‹ Historiettes (volume 2)Chapitre 499 sur 522 · VIU · texte numérisé non relu

VIU

Vosire plume y préside, Mais avec peu de fruil :

Nous avons le solide, Et vous n'avez que le bruit.

Si l'amour vous sollicite.

Cherchez fortune au Alarests ; Avec tout vostre mérite, On vous Iraitte en indiscrets.

Le gentil la Feuillade, Quand il est parmi nous, A beau faire gambade, 11 ne fait point de jaloux.

La Sablière i.

Des Réaux s'est essayé pour le théâtre ; nous avons sous les yeux le brouillon^ écrit de sa main, d'une tragédie (ïOEdipe. C'est une œuvre de sa jeunesse et quand l'auteur du (Ad, en 1659, fit représenter Œdipe, l'auteur des Historiettes avait quarante ans.

Nous avons lu attentivement la tragédie de des Réaux, elle est sagement composée ; mais la versification en est sifoible, que nous n'y avons rien trouvé qui méritât d'être cité ".

1 Cette chanson poite, dans la copie de des Réaux, cette signature d'Antoine Rambouillet de la Sablière , d'ailleurs connu par ses jolis madiigaux, publiés chez Baibin en 1680. M. Walckenaer a donne une bonne édition des œuvres de ce poëte. (Paris, Nepveu, 1825, in-8o,)Il y a joint des notices sur la Sablière et sur iMaucroix, pour lesquelles il a puisé dans le manuscrit alors inédit de nos Historiettes.

2 La ballade que nous avions donnée dans la deuxième édition, et dont le retraiij est :

Mais honni soit celui qui mal y pense!

etoit dans les Portefeuilles de Conrart de la main de des Réaux ; elle n'est cependant pas de lui, mais de Ménage qui l'a publiée dans ses Miscellansea.

sur. TALLRMANT DES RÉ AUX. 35

Une cpître en vers, adi'cssce par Tallemant des Réaiix au père Rapin, jésuite, a été mise à notre disposition '.

Le père Rapin, le célèbre auteur du poëme des Jardius,moY{ en 1()87, a écrit au bas de cette épître les mots suivants : des Récutx, depuis converty. Des lettres autographes de Rapin, rapprochées de ces mots, ne permettent pas de douter qu'ils ne soient de sa main. Il résulte de cette courte mention, qu'à une époque avancée de sa vie, en 1685, des Réaux embrassa la i-cligion catholique ; M. de Boze sembloit déjà l'indiquer dans l'éloge de l'abbé Paul Tallemant-.

L' épître de des Réaux n'est pas sans importance ; elle le montre dans un âge avancé, de léger, caustique et frondeur, devenu un personnage sérieux, mettant les choses à leur vraie valeur: enfin elle nous introduit quelque peu dans sa vie privée :

Rapin, je ne saurois différer davantage. Ma muse veut enfin te rendre quelque hommage ; J'en prevo)' bien le risque et qu'au petit troupeau Le cas assurément paroistra fort nouveau : Mais il m'im[)orte peu qu'on y trouve à redire ; T'aimer comme je fais, c'est bien pis que t'ecrire , , Je ne m'en cache point, je voudrois que mes vers Le pussent faire entendre à tout cet univers.

1 Nous devons la communication de cette épître à feu M, Parison, savant bibliographe, ami du père Adry et de Tabbé de Saint-Loger, qui avoit réuni à une excellente bibliothèque de classiques et anciens livres, des autographes fort curieux. La pièce est tout entière de la main de Tallemant des Réaux.

* Histoire de l'Académie royale des Inscriptions et Belles-Letlres^ t. i*% p. 2Û5.

30 NOTICK

Tii ne m'es pas moins cher pour êlrc jésuite; Sous quelque liahit qu'il soil, j'honore le mcrilo. Kl l'on |)cul bien aller jusques aux religieux. Quand de tous les humains ceux qu'on aime le mieux Ou sont bénéficiers ou le voudroient bien être. Ah î plut à Dieu qu'il prît envie à notre maître De voir si sur ce fait je ne suis pas menteur, D'être désavoué je n'aurois pas grand'peur ; En tout temps mes amis ont eu le sort contraire, Leurs veilles jusqu'ici ne leur profitent guère; Ils ont assez fait voir leurs talents merveilleux. Le sit'clc les admire et ne fait rien pour eux. Je ne suis point surpris de voir que l'opulence Fasse aujourd'huy divorce avecque la science ; Elle l'a toujours fait, en quel temps a-t-on vu La Fortune d'accord avecque la vertu?

