PIERRE ET CATHERINE ^ ET COMMENT IL FIT LA MARATRE
Une après-midi de l'été de 1847, un visiteur sonnait à la porte de l'un des deux pavillons que le célèbre docteur Ségalas avait fait construire à Bou-
gîval, sur la route, au bord de la Seine. Une bonne vint ouvrir.
— Le directeur du Théâtre-Historique? demanda rétranger.
— Je vais prévenir monsieur, dit la bonne.
Veuillez attendre ici, sous le bosquet.
C'est aipsi. que le propriétaire appelait pompeusement quelques brins de vigne vierge entrelacés auprès de la porte d'entrée.
Je me trouvais sur le chemin de halage, abrité par la maison contre un soleil ardent. On m'annonça une visite. ^
— Une visite? Quelle idée de venir par une telle chaleur! Ce monsieur a-t-il dit son nom?
— Je ne le lui ai pas demandé.
— Comment est-il?
'— Dame! je n'ai pas bien regardé. Il a un chapeau de paille et des souliers pleins de poussière. Et puis il tient à la main une baguette avec laquelle il fait tomber les feuilles de la vigne vierge.
— Elle n'en a pas déjà, de trop, dis-je avec la contrariété d'un homme que l'on dérange.
Je quitte mon ombre et je me dirige vers le visiteur. Il regardait à travers la porte et se présentait de dos. A le juger ainsi, ce devait être quelque fournisseur de campagne. Il se retourne ; je reconnais M. de Balzac, le grand Balzac !... Je l'avais vu souvent, sans lui avoir jamais parlé.
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Je me confonds en excuses pour l'avoir fait attendre. Je lui offre avec mille empressements d'entrer dans le petit salon.
— Nous étoufferions là dedans, dit-il avec bonne humeur. Est-ce indiscret de vous demander si vous n'étiez pas quelque part plus au frais, lorsque j'ai sonné à votre porte?
"* Ma foi, monsieur de Balzac, je vous confesserai que j'étais tout bonnement sur le chemin de h^^e, à l'ombre, au bord de la rivière, 011 il y a une belle herbe verte, qui fait paraître encore plus jaune le gazon de mon jardin.
"" Eh bien, dit Balzac en riant, c'est là, si vous k voulez bien, que nous allons causer. Montrez- Sicile chemin.
Quand il fut assis, bien à son aise, il m'expliqua que depuis longtemps il projetait de composer pour notre théâtre un grand drame historique, dont ilavaules éléments, ainsi que j'allais le voir; mais q^ïl avait été retenu par la crainte de rencontrer une certaine opposition de la part d'Alexandre Dulïîas. Il avait appris, tout récemment, qu'à côté du grand écrivain se trouvait un directeur respon- ^^^le; que ce directeur c'était moi; or, étant mon ' voisin (Balzac avait alors une maison de campagne à Marly-le-Roi), il s'était décidé à s'arrêter à Bougival pour me demander franchement quelques renseignements.
3o Historiettes et Souvenirs
— N*ayez aucune appréhension, dis-je à M.
Balzac ; notre patron littéraire accueillera avec ( thousiasme l'idée de voir un auteur aussi consi rable que M. de Balzac s'associer à lui pour la glo i et le succès de notre théâtre,
A Tappui de cette déclaration, je citai le nc^> d'Adolphe Dumas, que Vautre Dumas avait f] ternellement accueilli avec son Ecole des milles ; le nom de Joseph Autran, le père de Fille d'Eschyle; celui de Paul Meurice, à nous devions un Hamlet en beaux vers, etc., &
— A la bonne heure, dit Balzac, me voilà tou ^ fait rassuré. Je puis donc, sans inconvénient, vo parler de mon drame historique. Il s'appelle Pierre et Catherine. Pierre V^ et Catherine Russie! c'est, je crois, un excellent sujet de pièc
— Traité par vous, monsieur de Balzac, le sujF ne peut être qu'excellent. Etes-vous avancé? av^ vous un plan détaillé ?
— Tout est là, dit Balzac en se frappant le fror^ Il ne s'agit plus que d'écrire. Tenez, on pourr répéter après-demain le premier tableau.
— Je serais bien curieux de connaître ce premî^ ^ tableau, dis-je de mon air le plus aimable.
