‹ Historiettes et souvenirs d'un homme de théâtreChapitre 39 sur 65 · LES ODGANISATEURS DE PARTIES · texte numérisé non relu

LES ODGANISATEURS DE PARTIES

nETOtlR ANNUEL DES COUâblENS DE PROVINCE

l' AUTISTE AU POINT DE VUE CRIMINEL LES KAPPEL3

I HACUN a éié à même d'observer avec quelle satisfaction le public accueille l'artiste qui, en scène, témoigne de la pratique de quelque art accessoire, *ïlusique instrumentale, par exemple; que cet artiste vienne à jouer du violon, de la flûte, même de ia. guitare, l'assemblée est ravie.

2i8 Historiettes et Souvenirs

Il en sera de même s*il s*agit de peinture, de dessin ou de sculpture. On sait de quelle façon Mélingue y excellait. Dans les drames si connus de Benvenuto Cellini et de Salvator Rasa, un des côtés de ces succès populaires revenait assurément aux mérites en dehors de l'incomparable créateur de d'Artagnan.

Avec quelle main il enlevait le portrait au crayon rouge du brigand napolitain ! avec quel pouce il modelait la statuette que Ton voyait sortir, en quel; ques instants, d'une informe argile ? C'était prodigieux d'art et de dextérité.

Les actrices n'ont pas de telles ressources. Que dirait-on d'une jeune crémière qui, sachant jouer du violon, s'aviserait d'en tirer un andante ou une variation, au milieu d'une scène de comédie ou de drame? Il y a gros à parier qu'on éclaterait de rire, fût-elle une exécutante accomplie.

Mais, qu'après la pièce, elle aille dans une soirée publique ou particulière faire entendre un concerto, elle sera l'objet d'une ovation. Question de milieux différents.

Autrefois, les domédiennes savaient^ en scène, faire usage de la harpe. On n'accorde plus à cet instrument rimportance qui lui est due. Pour une femme, il est bien plus gracieux que tout autre. H emploie la personne en entier : les pieds, qui ^^ posent aimablement sur les pédales; le corps, q^^

Utin Homme de Théâtre. 219

'Cuse des lignes harmonieuses, les épaules et la tête sucement inclinées, enfin les bras et les mains dans 'îuels toutes les grâces, toutes les délicatesses ninines peuvent se résumer.

Us comédies modernes ne dédaignent point le no pour faire des dessous mélodiques à telle ou e scène sentimentale. Lors de la reprise du Marî de Villemer à la Comédie-Française, on a ucoup applaudi M"** Croizette qui a très -bien i du piano. Cependant quelle différence avec la pel Le piano frappe la corde; la harpe la cae. Dans celle-ci, il y a la main frémissante d'une me; dans celui-là un marteau toujours un peu tal.

ne reste donc alors aucun art supplémentaire r une actrice de comédie ou de chant? — Mais între autres choses il reste la danse, et c'est ce je constatais un soir en voyant M"® Julia Potel lisser un pas, dans l'acte de la fête de Cendrillon. ime on ne s'attendait point à ce mérite de la le cantatrice^ on lui eo sut un gré infini.

jkk.

'avais eu> plus d'une fois, l'occasion de faire des larques analogues.

ûnsi, Alphonsine, la superbe commère d'aurd'hui, qui est à volonté, soit une duègne comiî) soit un premier rôle de genre, et toujours

supérieure sous l'un ou l'autre aspect, a comme ^-^ {>ar être mince et mignonne comme l'est aujo *^ ' d'hui M"« Potel.

On la vit un soir s'acquitter, le plus gentim^^^ du monde, d'un pas de danse intercalé dans s-^ "^ rôle de la féerie des 5oo Diables. Elle fut applau( à tout rompre.

Une autre jeune fille, douée d'une beauté p^'^ commune, Laurentine, qui fut tour à tour reche ^ chée par la Gaîté, par le Gymnase et par l'Italie — obtint également, et à l'improviste, un éclata: ^ succès de danse au milieu des Sept Châteaux c=^ Diable, féerie dont le rôle lui fut confié dans 1- — circonstances suivantes.

Sa mère la présenta un jour au directeur de Gaîté, à l'effet d'obtenir un modeste emploi dé ^^ gurante. La voyant si jolie, on l'engagea sur-E^ < champ. Elle avait la voix juste et d'un timb^- ^ adorable.

En sa nouvelle qualité de choriste, elle fais^"-'^ partie d'un cortège qui, par quelques mouvemerm ^s et poses, devait ajouter à Tefifet du corps de ball^^> corps un peu maigre comme nombre, et mênC^^ autrement. Laurentine eut tant de souplesse et ^^^ charme que l'attention se fixa sur sa personne.