Qui l'espère se flatte, et leur vieille querelle. Bien loin de s'apaiser, toujours se renouvelle. Il s'en faut consoler et faire son devoir; Mériter du bonheur, c'est plus que d'en avoir. Les peines, les travaux sont même salutaires ; 11 n'est pas bon d'avoir toutes choses prospères ; Rien ne fait voir si clair que la calamité, Et rien n'aveugle tant que la prospérité. Dans mes afflictions, au milieu de mes pertes, J'ay fait, pour mon repos, d'heureuses découvertes Et me voir dans ton cœur placé comme j'y suis, C'est un bien que je crois devoir à mes ennuys. Ma disgrâce, en effet, me vaut cet avantage; Je t'aurois bien toujours connu par ton ouvrage. Et de tes grands Jardins contemplant les beautés, J'eusse admiré la main qui nous les a plantés. Quoyque la fable ait dit de ceux des Hesperides, Ce n'etoient auprès d'eux que des sables arides; Mais je t'eusse peut-être admiré sans te voir. Cependant, cher Rapin. ton sublime savoir Ne mérite que trop qu'on t'aille rendre grâce De tout l'or que pour nous tu lires du Parnasse.

SUll TALLKMAM DliS 11ÉA.LX. 37

Je n'ose (lire loul, j'épargne la pudeur;

Si j'ainic ton esprit, j'aime cucor mieux Ion c(eur.

Sauroil-on trop louer celle iuimeur bienfaisanle,

Ces soins ollicieux, celle ardeur obligeanle?

Je liens qu'an plus haut point un mortel est monté

Lorsqu'en luy la lumière est jointe à la bonté :

Mais cet heureux concert, ce divin assemblage,

Se trouve rarement, et surtout en notre âge ;

Les hommes éclairés abusent de leurs dons,

On ne voit presque plus que les sots qui soient bons.

Ton amitié, llapin, à ton poëme est semblable,

Elle instruit, elle plaist, tout en est agréable.

Pour moy, rien ne m'est cher comme mes bons amis ,

C'est ce qu'en mon estime au plus haut rang j'ai mis.

Au prix de tels trésors, nuls trésors ne me tentent ;

Après les bons amis, les bons livres m'enchantent.

A toute heure, en tout temps, je tiens entre les mains

Les ouvrages fameux des Grecs et des Romains.

O le grand don de Dieu que d'aimer la lecture!

Avecque ce secours jamais le temps ne dure.

Que de gens à la ville, aussi bien qu'à la cour,

Voyons-nous s'ennuyer la plus grand'part du jour !

Ils ne savent que faire, et sans la comédie.

Ces sots meneroient bien une plus triste vie ;

Je pense, en bonne foy, que les propres acteurs

N'y vont pas si souvent que certains spectateurs.

Certes, le ciel a beau nous faire des largesses,

Il a beau nous donner des grandeurs, des richesses,

A moins qu'il daigne encor nous donner du bon sens,

A vray dire, il nous fait de dangereux présents :

A tel il vaudroit mieux être gueux qu'être riche ;

Car, s'il n'est insolent ou prodigue, il est chiche.

Combien à leurs trésors se laissent éblouir !

On sait moins que jamais comme il en faut jouir.

Regardez ces abbés, dont le train magnifique

Aux dévots fondateurs fait tous les jours la nique,

N'oyez-vous pas partout vanter leur charité?

En voyez-vous un seul qui ne meure endetté,

Ou. pour pailfT rorrort, (jui ne monro insolvable?

Ils doivonl loiit eiij-emhlo Ji l)i(Mi. aii nioiulo, au diable;

Pour le diable, sans doulc, il s'en fait bien payer,

Kn vain avec ce rusire on voudroit dilayor.

Mais nous voilà, llapin, sur une ani|)lc matière,

M'entrons point, je le prie, en si vaste carrière!

