I . Gaule et France
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aussitôt son vieux soutien ; alors elle lui donna à garder aiir-milieu de la France la chambre des pairs, cette dernière forteresse de la royauté du droit divin.
<c Ainsi la volonté providentielle se trouve faus- ' sée, un instant, par ^accident précoce du 9 thermidor; et lorsque cette divinité qui veille à la loi* du progrès, de quelque nom qu'on la nomme. Dieu, Nature ou Providence, jeta les yeux sur nous, elle fut étonnée de voir, vivante et retranchée au milieu de la France, cette aristocratie qu'elle croyait tuée par la Convention.
a Aussitôt le soleil de juillet se leva, et, comme celui de Josué, s'arrêta trois jours aux cieux.
« Alors eut li'éu cette révolution miraculeuse, qui n'atteignit que ce qu'elle devait atteindre, et ne tua que ce qu'elle devait tuer ; révolution que l'on crut nouvelle, et qui était la fille de 98 ; révolution qui ne dura que trois jours, car elle n'avait qu'un reste d'aristocratie à abattre, et qui, dédaigneuse d'attaquer la moribonde avec la hache ou l'épée, se contenta de la frapper d'impuissance avec une loi et un arrêt, comme on fait d'un vieillard imbécile qu'un conseil de famille interdit.
« Loi du 10 décembre i83i, qui abolit l'hérédité de la pairie;
a Arrêt du 16 décembre i83i, qui déclare que tout le monde peut s'appeler comte ou marquis.
a Le lendemain du jour oh ces deux choses furent faites, la révolution de Juillet se trouva accomplie, car l'aristocratie était sinon morte, du moins garrottée; le parti pur de la chambre des pairs, représenté par les Fitz-James et les Chateaubriand, sortit du palais du Luxembourg pour n'y plus rentrer, et avec eux, toute l'influence aristocratique disparut de l'État, pour faire place à l'influence de la grande propriété, tt Voici comment cette dernière s'établit :
a Louis-Philippe s^était placé près de la royauté expirante, comme un héritier au chevet du lit d*un mourant. Il s* empara du testament que le peuple aurait pu casser ; mais le peuple^ dans son intelligence profonde^ comprit qu'il y avait une dernière FORME MONARCHIQUE A EPUISER, Ct qUC LouiS-
Philippe était le représentant de cette /orme; il se contenta, en consécjuence, de gratter sur l'écusson héréditaire le gratiâ Dei^ et, s'il ne lui imposa pas le gratta populi, c'est qu'il était bien certain que jamais le roi ne s'en souviendrait davantage qu'aux moments oîi il aurait l'air de l'oublier.
« Cependant de nouveaux supports devenaient encore indispensables au noiivel édifice monarchique. Les cinquante mille aristpcrates de Louis XV n'existaient plus ; les deux cents grands seigneurs de François !«' étaient tombés ; les douze grands vassaux de Hugues Capet dormaient dans leurs
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tombes féodales, et à la place des castes détruites, castes qui n'étaient que le privilège de quelques-uns, surgissaient de toute part la propriété et l'industrie, qui sont le droit ^e tous. Louis-Philippe n'eut pas même à choisir entre les sympathies de naissance et les exigences du jnoment ; à la place des cinquante mille' aristocrates de Louis XV, il poussa les cent soixante mille grands propriétaires et industriels de la Restauration ; et la voûte monarchique sa-baissa d'un nouveau cran vers le peuple : — cest le plus bas, c*est le dernier. Voyons si cette repré* sentation aristocratique doit suffire à la France, et si la propriété tout entière doit s'en contenter. . « Nous ne le croycfns pas. Les évaluations les plus élevées portent à cinq millions, et les plus modérées à quatre millions cinq cent mille le nombre des propriétaires actuellement existant en France. Nous adopterons ce dernier chiffre comme le plus bas.
« Parmi ces quatre millions cinq cent mille propriétaires, les censitaires à deux cents francs et au-dessus forment un total de cent treize mille; les patentés des grandes villes, telles que Paris, Lyon, Bordeaux, Marseille, Nantes, Rouen, etc., etc., complètent le nombre de soixante -quinze mille électeurs, auquel s'élevaient les listes de 1 83 1. La grande industrie se mêle donc à la grande propriété dans la proportion d'un quart.
