VIII
ll/J MADEMOISELLE DE SCUDERY.
la Cour est enfin revenue à Paris*. M. de Beaufort fut chez la Reyne le lendemain ; mais il n'en fut pas bien receû; car à peine fut-il entré, qu'elle dit que Ton se retirast, et en elTect le roy des halles sortit sans avoir dit une parole. En sortant il rencontra sur l'escalier le Cardinal qui montoit. Ils se saluèrent comme des gens qui craindroient de s'enrhumer, car on assure qu'ils enfoncèrent plustost leurs chapeaux qu'ils ne les levèrent; il est vray qu'ils passèrent si viste qu'ils n'eurent pas le loisir de s'observer long-temps.
J'oublioisde vous dire que le jour qui précéda le retour du Roy, on avoit rompu sur la roiie trois des voleurs qui ont tué ce gentilhomme de M. de Beaufort, qui dirent tousjours qu'ils n'avoient dessein que de voler, de sorte que voylà le prétendu assassinat mal prouvé.
Mais Monsieur, j'ay bien une plus pitoyable chose à
1 La Cour étoit revenue le 12 novembre 1650 ; le lendemain, le duc de Beaufort étant venu saluer la Reine, en fut mal reçu. C'est Loret qui donne ces dates et ces petits faits :
La Cour
A Paris mardi retourna
tn me dit avant hier ....
Que la Reine
Avoit montré grande froideur Contre Monsieur un tel, Frondeur, Qui, croyant tirer avantage Du funeste et cruel carnage Qu'on avoit fait de son suivant.
Est moins aimé qu'auparavant.
Les voleurs mis à la torture Ayant avoQé l'aventure Et dit tout haut, en plein sénat, Qu'ils avoient fait l'assassinat.
Mais de cette action félonne N'ayant chargé nulle personne.
(Muse historique^ [eltre du 19 novembre 1650.j
M ADEMOISELI.K DE SCUDEUV. 115
VOUS dire ; c'est que mercrodi on fit partir Messieurs les princes pour alltM' au llavi'e. Je vous avoiie que quand je voy ce gagneur de batailles et ce preneur de villes, quia sauvé trois fois l'Estat, aller de prison en prison, j'en ay une compassion estrange. il a receû cette nouvelle avec sa constance ordinaire ; il fit mesme une raillerie délicate sur ce que c'est M. 'e comte d'Harcourt' qui les escorte avec mille homme de pied et cinquante cheveaux ". A dire vray, cet employ est bien estrange; car enfin, il a présentement le gouvernement d'un des princes qu'il mené. Je n'aurois pas aimé d'avoir telle conformité avec les bourreaux qui ont la despouille de ceux qu'ils font mourir; car M.***, capitaine aux Gardes, a refusé d'y aller, on dit mesme que Miossens * a feint d'estre malade pour ne s'y trouver pas. On mena ces pauvres princes, mercredy, coucher à Versailles; ils versèrent en y allant, et le prince de Gonti, qui se trouva dessous, fut une heure esvanoûy sur un fossé. Ils dévoient hier coucher à Houdan, aujourd'huy à Anet, et demain à un lieu que j'ay oublié ; après quoy ils iront
1 Henry de Lorraine, comte d'Harcourt, mort en 1666.
2 Le couplet du prince de Condé est très-connu et a plus d'une fois été imprimé. Le voici d'après un manuscrit de chansons historiques que feu M. le marquis Garnier nous avoit communiqué :
Cet homme gros et court,
Si fameux dans l'histoire,
Ce grand comte d'Harcourt
Tout couronné de gloire.
Qui secourut Cazal et recouvra Turin, Est malmenant recors de Jules Mazariu.
» César Phébus d'Albret, comte de Miossens, alors maréchal de camp, depuis maréchal d'Albret.
1 I () M A D KM 0 I S K 1. 1. M 1) \i S G U D lî R Y.
au Po)il-clc- l'Arche, do là à Jumieges, puis à Bolbcc et do là au Havre. Jugez quelle douleur a M. de Longuevillo, de passer en celte posture dans son gouvernement. •
Monsieur le Cardinal a envoyé faire compliment à Madame la Princesse sur sa maladie, et la prier de nepas s'allarmersur le changement de prison de Messieurs les princes ; qu'il l'asseuroit que ce ne seroit pas pour longtemps, et qu'il alloit faire tout ce qu'il pourroit pour mettre les choses en tel estât que la Reyne ne les pust délivrer sans danger. Dieu veuille que cela soit bientost ! car j'avoue que c'est une chose honteuse à la Reyne et à nostre nation de voir les injustices que Ton voit.
Je ne pensois pas vous en pouvoir tant dire. Je ne vous dis pourtant pas la moitié de ce que je pense, ni la centiesme partie de ce que l'on dit; mais on m'attend, je n'ay plus que le temps de vous asseurer que je suis autant que je le doy, etc.