‹ Historiettes et souvenirs d'un homme de théâtreChapitre 41 sur 65 · DE PAUL ET VIRGINIE · texte numérisé non relu

DE PAUL ET VIRGINIE

Il n'y a pas de pièce au théâtre qui ait donné lieu à plus d'incidents comiques que Paul et Virginie. — Je ne parle pas de Topera de Macé, mais de l'ancienne pièce de Y Opéra-Comique, qui s'est jouée pendant plus de quarante ans sur tous les théâtres de France et de l'étranger.

A Orléans, il y a de cela quelque trente ans, on avait repris Paul et Virginie ^^ouv le début d'un jeune ténor. On sait qu'au premier acte, le bon nègre, à la recherche de ses jeunes maîtres, les retrouve, grâce à l'intelligence du chien qui le guide dans ses recherches. Ce digne barbet appât' tenait à Paul, le débutant. Après le premier acte, Paul attache son chien dans la coulisse, à unpor* tant; mais au troisième acte, ce fidèle caniche croit son maître en danger en le voyant s'élancer dans les flots au secours de Virginie ; alors il rompt la corde qui le retenait, s'élance à son tour sur les toiles peintes qui représentent la mer, et il revient triomphalement en scène en suivant toujours son maître et Virginie,

Thibouville, charmant ténor de province, avait ■ la vue extrêmement basse. 11 distinguait mal les

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personnes et les choses, et plus encore lorsqu'il se trouvait en scène, où ses lunettes lui manquaient.

Un soir il jouait Paul, Au grand finale du second acte, lorsque l'on vient chercher Virginie, il doit se précipiter vers la jeune fille, la prendre dans ses bras, en jurant qu'on lui arrachera la vie plutôt que Fange qu'il adore... Abusé par sa myopie, Thibouville se jette sur 1a duègne. Celle-ci le rej)ousse et lui dit vainement : « Mais tu te trompes!... Je ne suis' pas ton amante !... Je ne suis pas Virginie !... » Au milieu A^s^tutti de l'orchestre et des chœurs, il n'entend rien. Il continue de serrer passionnément danssesbrasla duègne que personne ne songe à lui ravir...

Dans une ville de troisième ordre, le rôle de Virginie était rempli par une actrice d'un embonpoint remarquable. A Pacte du naufrage, le praticable (sur lequel se trouvait Virginie)^ craquant sous le poids, se détacha complètement du navire, et Virginie resta immobile au milieu des flots, tandis que le vaisseau continuait de lutter contre les éléments. — Le public désillusionné se fâcha, siffla, par la raison qu'il n'était pas venu au théâtre « pour voir prendre un bain de pieds à Virginie, »

Autre incident analogue.

Dans une ville où l'on s'apprêtait à jouer Paul et Virginie, du même ancien Opéra-Comique, le machiniste local avait imaginé, pour le naufrage,

une équipe plus ingénieuse que celle de Paris. Le dénoûment était heureux : l'auteur de la pièce 3-^ sauvait Virginie, et la rendait à Paul. Avant ce \'l^\^ fortuné rapprochement, le livret indiquait que Virginie, tombée du Saint-Géran dans les flots en courroux, devait être mise en péril, de manière à \\q tenir le public en émoi pendant quelques minutes. Après quoi, on la voyait rentrer en scène, au ï^^^' lieu d'une ivresse générale. ♦

Le machiniste avait porté son effort sur les p^^^' péties de Virginie, kncée au fond de Tabîm^^^ reparaissant au somm'et des lames. Il avait réu^^^ rendre ces mouvements de manière à faire illusî- ^^' Virginie, remplacée par une figurante, est d^^^ ballottée par les flots, avec un effet nature qu^^ public, profondément impressionné, applaudi^^ . outrance. Heureux et fier de ce triomphe, le mac niste se complaît dans le jeu de son équipe. Mai^^ le prolonge trop, car, tandis qu'il laissait toujou-^ en danger, sous les yeux du public, la fausse V^^^ " ginie, l'autre, la vraie, était entrée en scène sa ^ se douter que son sosie se balançait derrière C- — sur la crête des vagues en fureur ! . . .

Les directeurs des théâtres de province ont '*===^^ parfois des procédés très - bizarres. A Châteai Chinon, la troupe manquant de femmes, le i ^ recteur remplaça les deux mères par deux pères.

La feuille de bananier sous laquelle s'abriter»^

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J^aul et Virginie a mis à la torture l'esprit de plus cîun garçon d'accessoires,* qui s'est dit : «Une feuille de... comment ça peut-il bien être fait?» Dans une ville d'arrondissement, l'un d'eux trancha un jour la question d'une façon originale. ^Voyons, se dit-il, il s'agit pourtant de garantir "Virginie de la pluie, à quoi bon une feuille de... chose? .j'ai mieux que ça au magasin. » Après sivoir secoué la poussière du vieux parapluie rouge "traditionnel (quel est le magasin d'accessoires qui n'a pas son parapluie rouge?), il le mit entre les xnains des deux amants, et leur dit : « Voilà votre affaire; vous serez bien mieux à l'abri là-dessous que sous une feuille de... chose. »

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