Je fuis le lieu commun, et j'aime mieux finir.

Que d'une rapsodie aller l'entretenir.

On voit dans cette cpître des Réaux désabusé des préventions des Réformés contre F Église romaine, et devenu Tami d'un jésuite qui s'est fait un nom dans les lettres; il y parle de ses afflictions, de ses pertes, de sa disgrâce, circonstances de sa vie presque entièrement ignorées.

En effet, toute la famille avoit déjà éprouvé des revers de fortune à la mort de PieiTe Tallemant, frère aîné de des Réaux, par l'infidélité d'un sieur Bibaud, son associé'. Quant à la disgrâce dont il se plaint, nous ne pouvons même présumer quelle en a été la nature : il n'appartenoit à aucune compagnie judiciaire; il avoit trop de philosophie pour ne [as préférer son indépendance à la faveur des Grands, et janiais homme ne fut moins courtisan. D'autres découvertes viendront peutêtre un jour dissiper ces obscurités.

Nous avons pu déterminer la date de la naissance de Tallemant des Réaux ; mais nous n'avions pu jusqu'ici fixer l'époque de sa mort. JNous savions seulement qu'il vivoit encore en 1691, et qu'il n'existoit plus en 1701. Cela ressort de deux actes de l'état civil, inscrits aux

^ Historiette de Cabbé Tallemant, etc.

SUK TALLIiMAINT DES RIVAUX. 39

registres des paroisses de Saint-Nicolas- des-Giiamps et de Saint-Eustaclie, à Paris.

Le premi(T est Tacte de baptême d'Elisabeth Fiambouiliet; il est ainsi conçu :

« Elisabeth, née le 23 mai IGOl, fille de Pierre de Rambouillet, écuyer, sieur de Lancry, et de dame A.nne Bourdin, son épouse, demeurant rue de Berry. Le parrain, Jacques de Monceau, écuyer, sieur de Davene ; la marraine, dame Elisabeth de Rambouillet, épouse de Gédéon Tallemant, écuyer, seigneur des Réaux, demeurant rue Saint-Augustin. »

Pierre Rambouillet étoit frère d'Antoine Rambouillet de la Sablière et de M"' Tallemant des Réaux.

Nous avons dû la connoissance du second de ces actes à M. Ravenel, l'un des Conservateurs de la bibliothèque du Roi. La première édition de cette notice étoit imprimée, quand ce courageux investigateur nous fit part de la découverte qu'il venoit de faire, dans les registres de la paroisse Saint-Eustache de Paris, d'un acte de mariage du 8 février 1701, passé entre Charles Trudaine de Montigny et Renée Madeleine de Rambouillet; cette dernière y est assistée de sa grande-tante Elisabeth de Rambouillet, veuve de Gédéon Tallemant, seigneur des Réaux, décédé.

On conserve aussi dans le cabinet généalogique de la bibliothèque impériale une quittance donnée le l"juillet 1701 par Elisabeth de Rambouillet, veuve de Gédéon Tallemant, écuyer, sieur des Réaux. Mais nous sommes redevables de découvertes plus précises à M. Louis Paris, qui après avoir fait connoître les précieux manus-

AO INOTJGE

crits de Maucroix conservés dans la bibliothèque de Reims, a donné de cet ingénieux écrivain, ami particulier de la Fontaine et de notre desRéaux, une charmante édition qu'un grand nombre d'agréables pièces jusqu'alors inconnues sufilroit pour recommander. Ces notes, ces mémoires, ces poésies de Maucroix étoient ou des autographes, ou des transcriptions faites sur les originaux, par le chanoine de Reims Favart, autre ami de Maucroix et son commensal. Favart joignoit souvent aux pièces qu'il transcrivoit des remarques aujourd'hui fort précieuses. On en pourra juger d'après celle qui accompagne l'épitre de Maucroix à son ami des Réaux ;

cher Astibel, c'est fait de moy \ L'archiduc est près deRocroy. ..

