LETTRE DEUXIEME
DE LA MEME AU MEME
(Paris, 8 septembre 1650.)"
Vous me reprochez si flatteusement mon mauvais caractère, que ce n'est pas un trop bon moyen de m'en corriger ; car, pusqu'en escrivant mal je vous oblige enfin de m'en reprendre plus doucement qu'à me dire * que j'escris bien, je ne sçay si je ne ferois pas mieux de continuer de faillir que de m'amender...
^ Plus doucement que si vous me disiez...
MADEMOISELLE DE SCUDERV. 93
Souffrez, s'il vous plaist, que je prenne toute la part que je dois aux maux de vostre esprit et de vostre corps. Pour les premiers, je ne pense pas que vous ayez besoin d'autre médecin que de vous-mesme ; mais, pour les autres, je pense que vous auriez besoin de venir trouver à Paris quelque remède à vos maux; car, de la façon dont je connois ceux de la province où vous estes, je ne pense pas qu'ils vous puissent guérir d'un grand mal : c'est pourquoy il me semble que vous y devez songer sérieusement. Je vous demande pardon de la liberté que je prens de donner des conseils à un homme que tous les roys et les sages devroient consulter ; mais, s'agissant de la conservation d'une vie aussy précieuse que la vostre, je pense qu'il vaut mieux dire une chose inutile que de se mettre au hazard de manquer à en dire une nécessaire. Je vis mesme encore hier un ouvrage de vous, qui me fortifie dans le dessein de vous conjurer de prendre soin de vostre santé ; car, Monsieur, ne seroit-ce pas un crime si vous vous mettiez par vostre négligence à la détruire, de façon que vous ne puissiez plus enrichir vostre siècle comme vous l'avez fait jusqu icy ?
Vous jugez bien, je m'asseure, que cette nouvelle richesse que j'ay veûede voub est l'admirable poème que vous avez fait à la gloire de la Grande Chartreuse\ que M. Conrart eut la bonté d'envoyer hier à mon frère et à moy. Après vous en avoir rendu mille grâces, je
1 T'oyez les Poésies chrétiennes et morales de Godeau. Paris, 1663, t. ii, p. 81. La grande Chartreuse avoit paru isolément, comme la plupart des autres poésies de Godeau.
94 MADEMOISELLK DE SCUDERY.
VOUS diray (|uo ce beau clcsert m'a sensiblement touschée, et (pie la saiiil»; horreur de celle solitude a passé si doucement de vos vers dans mon esprit, que la compagnie (]ue j'ay vciic aujourd'huy m'a plustost ennuyée qu'elle ne m'a divertie, parce qu'elle m'a empeschée de relire une seconde fois ce qui m'a donné tant de satisfaction la première. Mais, Monsieur, puisque vous faittes si bien toutes choses, et que vous représentez également bien les cours les plus superbes et les déserts les plus sauvages, je voudrois que vous peussiez voir ce que je vis hier ; je veux dire la prison de Monsieur le Prince, afm que vous pussiez laisser à la postérité une parfaite image de la constance de ce héros; car je ne pense pas qu'il y ayt un endroit dans le monde où il y ait une tour plus agréable par dehors, ny si affreuse par dedans. Cependant, comme on dit que la nécessité fait des armes de toutes choses, je pense qu'on peut dire que Monsieur le Prince tire de la gloire de tout ce qui luy arrive; car vous sçaurez que, depuis qu'on l'a mené à Marcoussis\ le donjon de Yincennes est devenu l'objet de la curiosité universelle. En mon particulier
1 Les princes avoient été transférés du donjon de Yincennes au château de Marcoussis, près de Montlhéri, le 29 août précédent; c'est ce que nous apprenons de Loret :
Ce jour (lundi) on prit occasion
ne faire la translation
î^lais tiès-cachée et très soudaine,
Des trois prisonniers de Viucenne.
Plaise à la divine Bonté
Que la dure captivité
l'ar eux constauinicnt endurée
Ne soit pas de longue durée!
(Muse historique, lettre du 2 septembre 1630.)
MADKMOISELLK DH SCUDEnV. 9.")
j'y vis hier plus de deux cens personnes de qualité, à qui on monstre le lieu où il dornioit, ccluy où il inangooit, l'endroit où il avoit planté des œillets qu'il arrosoit tous les jours, et un cabinet où il resvoit quelquefois et où il lisoit souvent. I^Jifin, Monsieur, on va voir cela comme on va voir à Rome les endroits où Gesar passa autrefois en triomphe. Je veis mesme dans un cabinet plusieurs epigrammesescriltes avec du charbon, ou gravées sur la muraille, qui ne parlent que de ses victoires ou de ses louanges ; mais ce que j'y veis de plus surprenant, c'est que, durant que j'y estois, M. de Beaufort y vint avec xM""* de Montbazon, à qui il faisoit voir toutes les incommoditez de ce logement, triomphant laschement du malheur d'un pi-ince qu'il n'oseroit regarder qu'en tremblant, s'il estoit en liberté. Pour moy, j'eus tant d'horreur de voir de quel air il fit la chose, que je n'y pus durer davantage. En vérité, je pense qu'on peut dire que nous sommes au temps des prodiges et des miracles tout ensemble, tant on voit de choses extraordinaires.