On en vint à lui préparer des débuts dans ^^

D*un Homme de Théâtre, 221

;rand rôle de la pièce. Elle le répéta d'une manière

[satisfaisante. Ce ne fut pas tout ; le premier sujet

"de la danse ayant déserté à l'étranger, on songea à

Laurentine pour remplacer. Elle accepta, et le

jour' de la représentation venu, elle réussit au delà

de toute espérance.

Lorsque dans des circonstances semblables, le public prodigue ses applaudissements, c'est qu'il entend remercier l'acteur ou l'actrice, moins pour le mérite absolu de leur manifestation spéciale 9U€ pour la complaisance et le zèle qu'ils ont mis à foire bénéficier les spectateurs d'un art d'agrément non prévu par l'emploi du comédien ou de la comédienne.

Retirons un moment de Toubli quelques monteurs célèbres de soirées théâtrales, du régime précédent. Le plus populaire, sous le rapport de l'esprit, de l'ingéniosité, de la misère, et aussi du ^^lent, fut incontestablement Rosambeau, premier ^u nom. Son amusante légende est tellement *^étaillée et connue qu'il y aurait de la prétention à 'Vouloir y ajouter du nouveau. D!ailleurs, je me ^^is moins senti disposé à rire de ce bon, sympathique et pauvre artiste, à partir du jour où j'ai lu ^^ entendu, à son sujet, l'anecdote suivante.

Quand il n'avait pas de quoi donner à souper à

ses enfants, ce qui arrivait plus d'une fois par se- I' ■ maine, il disait : « Mes mignons, il y a deux sous | ""'

pour tous ceux qui se coucheront sans souper ce soir. Voyons ! à qui les deux sous ?

— A moi, à moi! s'écriaient les bambins efl-^^ précipitant : ils emportaient joyeusement la pi^^^ de monnaie, et ils allaient dormir, le ventre cr^*^^' mais leur décime dans la main. »

Le matin venu, le papa disait : « Que ceux ^^ veulent déjeuner donnent deux sous ! »

Les petits les remettaient bien vite, car leurs ^^" tomacs criaient la faim !... Cest original 1 mais ^:^^^^ fait de la peine.

Par exemple, je ris sans scrupule lorsqu'il m'^'^^' rive de penser à Lamiral, au fameux Lamiral, èm^ ^^ grand vieux, anguleux, sec, cassé et d'aspects ^^ comique! Je devrais dire qu'il était cocasse; ^^ pourtant quelle énergie ! Quel besoin ardent àT^^' 1er, de vivre, de travailler à des choses disparat^^^* Il jouait la comédie chez M°® Saqui; il portai ^^ domicile des copies de mandements religieux^ J composait des vaudevilles impossibles; il recrut ^^^ des acteurs plus déguenillés que le dernier moucher ^^ de chandelles de la troupe de Ragotin, et ^ montait des parties à Saint-Denis ! Enfin, à "^^^^^

occupations multiples il ajoutait — le croirait-or*^^

Uun Homme de Théâtre. 223

— la fonction officielle de sonneur à Saint-Méiard !

Cet original eut Tambition de devenir député, în 1848. Sur son affiche électorale, on lisait : « Je ïie présente pour mon bonheur et celui de la France. Signé : Lamiral, de la Seine ; ne pas conondre avec celui de Joinville. »

Enfin, citons Thierry, autre monteur de parties ; mule de Doyen, de Ducros, etc., Thierry devint propriétaire d'un petit théâtre (rue Saint- Antoine) u'il n'exploitait que rarement. Il préférait « le )uer, à l'heure. » — Lorsque Theure sonnait, ameant le tour d'un autre locataire, il faisait impi- )yablement baisser le rideau, à quelque point que 5 trouvât le spectacle en cours de représentation. rC public sortait en riant : on l'avait prévenu, et il ^naissait son Thierry de longue date.

Lorsque les comédiens de province se retrouvent Paris lors de l'expiration de leurs engagements, ur rencontre dans l'un des cafés, qu'ils fréquennt présente toujours les mêmes particularités rofessionnelles.

— Bonjour, mon cher. J'arrive de X... Débuts dmirables. A la fin, j'ai été victime d'une cabale.

Quelle imprudence aussi, de dire que je nerevien- \^x^^^ drais à aucun prix dans la localité ! C'était d'au- Ls. D^ tant plus maladroit que je n'avais pas à me plaindre. Vf. Sai La veille de mon départ, je me rends au café, je l^^^^ déments le propos devant les abonnés. Ils m'ot^^ 1*^*^, fait des excuses et, le lendemain, je les ai to^is V" ■ trouvés au chemin de fer. J'ai été bien touché ^^ V , leur attention.

