LETTRE QUATRIEME
DE LA MEMI^ AU MEME
(Paris, 4 novembre 1G50.)
Tant que M. Gonrart est en santé, je vous escrits plus pour mon interost que pour le vostre, sçachant .bien qu'il vous apprend toutes les nouvelles avec beaucoup d'exactitude et beaucoup d'éloquence tout ensemble; mais aujourd'huy que cet illustre amy est malade, il me semble que c'est à moy à vous apprendre les choses remarquables que la bizarrerie du siècle produit tous les jours.
Je vousdiray donc que, depuis un mois ou six semaines, on vole si insolemment dans les rues de Paris, qu'il y a eu plus de quarante carrosses de gens de qualité arrestez par ces messieurs les voleurs, qui vont à cheval, et presque tousjours quinze ou vingt ensemble. Mais, comme nous sommes dans un temps de confusion, ceux qui devroient donner ordre à de telles violences ne s'en sont point mis en peine, de sorte que, voyant que l'on pouvoit voler impunément, tous ceux qui se sont trouvez pauvres et meschants se sont mis à desrober : je vous laisse à juger après cela quelle multitude de voleurs il doit y avoir. On les auroit pourtant laissez
MA HE MOI s KL LK D K SCDDKUV. 1^)7
inaistres des riïcs de Paris, sans une chose qui arriva samedy au soir, et qu'il faut que vous sçachiez.
Je pense que, quelque esloigné que vous soyez de Paris, vous avez bien sceû que les yeux de M""" de Montbazon ont assujeLty le cœur du roy des Halles, autrement appelle M. deBeaufort; mais vous ne sçavez peut-cstre pas que cet amant va tous les soirs chez la Duchesse, et qu'il n'en sort qu'à doux ou trois heures après minuit. Il arriva donc, qu'estant allé samedy dernier, au soir', chez elle, il ne la trouva point; mais
1 Cet év(^nement arriva le samedi 29 octobre 1650, entre onze heures et minuit. (Voyez le liécil véritable de totii ce qui s'est passé à rassassinat commis proche l'hôtel de Schombercj^ au sujet de monseàjtieur le duc de Beaufort : Paris, 1650, in-4° de sept pages.) Loret a raconté celte tragique aventure d'une manière tout à la fois badine et judicieuse :
Sflmedî, par {jrHiule disgrâce, Gtns incoiimis et pleins d'auilace, Le soir, tout tard, miieot à mort Un ?=uivaiit du duc de lîeaufort, Couiine il alloit (pierir son maîlre.
Qui, ce soir mesnie, alla repaitre Chez la duchesse de .\emours, N'ayant prs trouvé ses amours.
Cela fit bien crier du monde, ht sut tout messieurs de la Frou;le, Jusques-là qu'un maître mutin.
Qui ne sappelle pas Martin,
Fut dire h l'Altesse Ro>ale
Que cette action déloyale.
Qui rendoit tout Paris chagrin.
Ne venoit que du Ma/arin;
Et redoublant la hardiesse
Dont il p-irloit à Son Altesse,
S'écria que sans doute un jour
On lui feroit semblable tour.
Plusieurs disent que ce langage
Est plein d'insolence et d'outrage;
Toutefois le Frondeur susdit.
Ayant ainsi dit et prédit.
Et fait une telli" incartade,
Ne reçut point de bastonnade.
1()(S MADIÎMOlSiiLM': J)K SCIJDEIIY.
comiïK^. il ne se pouvoit passer de la voir, et (jiie pourtant il vouloit souper, il dit tout haut au portier qu'il s'en alloit à l'hostel de Vendosme, et qu'il reviendroit à onze heures. L'histoire porte que, quand il dit cela au portier de l'hostel de Montbazon, deux hommes inconnus, qui s'estoient avancez auprès du carrosse, l'entendirent et se retirèrent ; mais la chose est un peu douteuse. Cependant, comme M. Beaufort fut auprès de la Croix du Tiroir, il changea d'avis, et résolut de souper à l'hostel de Nemours et de renvoyer son carrosse à l'hostel de Vendosme, ordonnant à son escuyer de le luy ramener à onze heures, chez M'"'' de Montbazon, où un carrosse de l'hostel de Nemours le mena aussytost qu'il eut soupe.
Comme ce bon prince ne va jamais sans estre bien accompagné ny sans armes, deux gentilshommes* et deux valets de chambre, qui revinrent dans son carrosse, avoient des pistollets et des mousquetons, qui
Multitude de lanterniers,
De vrais nigauds, de s.ifranieis.
F,t des crieurs d'tiiiîtres à l'écailIe,
Oh! la rirlicule canaille!