« Astibel » ajoute Favart, « sage enchanteut favorable » à Amadis; c'est des Réaux qui abjura, le 17 juillet » 1685, entre les mains du R. P. Rapin. L'abbé Talle- » mant, dit ici le pèrej, est frère de des Réaux ; le jeune, » qu'on appelle le fils^ est fils d'un maître de Requestes. » La mère de des Réaux est Monnerot, et la mère de » l'autre est M"' Bigot ^ Des Réaux est fils d'un par- )) tisan que M. Colbert a ruiné. Il est glorieux ; les » louanges le rendroient fou. Il dit qu'il est en esprit

^ Réimprimée à la suite de cette notice.

2 Erreurs de Favart. La mère de des Réaux éloit Rambouillet, et la mère de l'abbé Tallemant étoit Marie de Montauron. — On voit que cette note, toute curieuse qu'elle est, a été rédigée par un provincial qui ne conuoissoit le monde de Paris que par ouy-dire. li ne pouvoity avoir aucun rapprochement possible entre la grande, belle et altière M"« de Moutbazon et notre des Réaux, alors sexagénaire.

si; Il TALLEMAM DKS KKVIJX. 41

» ce que M'"*' de Montbazon est en beaulé. Il n'a que » deux filles. »

Ainsi des Réaux avoit fait abjuration le Î7 juillet 1685, entre les mains du père Rapin. Les Mémoires de Maucroix vont nous apprendre l'époque de sa mort, et nous parler une dernière fois de lui ep termes meilleurs et sans doute plus vrais:

« Le 6 novembre 1692 mourut à Paris, dans sa » maison, près la porte de Richelieu', mon cher ami, » M. des Réaux. G'estoit un des plus hommes d'hon- » neur et de la plus grande probité que j'aye ja- » mais connu. Outre les grandes qualités de son esprit, » il avoit la mémoire admirable, escrivoit bien en vers » et en prose et avec une merveilleuse facilité. Si la com- » position luy eust donné plus de peine, elle auroit pu » estre plus correcte. Il se contentoit peut-estre un peu » trop de ses premières pensées, car, du reste, il avoit » Tesprit beau et fécond, et peu de gens en ont eu autant » que luy. Jamais homme ne fut plus exact : il parloit » en bons termes et facilement, et racontoit aussy bien » qu homme de France. »

Grâce à cette révélation, nous nous sommes empressés de recourir aux registres de la paroisse de Saint-Eustache et nous y avons trouvé l'acte dont voici l'exacte transcription :

« Dudict jour , mardy onziesme novembre 1692 , » défunt messire Gédéon Tallemant, seigneur des Réaux,

1 C'est-à-dire vers le point de la rue Richelieu où commence aujourd'hui la rue Neuve-Saini-Augustin.

42 NOTICIÎ

» demeurant rue Neuve-Saint-Auguslin, décédé du dix » (lu préscul mois, a esté inhumé au cimetière de Saint- » Joseph. » Signé, l'abbé Tallemant, et Tallemant,

Les Ilistoricltcs sont le seul ouvrage important de Tallemant des Réaux qui nous soit parvenu. L'auteur vivoit au milieu de plusieurs sociétés tout à fait distinctes, et la principale étoit, comme nous l'avons dit plus haut, celle de l'hôtel de Rambouillet. Ami de la Marquise, dont il étoit encore rapproché par le mariage d'ime de ses sœurs avec un d'Angennes de la Grossetiere, il se trouvoit au milieu de tout ce que la noblesse et les lettres offroient de plus illustre et de plus renommé ; il voyoit cette femme, si justement célèbre, alliée des deux reines Catherine et Marie de Médicis, entourée de sa noble famille, de ces d'Angennes, de tout point si remarquables, visitée par Madame la Princesse, parM^^' de Rourbon depuis duchesse de Longueville, et par le héros de Rocroy; il y rencontroit la duchesse d'Aiguillon, la vicomtesse d'Auchy, M"'" de Sablé, M"' de Scudery, M"'" de Sevigné, Voiture et M^^' Paulet, cette lionne indomptée, Vaugelas, Malherbe, Racan, les deux Corneille, Mairet, Rensserade, Chapelain, Godeau, Huet, Ménage, Gombauld ; enfin toutes les illustrations comme toutes les célébrités se trouvoient là réunies. Il y recueilloitce qu'il a raconté du cardinal de Richelieu, des Guise et des Valançay, de Rois-Robert, de Ninon, de Marion de l'Orme, etc. De ce cercle brillant, mélange de grandeur et de 'préciosité, Tallemant descendoit à celui des financiers et de la riche bourgeoisie. Fils d'un homme de fi-

