I-.eb^l homme s'assied à la place que le soldat
^^^Upait. Il demande qu'on lui apporte ce qu'il y
^^^ meilleur dans l'auberge, et il invite la servante
"^^i tenir compagnie. Elle accepte sans hésitation.
ï^a conversation s'engage entre eux et devient
P^^mptement très-intime.
Xjn étranger se montre à la porte d'entrée. Il est ^^Veloppé dans un grand manteau.
^n voyant ce personnage, hommes et femmes ^^ïtibent à genoux. Quelques-uns inclinent leur ^^Ont jusqu'à terre.
Pas plus que n'avait fait le soldat, Tofficier remarque ce qui se passe derrière lui. La séduisa fille d'auberge est en train de l'ensorceler. Dans moment d'enthousiasme, l'officier s'écrie : « Tu divine, Je t'emmène. Tu auras un bel appartenu où il fait très-chaud. »
De loin, le personnage au manteau examine ■groupe resté indifférent à sa venue. Comme mal| lui, la fille espiègle attire son attention et sa sy pathie. Il s'approche de la table, et rejetant s manteau en arrière, il reste les bras croisés sur poitrine. L'officier jette les yeux sur lui. Aussi l'officier se lève en pâlissant, et, s'inclinant très-b il balbutie ces mots : a Ah, pardon, sire ! »
— Relève-toi.
De même encore que le soldat, l'officier se rel tout d'une pièce, attendante bon plaisir du maî Le maître était occupé à regarder de près la s vante; de son côté, elle considérait avec admirât et sans trembler le tzar tout-puissant.
— Tu peux te retirer, dit celui-ci à l'officier garde cette femme, je lui donnerai un palais !
Ainsi se rencontrèrent pour la première Pierre I" et celle qui devint Catherine de R siel...
— Eh bien ! que dites-vous de mon prologi demanda Balzac.
— Très-curieux, très-original ! mais le reste ?
Uun Homme de Théâtre, 35
— Sous peu, vous l'aurez. La donnée est intéressante; vous verrez!... Comme cadre aux événements historiques, je rêve une mise en scène toute nouvelle. La Russie est pour nos tliéâires, et principalement pour le vôtre, une mine féconde à exploiter. On y viendra. Au point de vue décoratif et plastique, nous en sommes encore, quand il s'agit ^^ ce riche et grandiose pays, aux enluminures représentant le passage de la Beresina, et la mort de Poniatowski avec son grand diable de cheval qui a i air de vouloir avaler des glaçons.
S'animant à mesure qu'il parlait : a Et les habi- ^^nts? Des coeurs d'or! bien préférables aux nôtres. Quant à leurs paysans, il n'y a plus que parmi ^ux qu'il existe des ténors. Nos campagnards, à ^QUSjOnt tous des voix deprudhommes enrhumés.. . ^^ 'a haute société russe I adorable ! au surplus, ^est là que j'ai choisi et obtenu ma femme !... »
•Balzac me laissa enthousiasmé de lui et bâtissant
^^5 iriontagnes d'espérances en raison du succès iné-
^^table de Pierre et Catherine.
Lorsque je le revis, tout était changé.
*1 avait renoncé momentanément à la pièce russe.
^ s'engageait à nous la donner plus tard ; mais il
^^^it réfléchi. C'était une entreprise colossale, pour
^^Uelle il ne fallait rien négliger. Or, il lui man-
^^^it une foule de détails indispensables sur cer-
^^ines cérémonies, sur certains usages, qu'il se
proposait d'étudier sur les lieux mêmes, attendu que, durant l'hiver suivant, il devait faire un voyage à Saint-Pétersbourg et à Moscou... Bref, il me priait de ne pas insister, offrant de livrer au printemps une pièce en remplacement de celle qu'il ajournait.
Malgré mon désappointement, je dus souscrire aux désirs de M. de Balzac, et, en désespoir de cause, je le priai de me dire, si cela était possible, quelques mots du sujet nouveau qu'il nous destinait.
