‹ Historiettes (volume 2)Chapitre 513 sur 522 · LETTRE SIXIEME · texte numérisé non relu

LETTRE SIXIEME

DE LA MEME AU MEME

(Paris, 30 décembre 1650.)

11 y a quinze jours que j'eslois si enrhumée, que je ne pus pas vous escrire, et il y en a huict que la curiosité

AI AD i: MOI SELLE DU SCIDERV. 117

de voir le service qu'on fuisoit, auK Gordeliers, à fjue Madame la Princesse ' et d'entendre la seconde oraison funèbre que devoit prononcer M. l'evesque de Vabres l'emporta sur l'envie que j'avois de me donner l'honneur de vous entretenir, joint que je crus que si j'allois en ce lieu-là, j'aurois plus de matière de vous divertir aujourd'huy. Je ne m'amuseray pourtant pas à vous dire qu'il y avoit plus de deux mille cierges à ceste cérémonie, que le Clergé et toutes les compagnies souveraines y estoient en corps, et que les ordres que Monsieur le Prince a donnez, de rendre tous les honneurs imaginables à Madame sa mère, ont esté exécutez, car la Gazette vous l'aura appris ; mais je vous diray que

^ La princesse de Condé, douairière, mourut à Chàtillon-sur-Loing le 2 décembre 1650. Ses restes, déposés à Paris dans Téglise des Jésuites, furent transportés, le jeudi 22 décembre suivant, au couvent des Carmélites de la rue Saint-Jacques. Nous joindrons ici le récit de Loret; il contient des circonstances curieuses :

En ce convoi sombre et fatal.

Plus de cent llambeaux à cheval

Eclairoient la pompe funèbre

De cette princesse célèbre.

Qui tous les cœurs attendrissoit

Par où le triste char passoit.

Les grands et grandes de la \ ilie,

Au nombre de deux ou trois mille,

Avoient este vestus en deuil,

Rendre visite à son cercueil.

Le peuple avec un zèle extresme

En avoit aussi fait r!e mesme,

Et moi, qui ne suis presque rien.

Mais toutefois un peu cbrétien,

J allai dire comme les autres

En ce saint lieu mes patenostres, etc.

(Loret, Muse historique^ lettre du âb décembre 1650.1

• Isaac Habert, nommé évêque de Vabres en 16A5, mourut en 1668. Il a eu grande paît aux disputes du Jansénisme., ayant attaqué le premier l'.4»/gustinus de l'évèque d'Ypres.

118 MADEAIOISKLLIÎ I) li SCUDKIIY.

M. rcvcsque de Vabrcs a acquis grand honneur, et par Taclion (ju'il fit aux Auguslins, lorsque le clergé honora feue Madame la Princesse d'un service, et par celle qu'il fit depuis aux Gordcliers : car enfin, sans rien dire contre le respect qu'il doit à la Cour, il loua fort hardiment et les morts, et les exilés et les prisonniers. A sa première oraison funèbre, il prit pour sujet de son discours la dernière prière qu'a faite Madame la Princesse, qui fut si je ne me trompe : In te. Domine, speravi, non confundar in œternum ; et comme ce psaume a esté appelé par quelques-uns le psaume des captifs, cet evesque se servit fort heureusement de cette favorable rencontre. Après cela, il ne s'amusa point à loiier Madame la Princesse ny de sa beauté, ny de sa grande naissance ; ou, s'il le fit, ce fut sans s'y arrester, et en disant qu'il laissoit toutes ces choses aux poètes et aux orateurs. C'est pourquoi il ne s'attacha qu'aux vertus, et entre les vertus il ne choisit que la patience et la charité, qui furent les deux parties de son discours. Vous pouvez juger. Monsieur, qu'il ne put parler de la paiience de Madame la Princesse sans parler de la prison de Messieurs les Princes, et de l'exil de M. de Longueville ; aussy le fit-il si généreusement et si sagement tout ensemble, qu'il toucha le cœur de tous ceux qui l'entendirent \

1 Loret a fait mention, dans sa Mi(se historique, de cette action oratoire.

De Vabres, orateur céleh-e, Fit lundi l'oraison funèbre De celle qu'on nominoit icy Charlotte de ÎMonlnioiency, De Condé princesse douairière, Qi;i (It voir en sa fi.i dernière

MAl)EMOISIi:LLI<: DE SCUDERY. 119

La seconde oraison ne fat* pas toiit-à-fait si hardie, parce qu'il parloit par le coiTimandement du Roy ; il ne se desmentit pns pourtant. Il y eut de fort belles choses dans son discours ; il prit le deuxiesme verset du mesme psaume dont il s'estoit servy la première fois, et joignit la persévérance aux deux autres vertus qu'il avoit attribuées h Madame la Princesse. 11 dit pourtant encore qu'il falloit demander la liberté de cet illustre captif, dont les mains victorieuses estoient chargées de fers; mais qu'il ne la falloit demander qu'à Dieu et au Roy. Voylà, Monsieur, à peu près l'ordre des deux discours, qui furent tous deux fort beaux*. M. l'abbé Roquette en doit faire un aux Carmélites, mais j'espère que ce ne sera qu'à la fin des quarante jours.

Tant d'amour et de charité,

Que l'on peut dire en % érité

Que son Ame ardente et zélée

Dans lescieux est tout droit volée.