SUI\ TALI.IÎMANT DKS KKA'JX. ll^

nance, marié A Elisabeth Rambouillet, fille d'un traitant, cousingermainpar alliance de la fillodeMontauronJntroduit par le mariage de son frère aîné avec M"" de la IfonvilL» au milieu d'un autre cercle opulent, il lui a été facile d'observer de ces dilTérents points de vue la Cour et la Ville, la Noblesse et la Bourgeoisie. Bourgeois luimême, et peu jaloux des pérogativcs que donnoit alors une naissance qui n'est pas toujours compagne du mérite, des Réaux ne put se détendre do mêler à ses observations une teinte de malignité, et il mit une sorte de complaisance à signaler les vices des grands; le même motif le conduisit à faire ressortir l'origine de familles obscures que la fortune avoit favorisées. Porté au libertinage d'esprit, des Réaux ne craignitpas de soulever les voiles assez diaphanes qui recouvroient les désordres de son temps. Il le fit avec d'autant moins de ménagement qu'il n*écrivoit que pour lui et pour quelques amis. Il s'en explique lui-même en ces termes : «Je prétends dire le bien » et le mal, sans dissimuler la vérité... Je le fais d'autant » plus librement que je sçais bien que ce ne sont pas cho - » ses à mettre en lumière, quoyque peut-estre elles ne » laissassent pas d'estre utiles. Je donne cela à mes » amys qui m'en prient*.

Écrivant sous ces influences, des Réaux a peint beaucoup de choses telles qu'elles étoient; mais, entraîné par ses préventions, il a pu quelquefois lui arriver de charger le tableau. Souvent aussi, par le travers d'une imagination déréglée, ses regards se sont arrêtés de

^ Introduction de l'auteur.

44 NOTIGI.:

préférence sur le côté licencieux de la société ; aussi cst-il essentiel en le lisant de faire la part de l'âge et des dispositions de l'écrivain. Lues avec cette précaution, les Historiettes seront utiles; c'est, dans leur genre, un corps de mémoires de la société du xvir siècle, comme ceux de Conrart, comme les lettres de M"'' de Sevigné, de Guy-Patin et de tant d'autres. Toutes les classes viennent à leur tour y comparoître devant le lecteur. Des Réaux nous y montre les grands personnages en déshabilléj, les riches financiers dans leurs modestes commencements, les littérateurs dans les plus petits détails de leur vie privée.

C'est surtout la bourgeoisie que Tallemant a dessinée d'après nature, cette classe que nous connoissions à peine par quelques traits épars dans les correspondances, dans les Mémoires du temps et dans les comédies de Molière. Il a, pour ainsi dire, révélé l'existence de M*"^ Pilou, de cette vieille si spirituelle, qui avec ses saillies et ses bons mots, sera désormais placée dans nos souvenirs, à côté de M"^ Gornuel et de M""' de Gavoie; cette bonne M""' Pilou, veuve d'un procureur, reçue cependant à la Gour, avec qui les duchesses mêmes comptoient, et dont il ne nous étoit parvenu que le nom, parce que Sauvai en avoit parlé deux fois dans ses Antiquités de Paris\ et que l'abbé de Ghoisy, dans une

^ Voici les deux passages de Sauvai :

I. « La vieille Mme piiou, célèbre dans le Cyrus sous le nom d'Airicidie » et de la Morale vivante, m'a dit qu'en sa jeunesse les grands de France, » le duc de Mayenne, durant qu'il étoit lieutenant de la couronne, » Henry IV lui-même, après son arrivée à Paris, alloient ainsi (à cheval) par

SLR TALLKMANT DIÎS RKAUX. 45

partie de ses Mélanges^ restée manuscrite, cite d'elle une anecdote; encore se troinpe-t-il, car il en fait une sage- femme,