— Ce sera une chose atroce, reprit Balzac avec le contentement d'un homme à qui l'on a cédé. — Cpmment ! atroce? — Entendons-nous, il ne s*agit pas d'un gros mélodrame oti le traître brûle les maisons et perfore à outrance les habitants. Non ; j^ rêve une comédie de salon où tout est calme, tran.— quille, aimable. Les hommes jouent placidement^ t au whist, à la clarté de bougies surmontées cie leurs petits abat-jour verts. Les femmes causent ^^t rient en travaillant à des ouvrages de broderie. O n prend un thé patriarcal. En un mot, tout annoa^re la règle et l'harmonie. Eh bien, là-dessous les pai.ssions s'agitent, le drame marche et couve jusqu-'à
' ce qu'il éclate, terrible, comme la flamme d'x^iti incendie. Voilà ce que je veux.
— Vous êtes dans votre élément, maître. Alors votre donnée est trouvée?
D'un Homme de Théâtre. Sy
— Complètement. C'est le hasard, notre collaborateur habituel, qui me l'a fournie. Je connais une famille — je ne la nommerai pas — composée d'un mari, d'une fille (que le mari a eue d'une première union), et d'une belle-mère, jeune encore et sans enfant. Les deux femmes s'adorent. Les soins empressés de l'une, la tendresse mignonne et caressante de l'autre, font l'admiration de l'entourage.
Moi aussi, j'ai trouvé cela charmant... d'abord. — Ensuite, je me suis étonné, non point qu'une belle-mère et sa bru fussent bien ensemble, — cela
n'est pas précisément contre nature, — mais qu'elles fussent trop bien.
Malgré moi, je me pris à observer ; quelques
incidents futiles me maintinrent dans mon idée.
Enfin, une circonstance plus grave m'a prouvé, un
de ces derniers soirs, que je n'avais point porté un
jugement téméraire.
Comme je me présentais dans le salon, à une
heure où il ne s*y trouvait presque plus personne,
)^ vis la bru sortir sans m'avoir remarqué. Elle
regardait sa belle-mère. Quel regard I quelque chose
comme un coup de stylet. La belle-mère était
■ occupée à éteindre les bougies de la table de w^hist.
pie se retourna du côté de sa belle-fille ; [leurs
y^ux se rencontrèrent, et le plus gracieux sourire se
^^ssina en même temps sur leurs lèvres. La porte
^ étant refermée sur la bru, l'expression du visage
de l'autre femme se changea subitement ( amère contraction.
Tout cela prit, vous le pensez bien, le tem éclair, mais ce temps m'avait suffi. Je me dis deux créatures qui s'exècrent I que venait-i passer ? Je n'en sais rien, jamais je ne vou savoir ; mais, partant de là, un drame tout se déroula dans mon esprit.
— Et, -pour la première représentation offrirez une belle loge à ces dames, afin ( profitent de la leçon que la pièce contiend doute à leur intention ?
— Assurément, j'offrirai la loge dont vo lez, et puisque vous en faites la remarque, ce oblige, dès à présent, à m'en réserver une d< mais je ne songe nullement à donner des le qui que ce soit. Bien présomptueux serait le i cier ou l'auteur dramatique qui écrirait pou ner des leçons ! Il influence ses lecteurs ou i
teurs sans but défini à l'avance ; à son tour, i l'action de son temps, sans se rendre corn] comment ni du pourquoi. Instinct et hasard Pour en revenir à ces dames, elles joi comédie de la tendresse, cela est, pour moi, 1: doute ; mais les choses peuvent en rester là elles, sans aboutir fatalement à un drame qi peu foncé. Elles m'ont fourni, je le répèi simple point de départ. Mes déductions i
Uun Homme de Théâtre. 39
sont le fruit de mon imagination, et n'auront jamais, — je me plais à le croire, — rien de commun avec les réalités de leur existence. Dans tous les cas, si leur désunion contenait, ce qu'à Dieu ne plaise, les germes quelconques d'un dénoûment violent, il serait très-possible, en effet, que ma pièce les arrêtât sur cette. pente.
