‹ Historiettes (volume 2)Chapitre 514 sur 522 · LETTRE SEPTIEME · texte numérisé non relu

LETTRE SEPTIEME

DE LA MEME AU MEME

(Paris, 2 mars 1651.)

Je VOUS escrivis une lettre si longue, il y a quinze jours, que je jugeay à propos, l'ordinaire passé, de ne vous pas accabler par un nouveau griffonnage Je

1 C'est à dire apparemment un patron dans le ciel. — René Potier, seigneur de Blancmesnil et du Bourget, président des Enquêtes, ne termina sa carrière que le 17 novembre 1680.

pense que ccu\ qui voudroicnt chercher quelque liaison en escrivant les nouvelles, et passer insensiblement d'une chose à une autre, s'y trouveroieut bien embarrassez, car tout ce qu'on sçait au temps où nous sommes a si peu de rapport, qu'il faut de nécessité l'escrire fort irrégulièrement, principalement quand on n'a pas plus d'art que j'en ay.

Quoy qu'il en soit, je vous diray que Monsieur le Prince fut, il y a trois jours, demander permission à la Reynede marier son filz et Monsieur son frère : le premier, à une des filles de M. le duc d'Orléans, et l'autre, à M"'' de Chevreuse; et comme cette princesse n'est pas en estât de rien refuser, elle accorda ce qu'on luy demandoit'. Je ne vous dis point après cela que M. le duc d'Orléans et M. de Chevreuse ne refusèrent point Monsieur le Prince, lorsqu'il fut faire la demande de ces deux princesses, car vous pouvez bien juger que cela est ainsy. Le pauvre prince de Gonti a une telle envie de se marier, qu'il en est malade. Pour moy, j'avoue que je ne sçay pas comment il a la hardiesse d'espouser une fille de M*"' de Chevreuse ; je vis hier un homme qui me dit qu'il aimeroit mieux espouser quelque jeune sultane au sortir du Sérail, que la fille d'une telle mère. Cependant, quelque avancé que soit ce mariage, quoyqu'on ayt envoyé à Piome pour avoir la dis-

^ Les princes étoient sortis du Havre le 13 février précédent. Leur liberté avoit été le résultat d'un traité fait entre le Coadjuteur et la Princesse palatine, au nom du prince de Condé, dont elle avoit reçu les pouvoirs tracés sur une ardoise. Ce double mariage en avoit été l'une des conditions. Le but étoit de réunir les princes et le duc d'Orléans dans un même intérêt. Ces mariages ne s'accomplirent pas.

l'i/l MADEMOISKIJJ': \)ïi SCUDERY.

pense de tenir les bénéfices, que M. le prince de Conti ait nommé M. de Montreuil' pour titulaire, il y en a qui doutent encore qu'il s'achève, parce qu'on sçait que M""" de Longucville y a une aversion estrange. Le temps nous fera voir ce qui en sera.

Pour Monsieur le Cardinal, il est à Sedan, d'où il doit bientost partir pour aller en Suisse, ou à Madiid ; la Reyne demanda encore huict jours, par la bouche de M. le duc d'Orléans, pour luy donner le loisir de sortir du royaume. Le Parlement les accorda, mais en mesme temps ces messieurs donnèrent un arrest qui porte qu'on informera de ce qui s'est passé aux lieux où Monsieur le Cardinal a couché depuis son départ de Dourlens. Le Parlement refusa aussy, pour la seconde fois, la déclaration du Roy, touchant l'exclusion des estrangers et des cardinaux pour le ministère^; mais, comme je croy que ceste seconde affaire, qui va mettre une grande division entre le Clergé et le Parlement, vous est mandée par diverses personnes, je ne vous la diray point, et je continueray ma gazette en vous parlant de l'arrivée de M. d'Angoulesme% qui a esté fort

1 Jean de Montreuil, secrétaire du prince de Conti, membre de l'Académie françoise. Il n'auroit pu être longtemps le custodi-nos du prince, car il mourut le 27 avril suivant.

