par
^^ractèreet par profession, et que, par conséquent, acquéreur qui se présentera est assuré de conclure
^^réablement une affaire excellente. Eh bien, nous ^^''ons cela dans le Figaro, simplement, sans ma-. *^^ ; de la sorte, la bonne promesse qui vous a été
^*te par votre ami sera réalisée, et cela, je Tespère,
^'^t au gré de ses désirs qu'au mieux de vos intérêts.
LAFERRIERE
-^ u" moment OÙ cet artiste hors ligne se préparait
^ ï*ôle du médecin Albinus dans le Sonneur de
^^nt'Pauly il avait poussé le soin artistique jus-
^^*à. aller solliciter de son ami, Iç docteur Sichel,
^^liste renommé, des indications spéciales à l'ef-
^^ de bien imiter, au théâtre, les attitudes et les
S^stes d'un opérateur de profession.
Muni de ces renseignements, Albinus produisait *>'iUusion d'un chirurgien doué de dextérité. Il eut ^ême l'excellente idée d'utiliser ces apparences pratiques, de manière à rendre plus tolérable le ré-
cit du sonneur de Saint-Paul, au premier acte. Après chacune des tirades du vieillard, Albinus s'approchait de lui, examinait ses yeux privés de lumière, et feignait d'aller consigner ses observations sur son livre médical. Le public s'intéressait à ces jeux de scène, et ne s'apercevait point de l^ longueur du récit.
Comme on ne parlait que du talent et de l'hab^' leté du docteur Albinus, quelques plaisants s av^ sèrent de se jouer de la crédulité de deux pauvre ouvrières du faubourg du Temple, — dont Vut^ était menacée dé perdre la vue, — en leur conseî lant d'aller consulter le savant Albinus. C'était, d saient'ils, un homme bon, toujours prêt à êtreuti. à la classe ouvrière.
Sans méfiance aucune, les femmes se render un soir à l'endroit qu'on leur avait indiqué de loir mais sans leur dire que c'était l'entrée des artisu de la Gaîté.
Elles demandent timidement à parler au « do teur Albinus. » Le concierge, pensant que c'éta une façon populaire de désigner l'artiste en vogu leur indique Laferrière qui arrivait précisément, se disposait à monter dans sa loge.
Il vint à elles assez brusquement.
Les voyant de si pitoyable apparence, il se n doucit et demanda avec intérêt ce qu'elles désiraien Aux premiers mots, il comprit leur erreur, qui 1
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fit sourire. N'ayant point le temps de les désabuser, il les invita à venir le lendemain à son domicile.... ". - ' '
— Mais, docteur, dit la plus âgée, en lui touchant respectueusement le bras...
— Eh bien?...
— .C'est que... une consultation chez vous... ce sera bien plus cher!...
— Pauvres femmes I pensa notre artiste. — Ecoutez-moi : lorsque les cas sont intéressants, on ne me donne rien; au contraire, c'est moi qui paye. A demain!
Et il part, après avoir, au préalable, glissé de l'argent dans la main de l'une des femmes. Elles Voulaient l'attendre pour le remercier; elles ne s'éloignèrent que lorsque le concierge les eut enfin pleinement édifiées sur la condition réelle du |doc- Teur Albinus.
Cela ne les empêcha point de se trouver le lendemain chez Laferrière, à l'heure indiquée. Elles tenaient à lui expliquer leur méprise et à s'en excuser. Mais lui, coupant court à leurs paroles, se mit à son bureau, écrivit au docteur Sichel une lettre pour lui recommander chaudement la malade et sa compagne; puis il les congédia en les pressant d'aller chez l'oculiste émérite à qui il les adressait, et en les forçant d'accepter un nouveau secours. Quelque temps après, Laferrière recevait deux
iqG Historiettes et Souvenirs
lettres relatives à cet incident qu'il avait oublié. Voici la première :
« Mon cher Albinus, votre protégée est guérie' Mes nombreuses occupations m'ont empêché d^ vous le dire plus tôt. Excusez-moi.
tt Bien à vous.
a Votre confrère, a Docteur Sichel. »
La seconde lettre était ainsi conçue :
« Notre bienfaiteur, nous avons pu reprendre notre besogne habituelle. Comment nous acquitter jamais envers vous? Daignez accepter la moitié de notre première semaine de travail. Nous continuerons ensuite. Surtout, ne nous refusez pas. Croyez bien que nous sommes reconnaissantes pour la vie.
a Vos dévouées, avec respect,
« Tante et nièce Boiret. »
Laferrière eut toutes les peines du monde à persuader à ces braves et dignes ouvrières qu'elles ne lui devaient absolument rien...
Ne pouvant consacrer à Laferrière et à son talent de longues pages biographiques et analytiques, je dédie à sa mémoire le souvenir de charité qui précède. ».
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A plusieurs reprises Laferrière a été mon pen -
sionnaire; je suis devenu son ami, surtout à partir
^^ moment où je Tai vu surveiller, avec une ten-
^^esse extrême, l'éducation de sa fille Louise. En
"Grnier lieu, il l'avait placée au couvent des Dames
^^ Saint-Joseph.
La pauvre chère enfant n*a pour patrimoine que estime et l'intérêt touchant que son honnêteté et ^^G son dévouement filial inspirent.... Il était ^^<^stion pour elle d'une représentation à bénéfice? • On n'en a plus parlé !... Pourquoi?
Son père a expiré doucement dans ses bias (le ^^ ^ Juillet 1877). La veille, j'avais vu le mourant : rx'était nullement défiguré; son aspect de jeu- ^^sse légendaire le suivait jusque dans la tombe. ■ l-e lendemain, dimanche, je recevais le motdou- ^'^reux que voici :
« 10 h. 1/2 du matin.
^ Cher ancien ami de mon père, tout est fini ^puis une heure... venez le voir !...
a Louise Laferrière. »