« Enlevé^ ce chiffre, cent treize jçille, au loial de quatre millions cinq cent mille, que nous avons posé tout à rheure, et il restera quatre millions trois cent quatre-vingt-onze mille propriétaires exhérédés du droit d'envoyer des représentants à la Chambre ; et cependant ces parias politiques payent un peu plus des deux tiers de la totalité de Pimpôt, dont les cent treize mille élus n^acquitteçt qu'un peu moins d*un tiers, * *
« C'est ici que nous nous séparons des théories républicaines qui ont précédera nôtre, puisqu'au lieu de chercher l'esprit de progrès dans les prolétaires, nous espérons le trouver: dans les possédants. C'est qu'à Theure qu'il est, les possédants sont presque en majorité en France, puisque, supposez seulement un fils, un neveu ou un héritier quelconque à chacun des hommes formant ces quatre millions cinq cent mille propriétaires, et alors vous aurez à l'instant neuf millions d'individus ayant les mêmes intérêts, partant la même volonté, volonté de conservation, volonté contre laquelle viendrait se briser toute tentative spoliatrice, quand même la possession ne serait pas, aux mains des possédants, inaliénable comme elle l'est, puisque, séparez des vingt millions de Français restant, les femmes, les enfants et les vieillards, vous n'aurez pas un nombre de prolétaires égal à ce nombre de propriétaires. — Mais, nous le répé-
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tons, laposse^sion est inaliénable, quoi quen ait dit, apn de rallier à lui, par la crainte, la voix menteuse di^ouvernement qui, après s être proclamé faussement, comme nous F avons prouvé, le représe^^tant d^ la propriété, est parvenu à/aire croire momentanément aux possédants quil ny ^ avait de sûreté pour leur fortune que dans la protection quil 4eur offrait contre les espérances agraires^e ceux qui ne possèdent pas,
« ^ n'y a donc que des craintes à calmer, et voilà tout, pour rallier au mouvement progressif la propriété à laquelle une hésitation d'un moment adonné une apparence rétrograde, qu'elle perdra, nous en sommes certains, aussitôt qu'elle verra que l'intérêt général la pousse en avant, sans que son intérêt particulier ait à souffrir.
« En effet, la propriété, si puissante par ellemême, n'a pas besoin de l'appui factice d'un gouvernementqui ne la représente pas, et qui, tenant tout d'elle, tandis quelle ne tient rien de lui, ne peut que lui être mortel, par la part du sang budgétique quil tire du corps de la nation pour injecter dans ses propres veines. Le gouvernement, dans les États, fait V office du cœur che\ les hommes : il faut qu'ail rende aux artères la même quantité de sang que les artères lui confient ; une goutte de moins par pulsation^ et toute la machine est désorganisée,
a Aussi le gouvernement actuel tombera-t-il probablement sans secousse aucune, et par la simple • substitution de la politique rationnelle à la politique révolutionnaire ; il tombera, non point ;?ar les efforts des prolétaires, mai% far la volonté des possédants ; il tombera, parce que, ne représentant que V aristocratie de la propriété, et ne * reposait que sûr elle, l'aristocratie de- la propriété qui, à chaque heure, va se détruisant par ^ la division, manquera un jour sous lui.
a Voilà le gouffre oîi va s'engloutir le gouvernement actuel. Le phare que nous allumons sur sa route n'éclairera que son naufrage ; car, voulût^il virer de bord, il ne le pourrait plus maintenant : le courant qui l'entraîne est trop rapide, et le vent qui le pousse est trop large. Seulement, à l'heure de sa perdition, nos souvenirs d'homme l'emportant sur notre stoïcisme de citoyen, une voix se fera entendre qui criera : Meure la royauté! et Dieu sauve le roi !
a Cette voix sera la mienne. »
Maintenant, peut-être, croira-t-on que ma liaison avec le duc d'Orléans, commencée en i835, devenue plus étroite les années suivantes, apportera quelque changement dans mes opinions? J'en fais juge le public.
Voilà ce que j'écrivais en iSSy, c'est-à-dire quelques mois après avoir reçu, non pas des mains
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du roi, qui avait rayé six fois mon nom sur les listes de présentation, mais des mains de M. le duc d'Orléans, la croix de la Légion d'honneur :
* « Février 1837 *.
(Une visite à Arenemberg.)
a Nous fîmes à peu «près cent pas en silence ; le pnftfiier jé'rinterrompis :
« — Vous aviez quelque chose à me dire, madame la duchesse 2?
a — C'est vrai ; je voulais vous parler de Paris. Qu'y avait-il dé nouveau quand vous l'avez quitté ?
« — Beaucoup de sang dans les rues, beaucoup de blessés dans les hôpitaux^ pas assez de prisons et trop de prisonniers.
a — Vous avez vu les 5 et 6 juin?