2 Ce second refus du Parlement eut lieu le 1" mars 1651 ; et ce fait donne la date précise de cette lettre.

3 Louis de Valois, duc d'Angoulôme, gouverneur de Provence, mourut à Paris, le 13 novembre 1653. Il avoit eu avec le parlement d'Aix les démêlés les plus sérieux, à Toccasion des charges qu'il avoit fait créer pour rendre ce parlement semestriel. Le duc d'Angoulôme, alors comte d'Alais, voulut employer la force à l'exécution de ses desseins; le peuple prit le parti de son parlement; les avenues du palais furent barricadées, et le

MADEMOISELLE DE SCLDERV. l'25

bien receii de Monsieur le Prince. Aiissy vous puis-je asseurer que tout ce qu'il y a de Provençaux icy commencent dcsjà de s'empresser fort auprès de luy, et sa cour est si grosse qu'on ne le sçauroit croire à moins de ravoir veûe. Je voudrois de tout mon cœur que tous les ennemys qu'il a dans vostre province vissent ce qui se passe icy, afin que, se repentant, ils taschassent à se raccommoder, et qu'ils se tinssent en repos; car, enfin, il est constamment vray que Monsieur le Prince va estre maistre absolu des affaires. Je vous asseure qu'il n'est pas sans occupation. Il disna hier chez Monsieur le Premier président', qui le traitta avec une magnificence estrange. Il y avoit quatorze potages, quatorze plats de poisson, entre lesquels on compte un saumon de douze pisloles et une carpe de huict. Jugez du reste.

Le Roy a dansé un meschant ballet ces jours passez, quoyque ç'ayt esté de fort bonne grâce. Il le redansa hier pour la troisiesme fois ". Cela me fait ressouvenir

comte d'Alais, obligé de capituler, sortit de la ville après avoir traité avec les magistrats. Le Parlement cassa le semestriel, ainsi que les consuls nommés au nom du Roy, tandis qu'ils auroient dû être élus, et tout rentra dans l'ordre; mais les esprits demeurèrent longtemps envenimés. {Relation véritable de ce qui s'est fait et passé en la ville d'Aix, en Provence, depuis l'enlèvement du roy Louis XIJ', fait à Paris le 6 janvier 16iP, et en l'affaire du Parlement, où le comte d'Alais, Madame sa femme et Mademoiselle sa fille, le duc de RicUelieu, M. de Sceve, intendant, et plus de cent cinquante gentilshommes ont esté arrestés prisonniers; apportée par le sieur T., envoyé par Messieurs du parlement de Provence. A Paris, chez Jean Henaut, au Palais, 1649. In-W de 8 pages. (Cabinet de l'éditeur.)

^ Mathieu Mole, premier président du parlement de Paris, reçut les sceaux le 3 avril 1651, et mourut dans ses fonctions le 3 janvier 1656.

* G'étoit le balbt de Cassandre dont les paroles sont de Bensserade.

de ces petits oiseaux qui chanlent si bien et qui se réjouissent, quoyqu'ils soient prisonniers dans leurs cages; car vuWn ce pauvre jeune Roy est présentement plus prisonnier qu'eux. On fit mesme encore hier deux

{Voyez les Œxtvres de Bcnsserade édition à la splièro, 1698, t. ii, p 3.) Il fut dansé au Palais Caidiiial le 2G février 1G51 La Reine n'y assista point; elle venoit d'Otre obligée d'ordonner au cardinal Mazarin de quitier la France. Les petits détails échappent à la grave histoire, bien qu'ils ne soient pas toujours indignes d'être recueillis; c'est ce qui nous détermine à donner ici le récit de Loret :

Le soir un désir me vint prendre D'aller visiter !a Cassiiiuire Qu'on dansoit au Palais- Royal, Où pliisiein's ilaincs, commiil' au bal, Avoient mis leurs plus riches jupes Pour donner dans les >eux des dupes. Mademoiselle s'y rendit.

Qu'assez lonj^-lemps on attendit, Avec les deux jeunes Loupines * Très-eharuiantes et tiès-poupines ; On y vo> oit de tous côtés Luire tout plein d'autres beautés, Et la Guercliy plus que pas une - Brilloiten haut sur la tribune Très-tort œilladée. et par qui ?

