‹ Historiettes et souvenirs d'un homme de théâtreChapitre 38 sur 65 · COLBRUN, BOUTIN, BIGNON · texte numérisé non relu

COLBRUN, BOUTIN, BIGNON

Il était très-curieux, le foyer des artistes, à l'époque des répétitions des Girondins. C'était à qui Se procurerait des dessins, des anecdotes, des pièces quelconques ayant trait aux personnes, aux mœurs et aux particularités de 93. On s'empressait de les communiquer à Alexandre Dumas, dans Tespoir qu'il en pourrait tirer un parti quelconque. Ce qui avait mis les artistes ,en goût de semblables recherches, c'est le succès obtenu par Colbrun, le jour oti il apporta une gravure représentant une légion de tricoteuses se rendant à leur section, sous la conduite d'un gamin qUi battait du tambour. La gravure servit immédiatement à mettre en scène le tableau de la section. Colbrun fut le tapin des tricoteuses.

Pour le moment, les recherches avaient un but déterminé. Il s'agissait de découvrir, chez un bouquiniste ou chez quelque marchand d'images, une indication authentique relative à la coiifuredes juges du tribun'al révolutionnaire. Avaient-ils un bonnet ou bien un chapeau ? quelle forme, quelle garniture ?

Le matin, en s'abordant, les artistes se demandaient : a Eh bien, et la coiffure ? » Chacun ho-

« chait la tête avec une sorte de découragement. AhV

c'était une affaire !

— Moi, dit C-olbrun, Tenfant gâté de la maison, j'ai trouvé!... oui : j'ai trouvé, en bouquinant, un mot qui m*a paru amusant...

— Voyons ton mot, réplique Bignon.

— Un membre du comité cause avec un collègue: Savez-vous la nouvelle? L'ennemi a pénétré dans notre camp. Après avoir tout mis sens dessus dessous il a violé jusqu'à la tente du général ! — Mais aussi, dit le collègue qui avait mal compris, pourquoi les vieilles femmes vont-elles à l'armée ?

— Mon petit, dit Boutin à Colbrun, J'ai aussi bien que ça, dans ce genre-là.

— Montre.

— C'est en 1792. Une maman passe vers huit heures du soir, avec sa fillette, dans la rue Saint- Honoré, devant l'endroit où la société mère tenait ses séances. « Maman, maman, s'écrie la petite, qu'est-ce donc que cette cloche qui fait gredin, gredin, gredin? — Ma fille, c'est l'appel nominal. »

— Ah I ah ! très-bien ! dit Bignon en éclatant de rire; à toi, Colbrun.

En ce moment le régisseur arrive :

-— En scène, messieurs, mesdames, en scène ! La répétition commence.

— Je n'ai pas le temps de riposter, mais demain, mon vieux Boutin, je t'écraserai.

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Ayant ainsi répondu, Colbrun se mit à courir, car c'était lui qui donnait la première réplique.

Le lendemain, à l'heure de la répétition, Bignon, devenu, par un accord tacite, le juge de la joute aux souvenirs entre Boutin et Colbrun, interpelle ce dernier avec une gravité comique, et Tinvite à produire la réplique promise,

— Voilà, dit Colbrun, en tirant de sa poche Quelques feuillets écrits à la main. J'ai copié la ^hose moi-même, mais j'aime mieux l'expliquer que la lire.

— Tu as la parole, répond Bignon.

— Je vous préviens que ce sera un peu plus long 9. Vie nos racontars d'hier.

— Nous avons le temps, reprend Bignon.

^ . Alexandre Dumas ne peut venir que dans une ^^mi-heure; naturellement on ne commencera pas ^Vant son arrivée.

— ^^ Eh bien, mes enfants, il s'agit d'une séance ^'assemblée populaire de section. Représentez-vous ^tie salle délabrée , qu'un seul quinquet éclaire. ^ous vos yeux, un sol de terre battue : des bancs, des tabourets, des chaises de paille occupés par une foule nombreuse d'hommes, de femmes, d'enfants. Au-dessus, une galerie circulaire garnie d'un public du même genre. Les femmes cousent ou tricotent ; les hommes fument. Ce sont de braves familles du voisinage. On leur a expliqué que lorsque

Ton est bon patriote, on se rassemble avec d'autres bons patriotes, et ils se rassemblent. Dans quel but? Ils ne le savent pas trop bien. Dame ! la liberté, ça s'apprend comme autre chose, pas vrai ?