— Faites donc, maître, et tout sera pour le mieux.
Quelques mois s'écoulèrent. Le voyage en Russie eut heu; puis, vint l'heure du retour. J'en fus instruit des premiers, et je courus chez M. de Balzac, à^ son hôtel de l'avenue Fortunée.
Je frappai à la dernière porte à droite en venant ^es Champs-Elysées. L'entrée n'avait'rien de monumental : elle était munie d'une petite fenêtre grillée qui s'ouvrit au bout d'un moment : un domestique en veste rouge me fit décliner mes nom et qualités; il disparut, et bientôt après, je fus introduit dans un jardinet dont les allées étroites étaient macadamisées jusqu'à la maison. Là, j'entrai dans ^n salon un peu bas. Ma vue fut immédiatement attirée par un magnifique buste en marbre, dû
4 David d'Angers, et représentant le maître du logis.
Balzac était à l'autre extrémité du salon : il me laissa contempler son buste ; puis il me cria de loin : * Le voilà, votre manuscrit! »
Alors, je vis mon auteur, debout contre une tabla de travail, vêtu de sa grande robe monacale de laine blanche, la main appuyée sur un manuscrit de papier grisâtre. Le manuscrit rayonna à mes yeux comme doit rayonner à ceux du chercheur d'or la pépite qu'il vient de découvrir.
J'accourus. Sur le premier feuillet, Balzac avait écrit de sa main, en gros caractères : GertrudEj tragédie bourgeoise, en cinq actes et en prose. Au verso, se trouvait la distribution projetée de la pièce. Mélingue était désigné pour le rôle de Ferdinand, famant de la belle-mère et de la bru. M"»® Dorval devait jouer Gertrude, Les noms de Mathis, Barré (aujourd'hui sociétaire de la Comédie-Française), Saint-Léon, Gaspari, etc., figurent encore pour les autres rôles.
Au-dessous, l'auteur a minutieusement indiqué tout ce qui concernait l'époque, le tr-uc de l'action, l'ameublement et le décor. Il va jusqu'à donner la mesure du double tapis, qu^il juge indispensable pour la mise en scène. Ces curieux détails ont été ramenés, dans l'œuvre imprimée, aux mentions sommaires en usage.
Quant à l'unique salon, dans lequel la pièce primitive devait se jouer, il fut ensuite additionné de la chambre où Pauline se suicide.
Nous décidâmes qu'une première lecture aurait lieu le surlendemain chez M. de Balzac, et que je
I D'un Homme de Théâtre, 41
me chargeais d'amener M^'^Dorval et Mélingue. Au i jour indiqué, nous étions réunis, et Tauteur com- \ mença en disant d'une voix claire : Gertrude, tragédie bourgeoise !!! — Oh ! oh I Gertrude ! tragédie! fit M°*® Dorvai à mi-voix ! — « N'interrompez pas, » s'écria Balzac en riant. Il reprit son manuscrit, et un silence religieux fut observé.
On s'arrêta à la fin du second acte. Impossible d'aller plus loin, tant l'œuvre était longue et touffue. En sortant, nul d'entre nous n'avait songé à faire des compliments à l'auteur sur ce que nous venions d'entendre : nous avions positivement la cervelle troublée comme si l'on nous eût fait prendre d'un vin capiteux.
Balzac nous accompagna jusqu'au seuil de sa Maison, sans paraître s'être aperçu de notre irrévé- ^ence; il nous donna un autre rendez-vous.
Balzac nous lut ses trois derniers actes. Le suicide (Je Pauline était l'objet d'urf récit, ce qui fit encore bondir M""® Dorvai. Balzac s'arrêta, la re- ^ardg^ un moment, puis il dit : J'ai compris ! et il °^^înua. Parvenu à la fin du cinquième acte, et ans attendre nos réflexions : « Des longueurs ; un 4Uart de la pièce à couper ; un récit à mettre en '«ion...