Par Nf-mours, Joyeuse et Crequi, Qui, bien souvent loignaut la belle, Etoient aussi lorgnés par elle.

Pour la Reine, en ce lieu d'appas, Sa Majesté ne parut pas, Car elie estoit triste et malade.

Pour le ballet et mascarade, Il estoit assez jovial; Toutefois, pour ballet royal.

En dessein, dépense et musique.

Il n'estoit pas trop magnifique.

Quoi que c'en soit, cette action Causa de l'exaltation.

Le Roy, qui fait bien quoi qu'il fasse, Y dansa de fort bonne grâce.

Trois ou quati'e admirablement.

Et les autres passablement.

{Muse historique, lettre du S mars 1651.

* Sans doute mesdemoiselles de la Loupe, depuis comtesse d'Olonne et maréchale de la Ferlé.

barricades assez près du Palais-Royal. Je vous asseure que ceux qui ont couiiiiencé de faire faire la garde aux portes ont donné une estrange atteinte à la Royauté '. Dieu veuille que Monsieur le Prince la puisse un jour reslablir; car présentement il faut qu'il dissimule beaucoup de choses, et il le sçait fort bien. Il paroît mesme plus dévot qu'il n'esloit ; car, outre qu'il estend la messe tous les jours, il fait encore le caresme, quoyqu'il ne l'ayt jamais fait que depuis qu'il a esté en prison.

M*"^ de Longueville reviendra dans quinze jours; on dit qu'elle tasclie à moyenner une trêve générale ou particulière ". On dit qu'on fera la garde jusqu'à ce

1 Les bourgeois de Paris gardoient nuit et jour le Palais-Royal; cela dura jusqu'au mois d'avril :

Les Parisiens remerciez.

Et tout à faii licenciez, K'auront plus le soin ni la peiae De garder le Roy ni la Reine, Et ne feront plus les Argus,

Sinon de peur d'être c \

Outre qu'ils estoient inutiles, C'estoient gueriiers très-mal habiles.

Et des gens qui savoient si peu Gouverner des armes à feu.

Que trente en ont perdu'la vie Qui n'en avoient aucune envie.

(Muse historique, lettre du 3 avril 1661. ' Nous citerons encore ici l'autorité de Loret :

La duchesse de Longueville,

Relie, spirituelle, habile,

A dans son cœur déterminé

De ne point sortir de Stené (Stenayt

Que la paix ne soit commencée

Et mesme un peu bien a\ ancée.

Elle emploie, à ce que l'on dit,

Son éloquence et son crédit

Et tous les charmes nécessaires

Pour disposer nos adversaires

12S MADEMOISELLE DE SCUDERV.

qu'on ayt estably un conseil à la Ikcync, et qu'on ayt esloigné des affaires toutes les créatures de Monsieur le Cardinal.

Le Roy semble haïr tous ceux qui veulent abaisser son autorité, et, selon toutes les apparences, il se souviendra long-temps de tout ce qu'on luy fait aujourd'huy. Au reste, M. Bonneau * est tellement en faveur, que je commence, pour l'amour de luy, à me resconcilier avec la Fortune, quoyqu'en mon particulier elle me traite rigoureusement. Tout de bon, je suis bien aise qu'un aussi honneste homme que luy ayt du crédit.

Après cela, je ne vous diray plus rien, car il faut que j'aille au sermon. Plust à Dieu qu'au lieu de vous escrire, je vous pusse entendre ! Tous vos amys disent qu'il est à propos que vous veniez bientost icy ; je le souhaitte, et pour l'amour de vous, et pour avoir Thonneur de vous asseurer que je suis avec toute sorte de respect et d'affection, etc.

A ce grand accommodement, Désiré généralement, Et qui couronnera la belle D'honneur et de gloire immortelle.

{Mme historique, lettre du 26 février 1651.)

La duchesse de Longueville revint à Paris vers le 15 du mois de mars suivant,

^ Ce M. Bonneau étoit vraisemblablement l'oncle de W^^ de Miramion ; sa fille épousa M. de Chauvelin.