Ont envoyé des députez,
La peste soit des effronté?. !
Au duc de Beaufort, pour lui dire,
Sans même excepter notre Sire,
Qu'ils le serviroient contre tous:
Mais ces gens-là sont-ils pas fous?
Conseil, minorité, régence,
Que direz-vous de cette engeance?
Sainte majesté de nos Rois,
Justice, oléissance, lois.
Aujourd'hui si peu maintenues.
Hélas ! qu'ètes-vous devenues ?
{Uluse hiitorique, lettre du 3 novembre 1650.)
Les sieurs de Saint-Eglan et de Briaville. {Récit véritable.)
MADEMOISELLE DE SCLDERY. 100
ne leur servirent cependant qu'à causer le malheur qui est arrivé. Car, comme ils furent auprès de la Croix du Tiroir*, vingt hommes à cheval ayant environne le carrosse et commandé au cocher d'arrester, un des deux gentilshommes, qui estoit au fond du carrosse, tira un mousqueton qu'il avoit, et blessa un des voleurs\ de sorte qu'au mesme instant un de ceux qui attaquoient s'eslança dans le carrosse, et donna un coup de poigard à celuy qui touschoit le gentilhomme qui avoit tiré ce mousqueton. Un moment après, plusieurs coups de pistollets suivirent ce coup de poignard, un desquels acheva de tuer ce pauvre malheureux qui estoit desjà blessé, et un autre brusla l'oreille de celuy qui estoit au fond du carrosse et qui avoit tiré le premier. Cela fait, les voleurs, qui virent un des leurs blessé, tellement qu'il ne pouvoit se soustenir, s'en allèrent sans rien prendre à ceux qui estoient dans le carrosse, et emportèrent leur compagnon blessée
1 Au coin de la rue Saiut-Honoré et de l'Arbre-Sec.
2 Comme l'écrit déjà cité est l'ouvrage d'un frondeur, et que ce parti ne metioit pas en doute l'intention des assassins de tuer le duc de Beaufort, le pamphlet diffère essentiellement de la narration de M"* de Scudorj-. Il y est dit que les assaillants, u cro^-ant que ledit seigneur-duc estoit dans » ledit carrosse, à cause que le sieur de Saint-Eglan avoit la chevelure » blonde, ainsy que la porte ledit seigneur-duc, tirèrent quinze à vingt » coups, sans blesser personne, sinon le sieur de Brinville, lequel fut blessé » légèrement à la joue... et tout aussitost tira un autre coup de mousque- » ton, duquel fut tué ou blessé à mort un desdits assassineurs, et en mesme » temps ledit sieur de Brinville sauta légèrement hors du carrosse, et à la » faveur de la nuict se me-la parmy eux sans estre reconnu, ce que ne » put faire le sieur de Saint-Eglan, lequel fut misérablement blessé d'un )) coup de poignard ou de baïonnette au cœur, dont il mourut une demy- » heure après. » (Brcit x'érilahle.)
110 MADEMOISELLFi DE SGUDERY.
Ccpcndtint le carrosse de M. de Beaufort fut à Thostel de Monlbazoïi, où il y eut un bruit tel que vous pouvez rimagincr. Ce pauvre malheureux, qui avoit esté tué à la place où ^1. de Beaufort se met d'ordinaire, fut tiré de ce carrosse et exposé aux yeux du peuple jusqu'au lendemain après-midi. M. de Beaufort envoya h l'heure mesme chez tous sesamys. ]^a chose passa dans son esprit pour un assassinat, et il ne s'en retourna chez luy qu'en estât de donner bataille.
Cependant le peuple n'a point fait de bruit de cet accident durant les premiers jours, et M. de Beaufort a vcû ([ue son règne est changé. Mais comme les Frondeurs sont tousjours tout prêts à renouveller les desordres passez, ils ont fait dire parmy le peuple que c'estoit Monsieur le Cardinal qui avoit fait faire cet assassinat. Dans le mesme temps, ils ont aussy fait publier que c'estoient les amys de Monsieur le Prince, et ils n'ont rien oublié pour tascher à faire quelque soulèvement. Mais, par bonheur, celuy de ces voleurs qui a esté blessé, s' estant fait panser à trois chirurgiens differens, a esté reconnu et pris; de sorte que présentement il est en prison, et il y a apparence qu'on luy fera dire la vérité. Il a desjà asseuré qu'il n' avoit dessein que de voler, et que, si ceux du carrosse n'eussent point tiré, il n'y eust eu personne de tué. Il a nommé tous ses complices, et on en a desjà pris deux ; de sorte que, devant qu'il soit trois jours, on sçaura la vérité de cette funeste aventure^ qui fait tant de bruit dans le monde, et dont les Frondeurs prétendent tirer tant de fruit.