« — Oui, madame. »
« — Pardon ; mais je vais être bien indiscrète peut-être, d'après quelques mots que vous m'avez dit hier, je crois que vous êtes républicain ?
tt Je souris.
a — Vous ne vous êtes pas trompée, madame la duchesse : et cependant, grâce au sens et à la couleur des journaux qui représentent le parti auquel j'appartiens et dont je partage toutes les sympathies,
I. Voir les Impressions de Voyage en Suisse, 1837. 2i M">« la duchesse de Saint-Leu, ex-reine de Hollande.
mais non tous les systèmes, on fait prendre à ce mot, — avant d'accepter la qualification que vous me donnez, je vous demanderai la permission de vous faire un exposé de principes. A toute autre femme, une pareille profession de foi serait ridicule ; mais à vous, madame, à vous qui, comme reine, avez dû entendre autant de paroles austères que vous avez dû écouter de mots frivoles en votre qualité de femme, je n'hésiterai point à dire par quels points je touche au républicanisme social, et par quelle dissidence je m'éloigne du républicanisme révolutionnaire.
a — Vous n'êtes donc point d'accord entre vous?
« — Notre espoir est le même, madame ; mais les moyens par lesquels chacun vept procéder sont différents. Il y en a qui parlent de couper les têtes et de diviser les propriétés : ceux-là sont les ignorants et les fous : ils se croient fort en avant, et sont tout à fait en arrière; ils datent de 1793, et nous sommes en i832*...
<c II y en a d'autres qui oublient que la France estla sœur aînée des nations; qui ne se souviennent plus que son passé est riche de tous les souvenirs, et qui vont chercher parmi les constitutions suisse, anglaise et américaine, celle qui serait la plus appli-
I. La conversation avait lieu en effet en i83'4; mais ce ne fut qu'en 1837, comme je Tai dit, que le livre fut imprimé.
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cable à notre pays. Ceux-là sont les rêveurs et les utopistes... '
« Il y en a d'autres enfin qui croient qu'une opinion c'est un habit bleu barbeau, un gilet à grands revers, une cravate flottante et un chapeau pointu. Ils excitent les émeutes, mais ils se gardent bien d'y prendre part. Ils élèvent les barricades et laissent les autres se faire tuer derrière ; ils compromettent leurs amis, etvont se cachant comme s'ils étaient compromis eux-mêmes. Ceux-là ce sont les parodistes et les aboyeurs.
oc Mais il y en a d'autres, madame, pour qui l'honiieur de la France est une chose sainte et à laquelle ils ne veulent pas que l'on touche, — pour qui la parole donnée est un engagement sacré qu'ils ne peuvent souffrir de voir rompre, fût-ce de roi à peuple, dont la vaste et noble fraternité s'étend à tout pays qui souffre, à toute nation qui se réveille. Ils ont été verser leur sang en Belgique, en Italie, en Pologne, ils sont revenus se faire tuer ou prendre au cloître Saint-Merry ; ceux-là, madame, ce sont les puritains et les martyrs.
« Un jour viendra où non-seulement on rajppelîera ceux qui sont exilés, ou non-seulement on ouvrira les prisons de ceux qui sont captifs, mais encore où l'on cherchera les cadavres de ceux qui sont morts pour leur élever des tombes : tout le tort que l'on peut leur reprocher, c'est d'avoir
devancé leur époque et d'être nés trente ans trop tôt.
« Ceux-là, jnadamé, ce sont les vrais républicains, >
« — Il n'est pas besoin de vous demander, me dit la reine, si c'est à ceux-là que vous appartenez.
a — Hélas I madame, lui répondis-je, je ne puis pas me vanter tout à fait de cet honneur. Oui, certes, à eux toutes mes \ympathies; mais, au lieu de me laisser emporter à mon sentiment, j'en ai appelé à ma raison ; j'ai voulu faire pour la politique ce que Faust a fait pour la science ; descendre et toucher le fond.
(c Je suis resté un an plongé dans les abîmes du passé *. J'y étais entré avec une opinion instinctive, j'en suis sorti avec une conviction raisonnée. Je crois que la révolution de i83o nous a fait faire uiï pas, il est vrai, mais que ce pas nous a conduits tout simplement de la monarchie aristocratique à la monarchie bourgeoise, et que cette monarchie bourgeoise était uneière qu'il fallait épuiser avant d'arriver à la magistrature populaire. Dès lors, madame, sans rien faire pour me rapprocher du gouvernement dont je me siiis éloigné, j'ai cessé d'en être l'ennemi. Je le regarde tranquillegpient poursuivre sa période, dont je ne verrai probable-