A M. BOISOT, ABBÉ DE SAINT- VINCENT, A BESANÇON

Le 2 de novembre 1686.

Votre lettre, Monsieur, m'a surprise fort agréablement, car je n'avois nul lieu de l'attendre aussi flatteuse qu'elle est, et je vois bien que je dois la bonne opinion que vous avez de moi à mes amis. Mais au hasard de vous en desabuser, je voudrois bien que vous eussiez quelque afTaire agréable en ce pays-ci, qui me donne lieu de connoître par moi-même un aussi honnête homme que vous'; car je ne vous connois pas seulement,

' L'abbé Boisot (Jean-Baptiste), auquel ces lettres sont adressées, étoit né à Besançon, au mois de juillet 1638. Dans un voyage qu'il fit à Paris, jeune encore, il eut l'occasion de voir Pellisson, qui possédoit alors la confiance du surintendant Fouquet. Pellisson accueillit le jeune Comtois, et le mit en relation avec plusieurs savants alors illustres. De Paris, Boisot se rendit à Rome où, grâce à de bonnes recommandations, il fut admis dans la société de la reine Christine de Suède. C'est principalement aux bons offices de cette princesse qu'il dut, ce qu'il venoit surtout demander, quelques bénéfices en Franche-Comté, où il revint après avoir parcouru l'Allemagne et les Pays-Bas. Durant les troubles qui agitèrent la Franche-Comté et qui dévoient se terminer par la cession de cette province à la France, l'abbé Boisot se retira en Espagne; il y demeura jusqu'en 1678, date du traité de Nimegue. A son retour, il obtint l'abbaye de Saint-Vincent de Besançon, et n'ayant plus d'ambition à satisfaire, il voua le reste de sa vie à la culture des lettres et aux travaux de l'érudition. Il jouissoit d'une certaine fortune, si l'on en juge par les tableaux, les médailles, les bronzes et les curiosités qu'il avoit recueillis dans ses voyages et qu'il céda généreusement aux religieux de son abbaye avec la bibliothèque du cardinal de Granvelle, achetée du comte de Saint-Amour. Il voulut que cette bibliothèque fût ouverte au public, et il assigna pour l'entretenir un fonds de deux mille écus. Elle étoit riche surtout en manuscrits, parmi lesquels ou distinguoit les quatre-vingts

vin. 9*

130 mademoisellh: de sgudery.

Monsieur, par les belles lettres que j'ai reçues de vous, je vous connois encore par M. de Pcllisson, qui ne loue jamais sans sujet. De sorte, Monsieur, (jue si mon estime peut contribuer h votre satisfaction, vous pouvez en elre assure et qu'il ne tiendra qu'à vous que je ne sois toute ma vie votre très-humble et très-obéissante servante,

Madeleine de Sgudery.

AU MÊME

Le 12 septembre 1687.

Quoique je sois fort diligente, Monsieur, à reconnoître dans mon cœur tout ce que vous avez fait pour m'obli-

volumes in-folio connus sous le nom de Mémoires du cardinal de Granvelte ; l'abbé Boisot les avoit mis en ordre, après les avoir sauvés de la destruction dont les raenaçoit l'épicier auquel ils avoient été précédemment abandonnés. On voit dans les Mémoires de littérature de Desmolets une lettre qu'il écrivit à Pellisson pour lui annoncer l'intention d écrire l'histoire du cardinal de Granvelle; il ne paroît pas avoir eu le temps d'exécuter ce projet. Le Journal des Savans contient plusieurs pièces assez curieuses de l'abbé Boisot; car il aimoit à répandre ses vastes connoissances pour ainsi dire goutte à goutte. Il étoit bon helléniste, il avoit étudié l'hébreu, il parloit toutes les langues vulgaires de l'Europe latine; enfin, son caractère et ses vertus étoient à la hauteur de son mérite littéraire. Sa charité ne couuoissoit pas de bornes: pendant la grande disette de 169^, il donna tout ce qu'il possédoit aux pauvres, si bien que pour vivre il fut ensuite obligé de recourir à des emprunts. Tel est l'homme avec lequel M'^^ de Scudery entretint l'intéressant commerce de lettres dont nous devons la communication à l'amitié et à l'obligeance de l'éminent bibliothécaire de Besançon, M. Weiss. M. Weiss étoit déjà, comme on sait, l'auteur d'une excellente notice sur l'abbé Boisot, insérée dans la Biographie universelle de Michaud et que nous avons largement mise à contribution ; c'est enfin M. Weiss qui nous a fourni les intéressantes et discrètes notes qui éclaircissent les lettres qu'on va lire. L'abbé Boisot mourut le 4 décembre 1694, âgé de cinquante-six ans.