Poëte et littérateur, des Réaux a vécu dans l'intimité de la plupart des écrivains de son siècle, et il les a généralement bien jugés. Peu de détails échappent à la postérité sur les hommes célèbres auxquels un pays doit une partie de sa renommée ; mais les littérateurs du second ordre disparaissent dans les rayons de gloire qui environnent les grandes illustrations. C'est précisément à ces réputations secondaires que des Réaux s'est attaché de préférence ; Voiture et Balzac, Gombauld, Costar et Sarrasin, M"" de Gournay, de Scudery et des Jardins ; des Yvetaux et Colletet, Racan, Bois- Robert, Bautru, le ridicule Neuf-Germain, Chapelain, Conrart, et tant d'autres lui devront d'être plus connus et mieux appréciés; et quoique nous soyons nécessairement suspects de quelque partialité en faveur d'un écrivain dont l'existence a été révélée par nos amis, nous croyons pouvoir affirmer qu'à l'avenir il faudra consulter des Réaux quaad on voudra descendre dans les détails privés et souvent minutieux de la

» la ville ; et si le temps sembloit tourné à la pluie, ils mettoient en croupe » un gros manteau, et s'en couvroient quand il coramençoit à pleuvoir. » II. « J'ay appris de la vieille M"^ Pilou qu'il n'y a point eu de carrosses à » Paris avant la fin de la Ligue... La première personne qui en eut étoit » une femme de sa connoissance et sa voisine, fille d'un riche apothicaire » de la rue Saiut-Auloine, nommé Favereau, et qui s'étoit fait séparer de » corps et biens avec Bordeaux, maître des comptes, son premier mari. » {Histoire et Antiquités de la ville de Paris, par Sauvai. 1724, in-fol., t. i", 189 et 101, au chapitre des Voitures et Montures usitées à Paris.)

vie des hommes de lettres dont il parle dans ses ITistorietLes.

Il ne faut pas s'arrêter h rirrévérence avee laquelle des Réaux semble parler de Biaise Pascal, ce garçon (qui) inventa une machine admirable pour l' arithmétique ' et de ce garçon de belles-lettres et qui fait des vers, nommé la Fontaine'-» Au moment où des Réaux écrivoit, en 1G57 et 1G58, \esLettres àun provincial, qui avoient paru successivement sous le nom de Louis de Montalte, n'avoient pas encore rendu la réputation du premier universelle, et quant à la Fontaine, aucune de ses fables n'avoit encore révélé son génie.

Ainsi, nous ne possédons de des Réaux que l'ouvrage qu'il n'avoit pas destiné à voir le jour; c'est y Album auquel il confioit ses souvenirs de toute nature, aussi bien ceux qu'il racontoit inter pocula que ceux par lesquels il jetoit d'agréables distractions dans un cercle d'amis: ses Historiettes sont en quelque sorte Yament meminisse, qu'il destinoit à égayer ses vieux jours. G'étoit aux Mémoires de la régence d'Anne d'Autriche qu'il attachoit le plus d'importance; il y renvoie fréquemment dans ses Historiettes ; c'est là qu'il se proposoit de tracer l'histoire contemporaine; il ne nous est malheureusement rien resté de cet ouvrage, ni des matériaux qu'il a voit au moins réunis pour le composer.

On voit, par V Introduction des Historiettes, qu'en

^ Uistnrielte du président PaschaL et de Biaise Paschal. * Historiette de ta Fontaine.

SUR TALLEMANT DES RlUuX. 47

1057, quand des Réaux les écrivoit, il avoit seulement formé le projet de laisser des mémoires plus importants : « Je renverray souvent, dit-il, aux mémoires que » je prétends faire de la régence d'Anne d'Autriche, ou, » pour mieux dire, de l'administration du cardinal » Mazarin, que je continueray tant qu'il gouvernera, si » je me trouve en état de le faire. » Des Réaux a employé moins de deux années "à rédiger les Historiettes; car le récit du procès du marquis de Langey , qui eut lieu devant le parlement de Paris en 1659 , fut ajouté un an plus tard au manuscrit; et si l'on trouve çà et là, dans le volume , quelques faits postérieurs à cette époque, ils ont été ajoutés sur les marges du manuscrit autographe, et nous avons eu grand soin de les distinguer de la rédaction courante. Nous ne croyoiis pas, au reste, qu'aucune de ces additions soit relative à des faits postérieurs aux années 1665 ou 1666.

