MADEMOISELLE DE SCUDERY A M. GODEAL, EVESQLE DE VENGE
(Paris, 22 février 1650.)
Ayant sceû par une de vos lettres que vous me faisiez l'honneur de soiibaitter que je vous escrivisse le peu de nouvelles qui viennent à m:i connoissance, j'avoue que j'eus quelque peine à croire que mes yeux ne me trompoient pas, ou que vous ne vous feussiez pas trompé vous-mesme, en mettant mon nom pour celuy d'une autre ; estant certaine que je n'ay pas une des qualitez nécessaires pour rendre ma correspondance agréable en matière de nouvelles. Je ne suis pas fort exposée
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au monde ; les gens que je voy ne sont pas de la nouvelle faveur ; et quand je sçaurois mesme une partie de ce qui se passe, je ne sçaurois pas assez bien escrire pour vous divertir. Neantmoins, comme je suis persuadée que la plus légitime excuse ne sçauroit jamais valoir une obéissance aveugle, je ne veux point me servir de toutes celles que je pourrois employer pour me dispenser de faire ce que vous souhaittez, lorsque je sçauray quelque chose de digne d'estre sceû de vous.
C'est pourquoy, pour commencer dez aujourd'huy, je vous diray que Ton ne sçait point encore avec certitude en quel lieu est Isf de Longueville, et que, depuis le jour qu'elle se sauva du chasteau de Dieppe ', avec deux de ses filles seulement et quatre gentilshommes, l'un desquels est le sieur Thibault, et l'autre Trery; l'on n'a pas pu encore descouvrir précisément
^ La duchesse de Longueville, après l'arrestation des princes, qui eut lieu le 18 janvier 1650, s'enfuit en Normandie. La Cour se rendit à Rouen le 1^"^ février; la Ducl;esse, qui s'étoit réfugiée à Dieppe, s'échai^pa du château. « Elle sortit la nuit à cheval, jambe de çà et jambe de là, avec ses » femmes, en courant jour et nuit; elle s'embarqua sur la coste et fut en » Hollande... Elle gagna Stenay, où estoit lo mai^eschal de ïurenne. » {Mémoires de Montglat.) Le récit de M""^ de Motteville est plus circonstancié; elle dit que la Duchesse sortit par une petite porte qui n'étoit pas gardée; qu'elle fit deux lieues à pied pour gagner un petit port, où elle ne trouva que deux barques de pêcheurs ; elle voulut s'embarquer contre l'avis des mariniers, afin de gagner un vaisseau qu'elle faisoit tenir à la rade. Le vent étoit si grand et la marée si forte, que le marinier, qui l'avoit prise entre ses bras pour la porter dans la chaloupe, la laissa tomber dans la mer; elle se décida à prendre des chevaux et à se mettre en croupe, ainsi que les femmes de sa suite, se réfugia chez un gentilhomme, demeura cachée dans le pays j)endant environ quinze jours, et fit enfin gagner le capitaine d'un vaisseau anglois, qui la reçut sous le nom d'un gentilhomme qui s'étoit battu en duel. {Mémoires de Motlemlle. Ibid., t. xxxix, p. 19,)
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quelle a esté sa route, ny quel est son asile. Il y a du moins apparence que Dieu sera son protecteur; car on m'escrit de Normandie, qu'après qu'elle eust pensé tomber dans la mer, et qu'une de ses filles cust aussy failly estre noyée, elle se confessa et monta à cheval un moment après, se préparant à ce funeste voyage comme si elle eust deu mourir.
Sans mentir, Monsieur, le renversement de la maison de Monsieur le Prince et de celle de M. de Longueville est une estrange chose, car on voit tant d'innocence et de persécution ensemble qu'il n'est pas possible de n'estre pas touché de leur malheur. Monsieur le Prince s'est pourtant trouvé l'ame plus grande que son infortune ; car, depuis qu'il est prisonnier, il n'a pas dit une parole indigne de ce mesme cœur qui luy a fait gagner quatre batailles et acquérir tant de gloire. Après avoir entendu la messe, il s'occupe la moytié du jour à lire, et il partage l'autre à converser avec Monsieur son frère, à jouer aux eschecs avec luy, à railler avec ses gardes, et mesme, pour faire exercice, il joiie au volant avec eux. Il s'est confessé une fois depuis qu'il est prisonnier, mais on ne veut plus luy donner le mesme confesseur : enfin on le garde mieux que le Pioy.