Je pense que vous avez bien sceû l'espouvante que les ennemys ont donnée à Paris, lorsqu'ils sont venus à la Ferté-Milon\ et que nous avons veû la capitale du
ï On voit dans les Mémoires d'Orner Talon que l'on avoit eu connoissance, par des lettres interceptées, que de Madrid, sur la demande du marquis de Sillery, qui négocioit pour les rebelles, des ordres avoient été donnés pour que le maréchal de Turenne entrât dans le royaume et donnât de l'effroi à Paris. « Ce qui estoit desjà fait, » dit Talon, « car lors l'armée des » ennemis estuit proche de la Ferté-Milon. » {Mémoires relatifs à l'histoire de France^ 2' série, t. lxii, p. Q".) Cette alarme donna lieu au transfère-
90 MADEMOISKLMi DE SCDDKKY.
royaume aiissy allarméo qu'ont accousiumc de l'cstre les petites bicoques des frontières. Cependant j'espcrc que la mesme puissance qui retient la mer dans ses bornes, quoyque ses rivages ne la doivent pas vraisemblablement empescher d'inonder la terre, empeschera les ennemys de venir icy, encore qu'il n'y ayt point de rivière entre eux et nous, et qu'il n'y ayt pas mesme d'armée qui peust s'opposer à leur marche, s'ils le vou- 1 oient. Ce qui me fait espérer ce bien, est que l'on asseure qu'il y a desjà une partie de leur cavalerie qui a repassé la rivière d'Aisne. Nous verrons, par le retour de M. de yerderonne\ qui est allé porter la réponse de M. le duc d'Orléans à l'Archiduc, ce que l'on doit craindre ou espérer.
Mais, pendant que les ennemys ravagent la Champagne et la Picardie, sans qu'on puisse seulement penser à les en empescher, les Frondeurs employent tout ce qu'ils ont d'adresse et de crédit pour obliger M. le duc d'Orléans à mettre les princes sous sa puissance, afin de les avoir en la leur. On asseure mesme
ment des princes. Loret peint très-plaisamment l'effet que rapproche de l'ennemi produisit dans Paris :
Lundi, vindrent dedans Paris, Avec plaintes, clameurs et cri?.
Gens conduisant, toutes complettes. Sept mil sept cent trente charrettes Pleines de coffres et paquets.
Dont l'on fit lors de grands caquets; Mais ces caquets sont choses vaines.
(Muse historique, lettre du 2 septembre 16S0.)
* Charles de l'Aubespine, seigneur de Verderonne, maître des requêtes, chancelier de Gaston duc d'Orléans.
qu'il leur avoil promis do le faire; mais M. le Gardedes-sceaux ', M. le Tellior et M"'" de Chevreuse l'ont empesché jusqu'à cette heure, car encore que celte dernière soit grande Frondeuse, elle est pourtant présentement divisée de M. de Beaufort, et mesme de Monsieur le Coadjuteur, pour ce qui regarde Monsieur le Prince; de sorte que, par ce moyen, les amys de cet illustre captif sont en quelque espérance de voir bientost la Cour dans la nécessité de faire une négociation secrette avec luy, afm de délivrer le royaume de tant de tyrans qui l'oppriment.
Les affaires de Bordeaux sont tousjours douteuses ; peut-estre que les députez du Parlement, qui y vont, trouveront quelque expédient aux choses". M. de Rohan est à la Cour, et M. le mareschal de Grammont aussy ; l'accommodement de M. le comte du Dognon est fait.
Le Roy a obligé la Reyne à chasser une de ses femmes de chambre parce qu'elle luy avoit révélé une chose qu'il luy avoit confiée, quoyque ce fust celle qu'il aimoit le plus; et ce qu'il y a de plus considérable, est que ce
^ Le chancelier Seguier n'avoit pas alors les sceaux, ils lui avoient été redemandés le 1" mars précédent, et confiés à Charles de l'Aubespine, marquis de Chàteauneuf-sur-Cher, qui les garda jusqu'au mois d'avril 1651, et les remit alors à Mathieu Mole.
* Le parlement de Paris députa, le 5 septembre, deux de ses membres à la Reine-régente, pour la supplier de continuer 5a bonne volonté envers la ville de Bordeaux. Ces députés furent Meusnier, de la Grand'chambre, et Bitaut, des Enquêtes, lequel choix, dit Talon, « fut fait multiset melioribus » reclamantibus^ parce que ces deux messieurs étoient infiniment chauds, » prompts et se peut dire estourdis. » (Mémoires de Talon, audit lieu, p. 102.)