‹ Historiettes (volume 2)Chapitre 505 sur 522 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Nous ne donnons point ici une notice biographique sur cette femme célèbre; des tléaux lui a consacré, ainsi qu'à son frère, un chapitre dans ses Mémoires* ; Conrart a aussi laissé sur eux quelques détails^; nous avons inséré, dans la Biographie universelle de Michaud, des articles étendus sur le frère et sur la sœur '*; les lecteurs pourront recourir à ces divers ouvrasses ; nous nous bornerons à de courtes observations qui ne seront pas déplacées à la tête des lettres de mademoiselle de Scudery que nous publions pour la première fois.

M"® de Scudery se présente à nos souvenirs comme un esprit prétentieux, guindé et plein d'affectation. On la juge d'après des ouvrages où, entraînée par le goût de son temps, elle a suivi une impulsion que vraisemblablement elle partageoit elle-même. Les interminables romans d'Urfé et de la Calprenede obtenoient les plus grands succès ; obligée d'é-

1 Historiettes, t. vu, p. /i9.

2 Mémoires de Conrart, t. xlviii, p. 253 de la 2* série de la Collection des Mémoires.

» Biographie universelle, 1825, t. xli, p. 382,

crin^ pour irparcr les torts do la fortune, M""^ de Sciidory , sous le nom de son frère, se mit à composer aussi des romans immenses, dans lesquels elle a reproduit les conversations subtiles et précieuses des illustres personnages qui, réunis à l'hôtel de Rambouillet, étoient alors le type do la politesse et des belles manières, et donnoient le ton à la ville et aux provinces. On ne lit plus C'yrus, où sont retra cées les mœurs langoureuses que d'Urfé a peintes dans YAstrée ; on lit aussi peulaC/^/z<?, où les héros de l'ancienne Rome composent des madrigaux, discutent sur des cartes allégoriques, et recherchent sérieusement la distance qui sépare Particulier de Tendre.

Il n'en est pas de même de ses Conversations , on peut encore les lire avec fruit, et même avec plaisir.

Il falloitbien que Madeleine de Scudery fût une personne

remarquable pour que toutes les célébrités de son temps en

aient fait l'objet d'aussi grands éloges. Nous citerons ici

les passages de plusieurs lettres qui lui ont été adressées ;

c'est une curiosité littéraire qu'il est bon de faire connoî-

tre ; "L'occupation de mon automne, » lui écrivoitMascaron,

" est la lecture de Cyrus, de Clelie et di Ibrahim... J'y

» trouve tant de choses propres pour réformer le monde

» que je ne fais point de difficulté pour vous avouer que,

»» dans les sermons que je prépare pour la Cour, vous serez

" très-souvent à costé de saint Augustin et de saint Ber-

» nard ^ . "

Il venoit d'arriver dans son diocèse ; il mande à M"^ de Scudery qu'on lui a fait une sorte de triomphe : " L'amitié » des peuples, toute grossière qu'elle est, » ajoute-t-il, " a » par sa sincérité un charme qui se fait sentir et qui console

Lettre du 12 octobre 1672.

MADIÎMOISKLKK D K SCUDEllY. 77

" de la perte des clioscs qui ont plus d'éclat à la vérité, " mais moins de solidité. Je ne mets point dans ce rang*, »» Mademoiselle, cette bonne et généreuse amitié dont vous " m'honorez depuis si longtemps ; rien ne peut consoler » d'être éloigné de vous, que la persuasion d'être tou- " jours dans votre souvenir, et d'avoir une petite place '» dans le cœur du monde le plus grand et le plus géné- " reux. Je ne manqueray pas de faire copier les ser- " mous que vous désirez. Jesouliaitte qu'ils puissent vous » plaire ; vostre approbation me donnera une joye moins ♦' tumultueuse à la vérité, mais plus solide que toute celle » de la Cour, et vostre sentiment réglera celuy que j'en >» dois avoir ^ "

Le cardinal de Bouillon venoit de prier Mascaron de prononcer l'oraison funèbre de Turenne ; l'orateur avoit peu de temps pour se préparer à cette grande action, et dans l'espèce d'embarras où il se trouvoit, il écrivoit à M"'-' de Scudery : " Vous pouvez m'aider à éviter ces in- '» convenients, si vous avez la bonté de penser un peu '• ce que vous diriez si vous estiez chargée du raesme em- " ploy ^ " Pléchier, nommé évêque de Lavaur, ayant reçu un exemplaire de ses Conversations, lui adrcssoit les remercîraents les plus délicats. " Il me falloit une lec- " ture aussi délicieuse que celle-là, " lui écrivoit-il , " pour " me délasser des fatigues d'un A^oyage, pour me guérir '» de l'ennuy des mauvaises compagnies de ce pays-cy, et >♦ pour me faire gouster le repos, où la rigueur de la saison » et la docilité de mes nouveaux convertis me retiennent " dans ma ville episcopale ; en vérité, Mademoiselle, il »' me semble que vous croissez toujours en esprit; tout est