— C'est très-facile. Nous sommes dans une aix " berge russe. Vous voyez d'ici le décor ? Bon. Darx^ cette auberge beaucoup de mouvement, parce qn'tl y a sur la route des passages de troupes. On entre.
D*un Homme de Théâtre. 3i
on sort, on boit, on cause, mais tout cela très-rapidement.
Parmi les gens de la maison, une servante jeune,
^^ve, alerte. Faites attention à cette femme-là I...
"^ileest bien campée, pas de beauté, mais un pi-
î^ant exceptionnel ! On la lutine en passant : elle
^ourit à tout le monde. Cependant, il ne faut pas
^Uer trop loin, ni en paroles ni en gestes. Aux pro-
Pos vifs, aux étreintes entreprenantes, elle répond
P^r des gifles qui valent des coups de poing.
Entre un soldat plus crâne que les autres, chargé d'une mission particulière et pressée : il se donne, pour l'accomplir, le temps qu'il veut employer. n peut donc boire à son aise, et causer longuement ^vec la servante, si elle lui plaît. Et, en effet, elle lui plaît à première vue ; quant à elle, le soldat lui ^ semble un beau soldat.
— Fille, dit-il, en la prenant par la t«rille, tu me ^c^riviens, mets-to^là, près de moi à cette table, et *^^^^ons ensemble. — Le soldat s'assied et fait asseoir i^ servante.
S'apercevant que le vieil hôtelier n'est pas de cet ^"^îs, le soldat se lève avec fureur, et, écrasant son P^^îngsur la grosse table -de sapin : Qu'on ne s'opl^^^se point à ma volonté, sinon je mets le feu à la •^^Taquel Et il l'aurait mis, en vérité. C'était ce- Pendant un honnête militaire, mais terrible avec ses ^^férieurs. .
Le vieil hôtelier fait signe à la jeune fille d'obéir. Que voulez-vous ? Lorsque les troupes sont déchaînées dans les campagnes, le pauvre paysan est bien en peine !
Le soldat s'était remis à table. Il avait le bras tendrement passé autour du cou de la servante ; il ne détachait ce bras que dans les moments oCi il prenait son verre, l'autre main étant occupée à tenir le tuyau de la pipe qu*il fumait. Quand il avait largement bu, il regardait avec passion la fille d'auberge, et il lui disait : <c Sois tranquille, je te donnerai une bien plus belle cabane que celle-ci. »
Tandis qu'ils causent immobiles, sans s'occuper
d'autre chose, la porte du fond s'ouvre. Un officier
paraît. En le voyant, chacun se lève avec respect.
.Les soldats font le salut réglementarre et se tiennent
immobiles.
Seuls, le soldat et la servante demeurent assis. Ils n'ont ni entendu ni vu l'officier. B^arquant cela,le personnage gradé s'indigne, ses yeux s'arrêtent sur ' la servante ; il ne cesse point de la regarder, tandis qu'il s'avance vers la table. Arrivé près du soldat, il lève le bras et l'abaisse avec une force terrible sur l'épaule du pauvre diable qui se courbe sous le choc : a Debout, drôle 1 s'écrie l'officier. Vas écrire sur le comptoir ton nom, celui de ton régiment, ton numéro d'ordre et attends-toi à avoir bientôt de mes nouvelles ! »
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Au premier moment, c'est-à-dîre en recevant le coup sans savoir qui le donnait, le soldat s*était senti disposé à se venger ; mais en reconnaissant un supérieur, Tinstinct de défense avait, été domine par l'habitude de la subordination. Il se dresse automatiquement, il fait le salut et va inscrire au comptoir le nom demandé.
• Cependant Tofficier considère la servante avec un redoublement d'attention. Cet examen paraît le calmer et l'adoucir. Le soldat, ayant écrit, présente humblement le papier. « C'est bon, dit l'officier en ^^ lui rendant, va-t'en. »
Le soldat fait un nouveau salut, tourne sur ses ^^lons selon l'ordonnance, et sort sans regarder P^'*5onne, pas même la jolie fille.
A celle-ci Tofficier fait un sourire, elle répond en
^^^riant aussi. « Un bel homme 1 » pense-t-elle.