REGNIER
Je me rappelle la représentation de retraite de M. Régnier, en avril 1872, qui produisit 18,952 fr.
igS Historiettes et Souvenirs
Comme comédien, comme professeur, comme administrateur et enfin comme auteur dramatique, M. Régnier laissait des souvenirs on ne peut plus intéressants. Le public avait pu apprécier en lui l'artiste et l'auteur. Ce qui n'est bien connu quedu monde théâtral, c'est le mérite d'administrateur de ce sociétaire instruit, prudent et sensé, qui, pendant de longues années, apporta, en qualité de membre du comité, un concours si précieux à la gestion des affaires de la Comédie- Française.
Là oîi l'on aime aussi à suivre M. Régnier, c'est au Conservatoire. Avec quel soin religieux il y a fait et fait encore un enseignement supérieur! Ferme, mais d'une politesse accomplie, sévère et encourageant tout à la fois, il sème des exemples, des conseils et il récolte des dévouements et parfois des talents ; chaque année l'art dramatique s'enrichit du résultat de ses leçons. Sa classe est très-recherchée. Les élèves ont une telle foi dans le maître, ils l'étudient avec tant d'amour et de respect, qu'ils commencent presque tous par être la copie de leur professeur.
Gestes, démarche, manière de frapper le mot, de le détacher, de le lancer, et jusqu'à Tintonation, tout est à l'imitation de M. Régnier. La pratique, la réflexion et le mérite individuel dégagent plus tard quelques personnalités. Heureux celui qui» pendant toute sa carrière, retiendra les principes
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excellents qu'il aura puisés près du maître! Si quelques élèves, moins doués de la faculté de se créer une manière à eux, persistaient à rappeler de trop près M. Regniçr, ils n'auraient pas à se plaindre de rester de telles copies, ne pouvant devenir originaux.
Si les élèves de M. Régnier .portent à leur professeur le plus respectueux attachement, lui, de son côté, les traite en père de famille. Lorsque leurs études sont terminées, il les suit avec intérêt dans les développements successifs de leur carrière. C'est principalement au moment de leurs débuts que son zèle éclate. Il est là, dans la salle où Télève affronte pour la première fois le jugement du public. Il s'agite^ il se passionne comme s'il était un proche parent du débutant. Il triomphe avec lui; avec lui il succombe. On l'a vu, à l'un des derniers débuts de la Comédie-Française, le corps penché hors de sa loge, s'attacher avec anxiété au . jeu d'une de ses élèves, qui promet un charmant sujet de plus à la maison de Molière. Il fallait voir la joie du professeur. D'ailleurs, il est le même pour tous ceux ou toutes celles qui suivent ses cours. Il n'y a ni préférences ni privilèges pour personne.
La soirée de retraite de M. Régnier fut solennelle : on devait s'y attendre. Il nous semble que depuis quelque temps les représentations d'adieu de nos grands artistes ne présentent plus ce caractère de tristesse qu'elles avaient autrefois.
Lorsque Tun de nos grands comédiens venait à ! prendre sa retraite, son absence faisait un vide dont on mesurait les conséquences. Voilà une douce ha- ' bitude rompue : quoi ! l'on ne verra plus cet artiste netj correct, spirituel, mordant, si touchant, si bonhomme parfois, inimitable dans! l'ancien répertoire et qui, dans les pièces modernes, don- -^ nait à ses rôles tant d'accent de vérité ! C'était une désolation. Et Ton se rendait avec émotion à. la dernière représentation du grand comédien goût^ et aimé.
C'est lui ! bravo! comme il est bien! on ne Tavait^ jamais vu si excellent! qui le remplacera? pourquoi s'éloigner du théâtre? quel âge a-t-il ? n'est-il pas jeune encore? il se retire véritablement trop tôt! Chaque mot qu'il prononce est souligné, enlevé par des bravos sans trêve. Toute la soirée n'est qu'un long triomphe. Enfin la dernière réplique est dite, le rideau se baisse. Il se relève sur un ouragan de cris sympathiques qui appellent le bénéficiaire. Il paraît, on l'acclame; des larmes remplissent ses yeux, on l'acclame encore ; ofi ne peut se rassasier de lui, on ne saurait se résoudre à le quitter.
On comprenait que c'était là un adieu suprême; que l'artiste et son fidèle auditoire prenaient l'un* de l'autre un congé définitif, et que la rampe éclairait, positivement pour la dernière fois, les traits du bénéficiaire.
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En réalité, on lui dit aujourd'hui beaucoup moins adieu qu'au revoir. Il est d'usage, en effet, qu'un comédien retraité reparaisse bientôt sur tel ou tel théâtre afin d'y créer un rôle dans quelque pièce nouvelle. On pourrait alléguer que si l'artiste est d'âge à ne plus faire de service, par exemple, au Théâtre- Français, il ne rajeunit pas en se produisant sur une autre scène, et que s'il se trouve en possession de forces suffisantes pour supporter ailleurs, — et presque toujours victorieusement, — les répétitions et les représentations d'un drame ou d'une comédie, il devrait logiquement continuer de consacrer ses forces à la Comédie-Française où ^^s ouvrages de l'ancien et du nouveau répertoire ^6 se donnent pas d'une façon consécutive, ce qui ^st déjà une fatigue de moines. Mais prenons les ^hoses comme elles sont...