LETTRE TROISIEME
DE LA MEME AU MEME
(Paris, . . octobre 1050.)
Je ne croy nullement mériter toutes les louanges
que vous me donnez, et je croy seulement que me faisant rhonneur de m'aiiner parce que vostre illustre et chère
Et voilà d'où vient, ce dit-on.
L'exil delà l)elle Jsoiron, Qu'aucims tiennent pour véritable.
Mais je cfoy que c'e->t une fahlo.
(Muse historique, lettre du 10 septembre 1650.
La Reine ne tarda pas à marier M"" Noiron; ainsi, sa disgrâce fut peutêtre la cause de son établissement. C'est encore notre chroniqueur qui nous en instruit :
La Noiron, dont la populace
Avoit publié la disgrâce
Par un rajjport faux et malin,
Se marie an sieur Ivelin,
Jeune médecin cliez la I\eine;
Et connue elle e-^t toujours mal saine,
11 s( ra, liiy tastant le pouls,
Son médecin et son espoux
(Muse historique, ]eH.re du i" octobre 1650.
100 MADKMOISELLK DE SCIJDERY,
Angélique ' nraimoit tendrement , vous n'estes pas niarry que je me donncl'honneurdc vous entretenir. Au reste, avant que de vous dire des nouvelles, il faut que je vous dise que les vers que vous avez envoyez h M'"' de Glermont m'ont fait verser plus de larmes qu'ils n'ont de syllabes-. Il me semble, Monsieur, qu'en vous despeignant la douleur qu'ils ont excitée dans mon cœur, c'est en faire l'elogc. En eiïet, vous représentez si agréablement ceste merveilleuse fille, que l'on peut asseurer que jamais portrait n'a si bien ressemblé que celuy que vous avez fait d'elle. De plus vous touschez avec tant de délicatesse l'endroit où vous parlez de l'amitié que vous aviez pour elle, et de celle qu'elle avoit pour vous, qu'il ne faut pas s'estonner si, ayant l'ame aussi tendre que je l'ay, j'en ay esté extraordinairement satisfaitte, et si mon cœur s'en est attendry ; car enfin vous dittes cent choses que j'ay senties pour elle, mais que je n'eusse jamais pu si bien dire : je vous rens donc mille grâces d'estre cause que j'auray la consolation de voir une peinture de la divine Angélique, plus durable et plus belle que ne le sont celles de Raphaël. En vérité, Monsieur, je ne me console point de la perte de cette généreuse amie, et je trouve une si notable différence de l'amitié qu'elle avoit pour moy à celle qu'ont quelques autres personnes qui m'aiment pourtant autant qu'elles peuvent aimer, que, quand elle n'auroit eu qu'un me-
^ M""' Paulet. Elle demeuroit avec M^ie de Clerraont d'Aiitragues, et elle mourut chez cette dame, en Gascogne, vers le milieu de l'année 1650.
2 J'oycz l'épître de Godeau à la marquise de Glermont d'Antragues, dans S05 Poésies. Vsivis, P. Le Petit, KiOS, t. m, p. 75,
madi:.\ioisi:lle dk sgudeky. 101
diocre mérite, je la regrctterois toute ma vie. Jugez donc ce que je dois faire, vous qui sçavez mieux ce qu'elle valoit que qui que ce soit. Si je suivois mon inclination, je ne vous parlerois d'autre chose; mais puisque je me suis imposé la nécessité de vous dire ce que je sçay des nouvelles du monde, il faut que je m'en acquitte.