— Nigaud ! ils voulaient s'assurer que tu part^^^ réellement.

— Ce n'est pas gentil ce que tu dis là. Je ^^ conseille de parler, toi qui n'as pas eu un seul ï€^^' ment d'agrément dans ton hiver, à...

— Pas un seul ? Erreur. La veille de laclôtu — ^^' je jouais Tartuffe. Arrivé à ce vers :

Mais la vérité pure est que je ne vaux rien...

j'ai été applaudi à tout rompre. Après le baisser rideau, on restait dans la salle pour applaudir es: core. Ce moment de triomphe m'a consolé du res

— Très-drôle! Je te pardonne... Tiens ! qui e ce qui vient ? Regarde donc : une jolie femme!

— La petite Darling. — Bonjour, bébé ! — la connais : j'ai de ses nouvelles par Rabutin, q se trouve toujours engagé, par hasard, dans L troupes dont elle fait partie. Elle chante bie Seulement, une tendance à la cascade, ce qui e^ ^^

Hun Homme de Théâtre. 2 25

ngereux en province chez une chanteuse à rondes. Dernièrement, elle jouait Rosine, du Barer. Sais-tu ce dont elle s'avise au moment de leçon de musique? L'actrice exécute l'air qu'elle ut: c'est de tradition. Eh bien! la petite choisit... loi ? r Amant d'Amanda !

' — Pas possible !... alors, elle a écopé ?

• — Ma foi ! non... Les jeunes gens ont ri ; ça sauvée! C'est égal : où allons-nous, en province? ■ — Vous parlez de province, s'écrie un nouveau nu. Ah ! c'est moi qui voudrais bien y être engagé.

— Tiens, Rifollard! Tu ambitionnes la pronce, toi qui es casé à Paris ?

■ — Casé et aimé, car on nous a dit que Rifollard

ait beaucoup d'influeifce dans son petit théâtre,

théâtre...

■ — C'est vrai, je ne dis pas non. Ils m'appré-

int. Ce qui me gêne, c'est mon directeur.

— Un brave homme pourtant, et un malin. Il ité libraire et le voilà directeur, servant des con- -marques delà main gauche et un petit verre de main droite, car il est lui-même le limonadier de boîte.

— Comme tu dis, ça n'empêche pas qu'il me ntrarîe plus souvent qu'à mon tour.

-* Bah ! voyons.

— Eh bien ! cet homme a une manie... D'abord, &ut vous dire que je suis à la fois son premier

rôle et son premier régisseur. Je dis : premier régisseur, c'est pour me flatter, car il n'y a pas de second. — Comme régisseur, je suis naturellement chargé des bruits de coulisses, tels que roulement de voiture, grondement de tonnerre, cris d'animaux, etc. Or, ce farceur de directeur adore les cris d'animaux. Il n'y a pas plus heureux que lui quand la situation en exige. Les auteurs, qui connaissent son faible, en fourreht partout; il faut que je m'en charge I Je suis exténué. Et puis, je ne les réussis pas tous. Je me tire proprement du chien ; mais les autres cris... Va te promener 1 Ik me restent dans le gosier. Le directeur me fait des misères, en me soutenant que je compromets le succès de ses pièces ! Hier, j'en ai eu assez ! iUagissait de contrefaire l'âne. Mon patron est superbe dans cet emploi ; il faut lui rendre cette justice : quand* il me remplace dans la coulisse, on dirait unvrai âne. Cette fois, il lui a pris une lubie; il^^^ pas voulu me remplacer, ce qu'il faisait toujours avec plaisir. Alors, nous nous sommes vexés : il^ pincé sa voix de fausset; moi, j'ai fait résonner mon tam-tam. Bref, ça a mal tourné... Je le lâche. Sans adieu, les amis.

Après son départ, les deux interlocuteurs restant

gardent le silence. Chacun se dit à part soi : «^i j'allais voir le directeur de RifoUard ? d

D'un Homme de Théâtre. 227

Avec tout cela, les artistes sont généralement de grands enfants plus malicieux que méchants, et ils fournissent peu de sujets à la police correctionnelle et moins encore à la cour d'assises.

Le répertoire des causes criminelles nous offre un fait très-extraordinaire composé d'un assassinat par amour et de l'intervention libératrice du tonnerre.

Un jeune acteur de la banlieue était passionnément épris d'une très-jolie personne, bonne et douce, qu'il devait épouser. Il eut le tort d'en faire au préalable sa maîtresse. Ce titre n'inspirant pas le respect, un camarade slavisa de courtiser la demoiselle. L'autre est instruit par d'obligeants amis, qui lui font accroire qu'il est trompé. — N'écoutant que sa jalousie, il provoque son rival ; il le blesse en duel.