Je n'oserois vous dire qui l'on a soupçonné de cette
1\I A D E M 0 I s lî L L lî DE S G U D K R Y. 111
aiïaire, cnr cela seroit abominable, et il vaut niic^ux remettre à Tordinaire prochain que la chose sera esclaircie.
Au reste, il semble que M. de Beaufort soit destiné à porter la division partout, car il n'a pas plus tost eu loiié une maison dans la rue Quinquenpoix, où jamais prince n'a logé, qu'il y a eu division entre deux paroisses, qui prétendent l'avoir toutes deux pour paroissien, l'une parce que de tout temps la maison où il va demeurer a esté de Saint-Nicolas, et l'autre, qui est Saint-Leu, parce que M. de Beaufort, voulant estre voisin des marchands de la rue Saint-Denis, a fait faire une porte qui y donne, de sorte que comme cet endroit de la rue Saint-Denis est de la paroisse Saint-Leu, le curé de cette église prétend que, faisant une porte plus grande dans cette rue que n'est l'ancienne porte dans la rue Quinquenpoix, la maison doit changer de paroisse et estre de la sienne. On verra ce que les juges en ordonneront s'ils plaident ; on dit qu'ils en ont le dessein.
On vient de me dire que des gens conduits par des Frondeurs ont esté la nuict dernière ^ avec tambour bat-
1 C'étoit dans la nuit du jeudi 3 novembre 1650. Nous trouvons cette date dans Loret :
A Paris, durant qu'il tait sombre, Arrive toujours quelque encombre.
Jeudi, la nuit, plusieurs l>Hdauds Attachèrent k six po eaux, En a-^sez indigne posture, Du Cardinal la pourtraiture.
Cet acte et son impunité Témoignent bien en vérité Un règne impuissant et débile.
Je ne suis pas assez habile Pour leur représenter leur tort.
Mais je hais l'insolence à mort.
(Muse historique, lettre du (samedi S novembre 1650.)
112 MADT'MOISELLE Di: SCDDERY.
tant, pendre un portrait de Monsieur le Cardinal à un poteau qui est auprès du Pont-Neuf, avec un arrest escrit au-dessus, qui porte que, pour l'assassinat commis en la personne de M. de Beaufort, il est condamné à estre pendu : mais le jour n'eut pas plus tost fait voir la chose, que le Lieutenant criminel a esté faire despendre ce tableau, et informer comment cela s'etoit passé. Je ne pense pourtant pas que la fronderie puisse venir à bout de soulever le peuple ; touttefois les aO'aires de Bordeaux se rebrouillcnt ; Madame la Princesse douariere a esté bien malade, mais elle est hors de danger ^ La Reyne a aussy esté saignée trois fois pour un grand rhume dont elle est guérie'. Il n'est pas de mesme de M. de Guise, qui est très-mal.
Cependant les pauvres prisonniers sont tousjours entre
1 Charlotte-Marguerite de Montmorency, princesse douairière de Condé.
2 Loret rend compte de la maladie de la Reine-mère dans les termes suivants :
Un peu d'indisposition, De langueur et d'émotion Atiacjiièrent, l'autre semaine.
L'individu de notre Reine; Son corps, pour être exempt de mal.
N'est pas aussy (ait de métal, Mais de chair délicate et belle Qui pourtant n'est point immortelle.
, Pourroit-elle se bien i^orter
Après qu'on l'a tant fait trotter ?
Et comment n'être point malade
D'une si longue ca%'alcade,
Et de tant d'ennuis et de soins ?
Certes, on l'est souvent à moins.
Dieu veuille garder sa personne.
Et des conseils que l'on luy donne
Ne lui taire user que des bons,
PoTU" le plus grand bien des Bourbons !
{Muse historique, lelUe du 5 novembre I6u0.i
l'espérance et la crainte, et les choses sont présentement en tel estât, qu'on ne sçait ce que l'on doit penser ; car enfin, on voit que tout le monde fait le contraire de ce qu'il devroit faire. 11 faut du moins que ceux qui ne sont pas exposez au tumulte du monde se fassent sages aux despens d'autruy. C'est pour cela queje m'examine moy-mesme, afin de régler mes sentiments, que je suis asseûrée que l'on ne peut condamner, du moins pour ce qui vous regarde, puisque je ne pense pas que le desreglement puisse estre assez grand dans l'esprit des hommes, pour trouver que je n'ay pas raison de vous honorer autant que je vous honore, et d'estre autant que je suis, etc.