Vous sçaurez donc que l'entreveûe de la Reyne et de Madame la Princesse * a tellement espouvanté toute la fronderie, qu'il est aisé de juger que vous aviez raison de dire que si le lion rugissait en liberté il ferait fuir tous ses ennemis. Il est vray que cette entreveûe, aussy bien que celle de MM. de Bouillon et de la Rochefoucauld avec Monsieur le Cardinal % a des circonstances qui font
1 Cette entrevue fut due à une sorte de hasard. La paix de Bordeaux ayant été signée le l'^'' octobre 1650, la princesse de Condé sortit de cette ville le 3, accompagnée des ducs de Bouillon et de la Rochefoucauld, et d'un grand nombre de gentilshommes. Comme elle alloit à Lormon, pour de là se retirer en Anjou, elle rencontra le maréchal de la Meilleraie, qui venoit à Bordeaux pour lui rendre ses devoirs. Le Maréchal lui donna le conseil d'aller à Bourg saluer Leurs Majestés, et il parvint à l'y résoudre. La Princesse se jeta aux pieds du jeune Roi et d'Anne d'Autriche, qui l'accueilht froidement, mais cependant avec bonté. Lenet et M™e de Motteville parlent de cette entrevue dans leurs Mémoires, mais c'est M"'= de Montpensier qui donne le plus de détails. Elle insiste en jeune femme sur la forme d'une écharpe et sur la mauvaise grâce qu'on trouvoit à une princesse qu'on n'aimoit pas. On ne lui pardonnoit pas la mésalliance de son illusire époux. (Mémoires de Montpensier, 2^ série de la Coitection des Mémoires relatifs à l'histoire de France, t. xli, p. 101.) « Le mépris, » dit M""* de Motteville, « que Mme la Princesse, sa belle-mère, avoit pour sa » race et pour elle, joint à toutes ces choses, n'avoit pas peu contribué à » son anéantissement. Elle avoit néanmoins des qualités assez louables; )) elle avoit paru fort zélée à s'acquitter de ses devoirs. » [Mémoires de Motteville. Ibid.^ t. xxxix, p. 80.)
* Mémoires de Motteville, audit lieu, p. 81.
croire que leur peur n'est pas toiit-jVfait sans fondement ; car, non-seulement laReyne rccedl admirablement bien Madame la Princesse, mafs elle Tentretint très -longtemps en particulier : on ajouste mesme qu'il paroissoit, par l'air du visage de celte jeune princesse, que ce que la Reyne luy disoit luy donnoit de la joye*. De plus, M. de Bouillon coucha chez Monsieur le cardinal, et il court un bruit que le ncpveu de Son Eminence espousera la fille aisnée de ce duc. Enfin, personne ne doute que la paix de Bordeaux n'ayt plusieurs articles secrets que la gazette ne dit pas, et les politiques les plus fins disent que M. de Bouillon est trop habile pour s'attirer la hayne de Monsieur le Prince, comme il feroit sans doute s'il avoit fait un traité secret ou il n'eust point de part. Ce qui estonne encore les Frondeurs est que M. l'abbé de la Rivière a eu permission, avec le consentement de Son Altesse Royale, de partir d'Aurillac, et de venir à son abbaye de Saint-Benoist, auprès d'Orléans. Outre cela, ils sçavent encore que cette mesme Altesse a escrit plusieurs fois de sa main à la Reyne et à Monsieur le Cardinal, sans leur en rien dire. Ils n'ignorent pas non
^ Loret peint assez plaisamment les craintes que cette entrevue nspiroit aux Frondeurs :
La Reine ayant avec caresse Receu Madame la Princesse, Et ses associés aussi, Cela donne bien du souci A ces deux têtes noire et blonde, Qui sont les supposts de la Fronde ; On dit qu ils font les yenx mourants.
Et mesme aussy leurs adhérents.
Et n'est pas jusqu'à la Boulay e, Dont le grand cœur ne s'en effraye.
{Muse historique, lettre du 15 octobre 1680.)
MADEMOISEI.LE UK SCUDERY. 10^^
plus que M. leTcllior a Cbté ces jours passez à Marcoussis. Ils sçavcnt encore que Monsieur l'Intendant a receû ordre de faire un dernier elTort pour contenter les rentiers, de peur qu'ils ne se servent d'eux pour faire quelque nouveau remuement à Paris. Monsieur le Coadjuteur, en son particulier, sçait bien que Son Altesse Royale ne peut plus souffrir sa domination, et il ne peut pas ignorer que la Cour n'ait sceû qu'il a fait tout ce qu'il a pu pour obliger M. le duc d'Orléans à se rendre maistre des princes prisonniers, à quelque prix que ce fust. 11 a mesme tenu des discours sur cela qui font horreur.
Outre toutes ces choses, les Frondeurs voyent encore que l'ardeur du peuple pour V amiral du Port au foin^ est fort ralentie, de telle sorte qu'il n'y a plus guères que le quartier des halles oh on le salue, si bien que présentement la fronderie est un peu chancelante. Dieu veuille qu'elle ne se raffermisse pas, et que ceux qui ont le dessein de faire delà France ce queCromweletFairfax ontfaitdel'Angleterrenepuissent jamais avoir de crédit.