Cette vengeance ne lui suffit pas. Il court chez la jeune fille, il l'accable de reproches et d'injures. Elle l'écoute sans colère, en le regardant d'abord avec étonnement, ensuite avec des yeux mouillés de larmes. Plus elle est douce et résignée, plus il s'irrite, plus il s'exalte. Les yeux lui sortent de la tête, il écume ! Enfin, au paroxysme de la fureur, il saisit un poignard et en frappe la pauvre créature. Elle pousse un cri, et joint les mains sur sa blessure, comme si elle eût voulu prier. Ce geste, qui aurait dû transformer en pitié et en remords

la rage du jaloux, ne fait qu'augmenter son délire" Il frappe encore, il tue !... Avant d'expirer, la p^^^" vre femme peut murmurer ces mots touchan^^' « Je... te... pardonne! Je suis... innocente! » ^ elle l'était^ en effet !

A la vue de sa victime immobile, le malb-^^' reux sent un froid glacial remplacer dans ses vel ^^^ le feu qui les brûlait. Il se rend compte de t(^^^^ rhorreur de son crime ! Alors, voyant à terr^^ ^^

poignard qu'il avait laissé tomber, il le ramass^^ ' ^ l'assujettit dans sa main tremblante, et se disposr*^ *

le plonger dans son cœur, mais une force ^^^^ périeure arrête son bras levé.

Des voisins étaient accourus. L'un d'eux, ^^

solide gaillard, s'était élancé sur le jeune homc^^^®' à temps pour l'empêcher d'ajouter le suicide ^^

meurtre...

L'affaire suivit son cours". Le coupable comprr^^' rut devant la cour d'assises. Sa cause avait p^^^"^ une fâcheuse tournure, bien qu'il eût pour avo^»^ ^^^ M® Hardy, dont Tàme chaleureuse était éminemm^^^"^ propre aux luttes de la défense criminelle. L'au^^ ^^' rite de sa personne rehaussait celle de sa parole.

Le barreau garde précieusement le souvenir "^ M° Hardy. Dans sa carrière honorable, il est \^^^' possible d'omettre, puisque l'occasion se préseï '^^^ de le citer, ce trait si généreux : Contre tou^^^^ ses convictions personnelles, et malgré ses arden^^ ^^

plaidoiries, un pauvre diable avait été condamné et exécuté. Il laissait un fils dans la misère; le défenseur adopta l'enfant...

Je reviens à notre cieurtrier par amour.

Le ministère public avait réclamé contre lui une répression sévère. Une atmosphère, de mauvais augure pour le coupable, semblait peser sur la cour et sur le jury. Le défenseur était désespéré : son client l'intéressait, comme ayant agi sous l'empire d'une passion inconsciente.

Tout à coup, des éclairs sillonnent l'espace et jettent dans la salle des lueurs livides. Leur appaxi tionr explique la lourde électricité dont chacun subissait l'influence. Le tonnerre, avec ses roulements sourds, aboutissant à des éclats sinistres, impressionne de plus en plus les cœurs.

Alors, M® Hardy eut une inspiration de salut : au lieu d'attendre la fin de l'orage, il fait, du fracas des éléments, un suprême moyen de défense. Reprenant la parole, il adjure celui qui manifeste en ce moment sa toute-puissance, lui, le juge éternel d'en haut, de venir à son secours auprès des juges d'ici-bas. Il prie, il pleure; sous le formidable accompagnement de la foudre, son éloquence devient plus haute, son émotion plus solennelle et plus pénétrante... bref, il fait acquitter l'accusé!,.. Celui-ci avait eu deux avocats pour le défendre : M® Hardy et... le tonnerre.

Autrefois ce n'étaient point les acteurs, mais les auteurs que le public rappelait à la fin d'une pièc^^ ou même d'un acte à succès.

Ce genre d'ovation mit parfois dans TembarC^^» à l'origine, les régisseurs qui se demandaient:^ l'issue d'une œuvre lyrique, si le public criaC^^' L'auteur, l'auteur, rappelait celui du poëme bien celui de la musique.

Un soir, après la représentation de la Récon liation villageoise, charmant opéra-comique Laribadière, musique de Tarade, on demande 1' teur à grands cris. Laribadière se présente, montrant son manuscrit, il indique qu'il a fai poëme. Tarade, qui n'a rien perdu de cette scè se précipite à sontour sur le théâtre ; il déploi partition et l'agite fiévreusement. Les spectate comprennent, se mettent à rire, et ensuite ils ce fondent dans leurs applaudissements les deux c laborateurs.

de u*

et, le

e, sa

ÏS

Page 1