Il y a trois jours que M. de Beaiifort, accompagné de M"'" de Chevreuse et de M"'" de Montbazon, fut au bois de A^'incennes, dans un carrosse de louage, afin de n'estre point conneû, pour voir de ses propres yeux si une muraille que l'on a bastie sur la contrescarpe des fossez du donjon estoit assez haute pour qu'il fust impossible que Monsieur le Prince se peust sauver. Je
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vous avoiie que cetic action ne me semble pas trop belle, ny pour les dames, ny pour Beaufort, qui, tant que le prisonnier a esté libre, ne l'approchoit qu'en luy faisant des soumissions d'esclave. 11 est vray qu'un héros de la place Maubert ne doit pas cstre de mesme manière qu'estoient autrefois ceux qui triomphoient au champ de Mars ou au Capitole.
Au reste, pendant que toutes choses changent en France, toutes choses changent aussy dans le cœur de M. de Guise; car, pour recouvrer sa liberté, il rompt les chaisnes de M^^"" de Pons, et reprend M"'^ la comtesse de Bossu, qui va estre reconneûe pour M'"' de Guise*.
Vous sçavez sans doute que la garnison de Clermont s'est soulevée en l'absence de M. de la Moussaye, et qu'ainsy le party du mareschal de Turenne en est plus foible; mais on asseure, dez ce matin, que le duc de Wirtemberg assiège Mouson. Les ennemys font de grands préparatifs en Flandre, et le mal est que l'on n'est pas en estât de s'y opposer.
La Cour est à Rouen, d'où elle doit partir pour revenir icy. On dit aussy que le duc de Richelieu est enfin venu asseurer le Roy de sa fidélité, et qu'en considération de cette obéissance son mariage est confirmé par la Reyne, à condition qu^il aura un lieutenant de roy dans son gouvernement, et que la garnison en sera changée. Je ne sçay pas^encore ce que M"" d'A^guillon dit ce cela; mais je sçay bien que l'amour du duc de
1 Cette reconnoissance n'eut point lieu ; tout ceci étoit un jeu joué par le duc de Guise,- prisonnier à Madrid, dans l'espoir d'obtenir sa liberté, {Voij. l'Historiette du duc de Guise, t. v, p. 334.)
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Richelieu luy coustc dcsjà trop, et qu'il luy auroit esté tousjours plus avantageux d'estre maistre du Havre absolument, que de régner dans le cœur d'une femme comme M'"'" de \
Je viens de recevoir une lettre de Rouen, qui m'apprend que cette nouvelle Duchesse y est aussy, et que Monsieur le Cardinal la devoit présenter hier à la Reyne, chez laquelle elle devoit avoir le tabouret. L'on me mande que cela haste le despart de la Cour, qui quitte Rouen aujourd'huy^ M. de Matignon est aussy venu remettre le gouvernement de Grandville et celuy de Cherbourg entre les mains de Sa Majesté, en suitte de quoy on a commandé h ce lieutenant de roy et à M. de Beuvron de suivre la Cour.
On m'escrit encore que M'"' de Longueville fut droit de Dieppe au chasteau de Tancarville, qui est à Monsieur son mary. On m'asseure qu'il y a quatre jours qu'elle s'est embarquée pour la Hollande.
Voylà, Monsieur, tout ce que je sçay pour aujourd'huy ; cependant je ne puis me résoudre de ne vous
^ Armand Jean du Plessis, duc de Richelieu, père du Maréchal, avoit épousé, le 2G décembre 16^9, Anne Poussard du Fors du Vigean, veuve, en premières noces, de François-Alexandre d'Albret, sire de Pons. Ce mariage, fait sans le consentement de la duchesse d'Aiguillon, surprit tout le monde, « Mn»« de Richelieu,» dit Mn»e de Caylus, «sans biens, sans beauté, sans » jeunesse, et môme sans beaucoup d'esprit, avoit épousé, par son savoir- » faire, au grand étonnement de toute la Cour et de la Reine-mère, qui » s'y opposa, l'héritier du cardinal de Richelieu, un homme revêtu des plus » grandes dignités de l'État, parfaitement bien fait, et qui, par son âge, » auroit pu être son fils. » [Souvenus de J/^e de Caylus,)
2 La Reyne partit de Rouen la 22 février, après avoir veu M""* de Richelieu et luy avoir donné le tabouret. » {.Ucmoires de .U"^ de Mottevilte.) Cette circonstance donne la date de cette lettre.
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point parler de M'^' Paulct, de qui les maux me touchent encore plus que les affaires publiques, quoyquc rameur de la patrie soit bien avant dans mon cœur. Je veux pourtant espérer que vos prières luy feront obtenir la santé de celuy seul pour qui il n'y a point de maux incurables ; mais je ne songe pas qu'en ne finissant une si longue lettre je vous donnerois lieu de croire que je veux vous en lasser pour la première fois : c'est pourquoy je m'en vais finir aussytost que je vous auray asseuré, avec tout le respect que je vous dois, que je suis autant que je puis, etc.