Rien n'a établi jusqu'à présent que des Réaux ait mis à exécution son projet d'écrire les Mémoires sur la régence, qu'il sembloit promettre ', Les recherches les plus étendues faites dans toutes les bibliothèq;ies de Paris, et dans beaucoup de collections particulières, n'ont amené aucun résultat.

Dès leur apparition, les Mé.noires de des Réaux ont été l'objet d'éloges et de critiques également outrés. Les partisans de ce qu'on est convenu d'appeler /e progrès y ont applaudi; ils ont cru y voir une sorte de niveau

1 II paroît au moins avoir commencé ce travail, car il y a plusieurs fois renvoyé positivement.

passé sur ces hautes existences dont les reflets jettent encore de l'éclat sur notre société moderne. Ceux qui gémissent du bouleversement des idées fondamentales de l'ordre social y ont vu le ravalement de la noblesse et du haut clergé, ainsi que la dégradation des mœurs du vieux temps, et ils ont repoussé avec une sorte d'indignation un livre qui, à leurs yeux, désenchantoit du passé. Les éditeurs n'ont 'accepté ni ces éloges ni ces blâmes ; ils ont répondu aux uns comme aux autres que si des Réaux a dévoilé de basses intrigues et de misérables foiblesses, il a seulement rapproché de notre vue ce que nous sommes accoutumés à ne considérer que d'un point éloigné. Peintre des scènes vulgaires de la société, il rassemble des traits épars jusqu'ici dans des recueils rarement consultés. Rien dans les récits de Tallemant n'étonnera ceux qui ont quelquefois parcouru les vaudevilles, les ponts- bretons et les chansons dont nos sottisiers fourmillent, recueils bien autrement scandaleux, ramas d'anecdotes cyniques et de vilains couplets répétés par les blondins de toutes les classes. Rien n'étonnera ceux qui ont lu les Amours des GauleSj, cette œuvre clandestine de Bussy-Rabutin, qui renferme peut-être autant de médisances que de calomnies ; car la société du xvir siècle offre à l'observateur de singuliers contrastes. Des jeunes gens de la cour et de la ville, des femmes de haute qualité, des bourgeoises, se livroient à de grands désordres ; le vaudeville malin châtioit leur conduite, et quand l'âge avoit amorti les passions, les sentiments religieux reprenoient leur empire, et la plupart de ces enfants égarés revenoient à la

pratique des plus austères vertus. 11 n'en a pas été de même dans le siècle qui a suivi : ceux qui se sont dits philosophes ont travaillé à démolir les unes après les autres les bases sur lesquelles repose la société. La religion a d'abord été attaquée, puis le trône, puis enfin toute autorité. Quelques insensés ont été même jusqu'à mettre en doute le droit sacré de la propriété, et invoquer cette loi agraire, terreur des patriciens de Rome, en disant à la multitude : « Tu es la plus forte. » Où s'arrêteront ces dispositions impies? Les mœurs n'y gagnent pas ; et les grandes infortunes portent leurs regards avec moins de confiance sur un avenir consolateur, dont la pensée leur feroit supporter patiemment leurs malheurs ou leurs infirmités, si leurs espérances s'appuyoient sur des convictions véritablement religieuses.

Mais pour des Réaux il faut avouer qu'on ne lui a pas toujours rendu justice; on l'accuse, par exemple, d'avoir prétendu rabaisser la grandeur du caractère de Henry lY, d'avoir essayé de diminuer le sentiment d'amour qu'inspirera toujours la mémoire du bon roi. Ce reproche est exagéré. Dans l'Historiette de ce prince, l'anecdotique des Réaux s'attache plus au vert galant qu'au grand roi ; il laisse à l'historien le soin de peindre les belles actions du monarque, et il parle plus de ses maîtresses que de ses exploits. Est-il injuste quand il dit : « On n'a jamais vu un prince plus humain, ni qui •j aimât plus son peuple? » Ceux qui font ces reproches à des Réaux n'ont pas assez présents à leurs souvenirs les autres mémoires du temps. Ainsi, quand il raconte

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