1 Lettre autographe et inédite du 23 mai 1673. {Cabinet de l'éditeur.)

2 Lettre du 5 septembre lfi75, citée dans la Biographie nniverseUe.

78 AIADliMOlSKLLE D li SOLDER Y.

" si raisonnable, si poli, si moral et si instructif dans ces " deux volumes (juc vous m'avez fait la grâce do m'en- " voyev, qu'il me prend quel()uefois envie d'en distribuer » dans mon diocèse pour édifier les gens de bien, et pour »» donner un bon modèle de morale à ceux qui la preschont. » Les louanges du Roy sont partout si finement insérées " qu'il s'en feroit, en les recueillant, un excellent panegy- " rique. Recevez donc, Mademoiselle, avec mon remcr- >» ciment, les louanges que vous donne un homme relégué " dans une province, qui n'a pas encore perdu le goût de " Paris, qui vous conserve tousjours la mcsme estime qu'il " a eue toute sa vie pour vous, etc \ -

Les Conversations de M''*^ de Scudery, dans lesquelles la morale est revêtue de fo; mes agréables, eurent le plus grand succès ; elles paroissent avoir donné à M""- de Maintenon l'idée d'en composer déplus simples, destinées à être récitées par les demoiselles de Saint-Cyr. Les jeunes élèves trouvoient dans ces petits ouvrages des enseip'uements de mo.ale et des notions sur les bienséances et sur ces nuances délicates qui étoient alors le partage exclusif de la haute société. Ce point nous a échappé quand nous avons publié les Conversations inédites de M'"^ de Maintenon ^ On nous excusera de saisir l'occasion de réparer un oubli.

M'"*' de Brinon , première supérieure de Saint-Cyr , écrivoit à M'^^ de Scudery, le 3 août 1688 ; elle étoit de l'école des Précieuses, on lui pardonnera quelques expressions singulières qui feroient rire aujourd'hui : » Je ne

^ Lettre autographe du 26 décembre 1685. {Cabinet de l'édileur.) Une partie a été publiée dans la Biogr. univ.

* Conversations inédites de 31"^^ de Maintenon. Paris, Biaise, 1828, in-18. Quelques exemplaires ont été tirés in-S".

»» sçaiirois diftei'cr davantage à vous tesmoifçncr lo ])laisii" " (|uo vous avez fait à toute notre couiniunauté de luy avoir •» donné une morale qui convient si fort à celle (|u'el]o " enseigne tous les jours : vous avez trouve le moyen, »» Mademoiselle, de beaucoup plaire en instruisant solidc-

»' ment Votre génie est sans deschet, et votre esprit

" qui atousjours f}ut l'admiration des sages, croist au lieu de " diminuer. M'"^ de Maintenon , qui prend un singulier " plaisir de nous enrichir des bons livres, et qui ne sçavoit " pas que vous m'aviez fait part des trésors de votre »' sapience, après avoir vu votre morale, me l'envoya fort " obligeamment pour vous et pour moy , me mandant qu'elle " croyoit qu'en son absence, ces livres me tiendroient lieu •' d'une bonne compagnie. Elle ne se trompoit pas, car " voulant régaler les dames de Saint-^^ouis de quelque M mets d esprit convenable à leur estât, je leur ay lu moy- '» raesme dans nos promenades du soir X Histoire de la Mo- " raie, qui leur a tousjours fait dire, quand on a sonné la " retraite, que l'heure avançoit. Ces Conversations sont ici »' d'autant plus aimables qu'on en fait chez les demoiselles " qu'on a extraites de vos premières, qui ont donné lieu à " un grand nombre d'autres, dont ces jeunes demoiselles » font tout leur plaisir et celuy di-s autres. Quand vous " nous ferez l'honneur de venir à Saint-Cvr, vous vous »' retrouverez en plus d'un endroit, car nous sommes fort " aises qu'on copie ce qui est bon^ »

La savante M"^^ Dacier, à laquelle M"^ de Scudery avoit aussi envoyé ses Conversations , ne s'exprimoit pas avec moins de chaleur; elle lui répondoit de Castres, le 17 juil-

1 Lettre autographe de M""^ de Brinon à M^^^ de Scudery, du cabinet de l'éditeur, publiée en partie dans une note du t.viii, p. 139 de notre édition des Lettres de M"* de Sevigné ; Paris, Biaise, 1818 ou 1820, in-S**.