Et un titre à changer, ainsi qu'un comédien, » ^^^ï*îa vivement M"® Dorvai, en indiquant d'une ^^^n, sur le manuscrit, le mot : Gertrude, et de
l'autre, en désignant Mélingue, qui baissait la tête. Il avait prié la grande comédienne, sa cama^ rade, de lui faire retirer un rôle qu'il ne sentait pas fait pour ses moyens.
Le titre ne souleva point d'objections. On le remplaça par celui de la Marâtre , qu'il a glorieusement gardé. Quant à la question Mélingue, ce fut une autre affaire. Balzac ne voulut entendre à rien. La discussion s'engagea, longue, fatigante, tout en restant des plus courtoises. Mélingue, épuisé, dit : Allons ! vous y tenez absolument ? — Absolument. — Eh bien, alors, j'obéis!
A ce mot, Balzac éprouva comme une commotion. Cessant de parler, il fit quelques tours dans le salon, puis, venant à Mélingue : a Je n'accepte pas cela, dit-il. Je vous veux convaincu; obéissant, non I Votre concession m'a été au cœur. C'est une grande preuve de déférence et d'amitié. Laissez ce rôle et donnez-moi la main ! » Mélingue était fort ému ! nous avions beaucoup d'émotion aussi.
Quelques conférences entre Balzac et M"** DorvaBfirent subir à la pièce les plus heureuses modifi — cations.
La vaillante comédienne était souffrante ; ell< n'en commença pas moins les répétitions avec um ardeur extrême. Elle y apportait un liant, un charm
dont se souviennent encore ceux qui eurent tL < bonheur de la seconder. Ce fut dans un de ses m(
D'un Homme de Théâtre* 43
ments d'entrain qu'elle esquissa, à mon intention, sur la table du souffleur, un paysage à la plume, dont le dessin enfantin est intéressant par son inexpérience même, et surtout par la consécration touchante que la mort donne aux moindres souvenirs laissés par ceux que l'on a aimés et admirés.
M"** Dorval était minée par le mal implacable qui devait sitôt l'emporter. Elle ne put continuer les répétitions ; l'on confia son rôle à M"** Lacressonnière. La remplaçante obtint le succès que Ton sait, mais un jour qu'on la complimentait, elle répondit: a Ah ! si elle avait joué, elle I »
La Marâtre fut représentée en juin 1848, ce qui veut dire au milieu des circonstances politiques les plus désastreuses !... Les théâtres étaient forcément abandonnés... Cependant telle est la puissance du génie, que ce qui restait à Paris de vaillant en littérature, se pressa dans la salle, et fit à l'œuvre de Balzac l'accueil sympathique et chaleureux qu'elle méritait.
Le lendemain de la représentation, j'allai rendre ^^site à l'auteur.
— Nous avons remporté la victoire, lui dis- je ^U ton joyeux.
-*^ Oui, me dit Balzac, une victoire à la façon de ^^Ue de Charles XU.
En le quittant, je me risquai à lui demander où
il était la veille et à lui reprocher de ne pas s'être montré à nous.
— Mais, me répondit-il en souriant, j'étais caché dans la loge des dames X...
— Ah ! eh bien ! ajoutai-je avec curiosité.
— Eh bien, la pièce les a beaucoup intéressées. Au moment où Pauline s'empoisonne pour laisser croire que sa belle-mère Fa assassinée, ma jeune fille a poussé un cri d'horreur ; elle m'a lancé un regard de reproche, regard mouillé d'une larme, et, saisissant vivement la main de sa belle-mère, elle a porté cette main à ses lèvres avec un élan...
— Sincère?...
— Oh ! oui f J'en suis sûr.
— Vous voyez bien, maître, que votre pièce peut servir de leçon ?