Avec mille fois plus d'appas

Qu'elle n'en avoit icy bas,

Quoyqu'elle ait passé les plus belles

De toutes les beautez mortelles.

L'oraison se fît 1i' matin

Au grand couvent Saint-Augustin.

C'estoit un beau panégyrique,

Rt d'un accent si pathétique

Cet eveque le proféra,

Que l'assemblée en soupira.

Et plusieurs, émus par ses charmes,

En versèrent même des larmes.

(Loret, Jluse historique, lettre du 18 décembre 1650.)

1 Ces deux discours de l'évêque de Vabres ne paroissent pas avoir été imprimés, au moins ils ne sont pas indiqués dans l'ouvrage du père Lelong, quoiqu'il cite deux autres oraisons funèbres de la princesse de Condé, dont une est de l'abbé d'Aubignac. [Bihliothèque historique de la France, n«> 25820.) Moreri, quoiqu'il ait donné la liste des ouvrages d'I^aac Habert, ne fait non plus aucune mention de ces discours.

1120 MADEMOISIiLLK DE SGUDEUy.

Je ne vous parle point des assemblées du Parlement, car vous les sçavez sans doute, et vous n'ignorez pas que présentement les Frondeurs font semblant de demander la liberté des Princes, car comme ils sçavent bien que mille arrests du Parlement ne feroient pas tomber une pierre du Havre, ils ne craignent pas d'obtenir ce qu'ils font semblant de souhaitter. Si la Cour estoit bien conseillée, elle deschaisneroit ce lion contre ceux qui la persécutent.

M. le duc d'Orléans n'est pas trop bien avec la Reyne, et certes je pense qu'elle a raison de s'en plaindre, car enfin il voit tous les jours chez luy Monsieur le Goadjuteur et M. de Beaufort, qui ne voyent point le Roy, et qui font tous les jours ce qu'ils peuvent pour soulever le peuple et pour renverser l' Estât. La victoire de M. le mareschal du Plessis* les a pourtant un peu mortifiez , car elle est venue justement au plus fort de leurs assemblées. On apporta hier soixante-cinq drapeaux à Nostre-Dame, qui passèrent durant que Messieurs du Parlement desliberoient. Ils n'achevèrent point hier, je ne sçay s'ils achèveront aujourd'huy; si je l'apprens avant que de fermer ma lettre, je vous le diray. La pluralité des voix alloit hier à remonstrance.

Il y avoit un homme dans leurs dernières assemblées qui ne sera pas des dernières, car il mourut hier au soir, fort regretté, aussy bien que M. d'Avaux, son

1 La bataille de Rethel, gagnée le 15 décembre 1650, par le maréchal du Plessis sur les Espagnols, dans les rangs desquels étoit le maréchal de Turenne,

MADEMOISIîLLlO DE SCUDEUV. 1 "21

frère'. Vous pouvez juger après cela que celuy dont je parle est M. le président de Mesmes" ; il est mort du pourpre qui n'a pu sortir et qui Ta estouffé. La Cour y perd entièrement, et les Frondeurs y gaignent. On dit qu'il a disposé de sa charge, sous le bon plaisir du Roy, en faveur de M. d'Irval, son frère; mais il y en a qui croyent que M. le Tellier y prétend.

On dit tousjours que Monsieur le Cardinal revient, mais on ne le sçait pourtant pas avec certitude.

Les habitants de Rethel, en reconnoissance de ce que c'a esté le conseil et la valeur de M. de Manicamp qui les a deslivrez de la domination espagnole, luy ont donné une fort belle espée. Ils se sont engagez à perpétuité d'en donner une à tous les aisnez de sa maison. Il me semble que cette marque d'honneur est plus belle qu'un baston de mareschal de France ^

On vient de m'asseurer qu'enfin ces messieurs les Sénateurs ont achevé d'opiner. Voicy comme on dit que la chose se passa : que Messieurs les gens du Roy iront aujourd'huy trouver la Reyne, pour prendre jour et heure, afin que le Parlement luy fasse très-humbles remonstrances pour la liberté des Princes; qu'ils enverront des députez à M. le duc d'Orléans, pour le supplier d'assister à toutes les assemblées qu'ils ont résolu de faire, jusqu'à ce que la Reyne les ait satisfaits ; que

1 Claude de Mesmes, comte d'Avaux, l'un de nos diplomates les plus célèbres, et frère du président, étoit mort le 19 novembre précédent.

^ Henri de Mesmes, président à mortier au parlement de Paris, mourut le 29 décembre 1650. Ce passage donne la date précise de cette lettre.

* Montglat rapporte aussi ce fait. {Mémoires de Montglat, 2^ série de la Collection des Mémoires, t. l, p. 256).

MADEMOISELLE DE SCUDEIW.

|)our cet vïÏQcl ili

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asscmoieroiu des a(3main pour apprendre des gens du Roy la rcsponse de la Reyne et pour desliberer dessus. On me vient aussy d'apprendre que le président de Blancniesnil, grand frondeur, est à l'extresinité; ainsy le bon et le mauvais party auront chacun un protecteur*.

Je trouverois poul-estre bien encore quelque chose h vous dire, mais ma lettre est si longue que ce seroit abuser de votre patiem^e. Il faut pourtant encore que vous ayez la peine de lire que mon frère est votre trèshumble et très-obéissant serviteur, et que je le suis autant que je le dois et que je le puis.

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