80 MADEMOISELLE DE SGUDEIIY.

Ictl685.... " Kn vcritc, Mademoiselle, quoique l'on doive " tout attendre de vous, je n'ay pas laissé d'estre éblouie de " toutes les beautés qui éclatent en foule dans vos Conversa- " iions. On peut dire que tout en est bon; mais j 'y ay trouvé '» surtout de certains endroits qui m'ont enchantée et qui " m'ont retenue plus que les autres par le plaisir extraor- " dinaire qu'ils m'ont donné. Mon exemplaire est plein des

" marques que j'ay faites sur tous ces endroits, etc. * »

Ce n'étoit pas à une femme ordinaire que M'"^ de Sevigné écrivoit dans ces termes : " En cent mille paroles, je " ne pourrois vous dire qu'une vérité qui se réduit à vous " assurer, Mademoiselle, que je vous aimeray et vous ado- «' reray toute ma vie , il n'y a que ce mot qui puisse rem- » plir l'idée que j'ay de votre extraordinaire mérite. J'en " fais souvent le sujet de mes admirations , et du bon- » heur que j'ay d'avoir quelque part à l'amitié et à l'es- " time d'une telle personne ^ »

On pourroit joindre à ces témoignages, ceux de Godeau, de Rapin, de Bouhours, de l'abbé Genest, du savant Huet et d'une foule d'autres. Nous ne citerons plus qu'une lettre de Charpentier, de l'Académie françoise ; elle est écrite dans le style de la galanterie ; le traducteur de Xenophon ne balance pas à se mettre lui, son héros et son modèle, aux pieds de M''*^ de Scudery.

Celle-ci lui avoit écrit pour le remercier de l'envoi d'un exemplaire de sa traduction de la Cyropédie ; Charpentier répond en ces termes :

« Mademoiselle , je receus hier au soir fort tard, le

1 Lettre autographe de M""^ Dacier. {Cabinet de l'éditeur.)

2 Billet de M""^ de Sevigné à M"' de Scudery, du 11 septembre 168/1, t. VII, p. 156 de notre édition.

MADKMOTSELLE DE SCUDERY. 81

" billet que vous m'avo/. l'ait l'honucur de ui'cscrirc... Si le

" temps l'eust permis, je vous en aurois remercie surriieurc

" mesmc, car il est impossible de retenir un ressentiment

" si juste. Vous avez trop payé l'ouvrage que j'av pris la

" hardiesse de vous offrir ; l'estime que vous en faites est

" assurément au delà de son mérite, et je ne puis attribuer

" les louanges que vous luy avez données, qu'à la cause

'• mesme que vous m'en découvrez, en reconnoissant qu'il

" parle d'un de vos plus anciens amis. Je le sçais, ]Mademoi-

" selle, que Cyrus est un de vos amis, et que votre amitié

" est une de ses plus glorieuses aventures ; c'est en cette

» considération que son nom est dans les plus belles bou-

" ches de France, et qu'il sert maintenant d'entretien au

» monde poli, qui autrement ne le connoistroit guère :

« Et nioy qui le connois assez parfaitement,

» Si vous en croyez mon serment, » J'aurois eu peu de soin de relever sa gloire, » Quoyqu'il ait autrefois naille peuples soumis, » Si je n'avois appris ailleurs que dans l'histoire » Qu'il possède l'honneur d'estre de vos amis^. »

Tl n'avoit fallu rien moins que l'imposant cortège dont M"^ de Scudery marche environnée, pour nous donner le courage d'imprimer pour la première fois, en 1835, les premières lettres qu'on va lire.

Ces lettres sont malheureusement en trop petit nombre ; elles roulent presque entièrement sur les événements de la Fronde, pendant les années 1650 et 1651. M"'' de Scudery s'y montre fidèle au parti de la Cour, pleine de mépris

^ Lettre autographe et inédite de Charpentier à M"* de Scudery. [Cabinet de Ccdiieur.) Cette lettre n'a pas d'autre date que mercredi, à onze heures du matin. Elle doit ùtre de 1659, époque à laquelle fut publiée la traduction de la Cyropédic de Xénophon, par Charpentier.

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