On dit que la Cour avoit dessein d'aller en Languedoc et en Provence ; mais Son Altesse Royale la presse si fort de revenir, qu'on croit en effet qu'elle reviendra*.
Ceux de Melun ont refusé deux fois, depuis quinze jours, d'obéir aux ordres de M. le duc d'Orléans, qui vouloit que ses gendarmes y logeassent; et quand on leur a dit qu'ils s'exposoient beaucoup, ils ont respondu
1 Le duc de Beaufort, grand-amiral de France.
* La Cour revint à Paris au commencement du mois de novembre 1650.
loi MADEMOISKIJ.i: Dli SCUDERY.
que M. de Beaufort les avoit asseurez de sa protection , et qu'ils ne craignoicnt rien. Le retour du Roy fera voir s'ils ont raison.
M"'° de Ghevreuse et M'"' de Montbazon* sont tousjours plus mal, et elles vont mesme plaider. Le sujet du procez est digne du temps et des personnes; car M"'* de Ghevreuse demande cent mille escus qu'on luy a promis en mariage ; à cela M™" de Montbazon dit qu'elle a une quittance de M. de Ghevreuse, et M""' de Ghevreuse respond que Monsieur son mary l'ayant donnée du temps qu'il estoit amoureux de M"'' de Montbazon, elle ne prétend pas qu'elle soit bonne.
Yoylà à peu près tout ce que je sçay ; mais puisqu'il semble que vous avez envie que je vous dise exactement tout ce qui regarde Monsieur le Prince, pour vous tesmoigner mon exactitude, je vous diray que, lorsque je fus au donjon, j'eus la hardiesse de faire quatre vers et de les graver sur une pierre où Monsieur le Prince avoit fait planter des œillets qu'il arrosoit quand il y estoit. Mais pour porter encore ma hardiesse plus loin, et vous faire voir que j'ay plus de zèle que d'esprit, je m'en vais vous les écrire :
En voyant ces œillets qu'un illustre guerrier Arrosa d'une main qui gagna des batailles, Souviens-toy qu'Apollon bastissoit des murailles, Et ne t'estonne pas de voir Mars jardinier^.
^ Marie de Rohan, duchesse de Ghevreuse, et Marie de Bretagne, duchesse de Montbazon.
2 Ces vers étoient déjà connus par le récit de M^e de Motteville. (Voyez ses Mémoires, dans la collection déjà citée, t. xxxix, p. 9.)
MADEMOISELLE DE SGUDERY. 105
Je m'asseûre, Monsieur, que vous ne me disputerez pas la dernière chose que je vous ay ditte ; aussy ne vous envoyé-je point ces quatre vers comme jolys , mais comme une marque de la confiance que j'ay en vostre bonté.
Je vous diray encore que mon frère envoya hier à Monsieur le Prince la cinquiesme partie de Cyrus', mais comme on ne parle qu'à M. de Bar qui luy avoit desjà donné la quatriesme, lorsqu'il estoit à Yincennes, il escrivit à mon frère qu'il ne manqueroit pas de donner son livre à Monsieur le Prince aussy tost qu'il l'auroit leû'. Ce qu'il y a de plus rare, c'est qu'il escrit si mal qu'il s'en faut peu que je ne croye qu'il ne sçait pas lire, et pour juger de sa suffisance en matière d'escriture, il escrit doute avec une h ; encore est-ce le mot le mieux orthographié.
Au reste. Monsieur, si Ton ne nous avoit pas donné quelque espoir que vous viendriez bientost icy, mon frère vous auroit desjà envoyé le Uvre dont je viens de parler, et vous auroit aussy renvoyé une seconde fois celuy qui a esté perdu; mais sça chant cette agréable nouvelle, il se prépare à vous les offrir luy-mesme, et moy à vous protester que je suis de toute mon ame, etc.
1 M. de Bar étoit chargé de la garde des trois princes. Il étoit fort ignorant; on â prétendu que, comme il ne savoit pas le latin, il vouloit qu'on leur dît la messe en francois, de peur que le prêtre en officiant ne leur donnât dans cette langue des avis qu'il ne pourroit pas comprendre.
100 MADEMOISELLE DE SGUDERY.