— A la question, Colbrun, dit Bignon.

— Mais j*y suis... Au bout d'un moment, le président, voyant que personne n'est disposé à monter à la tribune, se fâche, et veut absolument qu'on lui demiande la parole.

Dans un groupe de fumeurs, un gros gaillard retire sa pipe de sa bouche, et dit au président d'une voix caverneuse : « Ça va bien comme ça, mon bonhomme. Nous causons entre nous. — Je ne suis pas ton bonhomme, je suis ton président, » réplique l'autre avec dignité...

En ce moment, une femme du parterre s'écrie en montrant le poing aux ouvrières de la galerie : a Dites donc, vous autres, quand vous aurez fini de cracher sur le monde ! »

L'interpellation cause un certain tumulte. Le président prend la parole... Ici Colbrun s'arrête et, consultant ses feuillets, il lit ce qui suit : « Citoyens, là oîi il y a du désordre^ il n'y a pas d'ordre. Ce n'est que dans le calme paisible que l'on peut délibérer tranquillement. J'invite donc les citoyennes plus hautes à ne pas cracher sur les patriotes plus basses. Ce sont de ces petits égards que Ton se d réciproquement. »

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- Plein de sagesse et de convenance, ton présiit, s'écrie Bignon. Continue, mon petit Colbrun.

- Les applaudissements ébranlaient la salle, ique le quinquet vint à s'éteindre. Moment de nce dans l'assemblée. Au silence succède une cussion...

- Ténébreuse, dît Boutin.

- Ténébreuse, en effet... La lueur subite d'un 'de-cave qu'on avait allumé dans l'entourage du sldent ramène un peu de clarté et d'ordre. La X caverneuse se fait entendre pour demander la oie : la parole est accordée. Alors, Phomme à la e quitte son banc, va s'installer à la table du sldent, place le rat-de-cave à côté de lui, et, au i de parler, lise met à écrire* Etonnement progé. Cependant on le laisse faire. Au bout de Iques minutes, il se lève, tenant son papier le main, et de l'autre s'écl^irant avec le rat-dei : « C'est une motion, dit-il, vous allez voir les amis. — La société, considérant : que la pe s'est éteinte faute d'huile; que le moyen îlle ne s'éteigne plus, c'est d'acheter de l'huile ;

le moyen d'en acheter, c'est d'avoir de quoi ; le moyen d'avoir de quoi, c'est qu'on en donne; Ite : »

L ce moment, l'orateur s'arrête lui-même en issant un juron formidable. Il ne s'était pas rçu que le rat-de-cave était arrivé au bout> ei

que sa flamme expirante allait atteindre sa main; en effet, cette main venait d'être rudement mordue parla mèche embrasée. Celle-ci s'éteignit en fumant. L'obscurité se fit de nouveau dans la salle. Le président lève la séance. Néanmoins, on continuait à causer.

— Vous en irez-vous? crie le président.

On ne bougeait pas. .

— Mais je suis couvert ; j'ai mis ma casqueit^ — Un président qui se couvre, on ne résiste pa^

ca. Allons-nous-en.

La foule obéit ; elle s'écoule... et là slarréte m récit, dit Colbrun.

— A mon tour, reprend Boutin. D'abord, ce n' pas de tout ça qu'il s'agit. La vraie question, c' la coiffure des juges du tribunal révolutionnai Eh bien, je rentre dans la question, et je vais vo apprendre une bonne^nouvelle. J'ai trouvé la coi fure. La voilai

Et il exhibe une vieille image enluminée et a thentique, où l'on voyait le terrible tribunal coi de chapeaux à la Henri IV^ avec des plumes bl ches sur le retroussis de devant.,. On se passa 1 mage de main en main.

Bignon l'examina longuement, puis la rend à Boutin : « Mon vieux, à toi le pompon! »

— Bien jugé, dit Colbrun en riant.

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