MADEMOISELLE DE SCUDEUY. 131

gor, je dois vous paroîtré un peu paresseuse à vous remercier du plaisir que m'ont donné toutes vos lettres espagnoles'. Mais un grand rhume m'a empêchée de les lire durant quelque temps. Je les trouve pleines de beaucoup d'esprit et je suis persuadée qu'il y en avoit plus en ce temps-là en Espagne qu'il n'y en a aujourd'hui, et je suis assurée que le Roy qui y règne n'écrit pas comme celui dont M. de Pellisson m'a fait voir les lettres, ni les dames de sa cour comme la Torquilla. Je vous remercie donc, Monsieur, d'avoir songé à me les faire voir. Vous ne me dites point s'il faut vous les renvoyer. Cependant je prends la liberté de vous donner douze vers que je fis le lendemain que j'eus été voir Saint-Cyr par ordre de M""^ de Maintenon, qui m'y reçut avec beaucoup de bonté. On y a fait un chant parfaitement beau. 11 y a près de trois cents jeunes demoiselles dans cette maison. C'est un établissement admirable. C'est à ces jeunes filles que j'adresse ces vers. Je souhaite qu'ils ne vous déplaisent pas, Monsieur, et que vous me croyez autant que je suis votre très-humble et très-obéissante servante,

Madeleine de Scudery.

' Il est probable que ces lettres faisoient partie des papiei-s Granvelle, et que l'abbé Boisot, toujours empressé d'ôire agréable à M^*^ de Scudery, s'étoit empressé de les lui communiquer.

132 MADEMOISHLLK I)H SGUDERY.

AU MEME

Le 17 d'octobre 1G87.

Que direz-vous, Monsieur, de mon silence? Les apparences sont contre moi, mais dans la vérité je ne suis pas coupable, car je ne suis point du tout ingrate. Votre italien m'a fait pour le moins autant de plaisir que votre espagnol, et puis un sonnet écrit de la propre main du Tasse' est une chose infiniment agréable à quiconque est sensible au mérite d'un si excellent homme. Je vous en aurois remercié plus tôt, sans un grand rhume qui m'a fort importunée ; et puis j'eusse bien voulu vous envoyer en échange quelque chose de moi propre à vous divertir. Mais je vous envoie, Monsieur, des vers d'un gentilhomme de mes amis, de Bordeaux, qui fait de fort belles choses". Vous en verrez le sujet au titre. Il faut seulement savoir qu'un peu avant cela le Roy m'avoit fait l'honneur de me donner sa médaille. Vous voyez, Monsieur, que je paie mes dettes du bien d' autrui. Mais ce n'est qu'en vers que j'en use ainsi, car vous trouverez dans mon propre cœur toute l'estime que vous méritez

' Trouvé par Tabbé Boisot dans les papiers du cardinal de Granvelle, qui s'étoit empressé de le communiquer à M"^ de Scudery,

^ Ce gentilhomme bordelais se nommoit de Betoulaud. On conserve de lui dans les recueils académiques des provinces un grand nombre de pièces de poé&ie.

MADEMOISKLLE DE SCUDERY. 13.*^

et toute la reconnoissance que doit avoir votre trèsliunible et très-obéissante servante,

Madeleine de Sgudery.

M. de Pellisson est à Fontainebleau. Je lui montrerai le sonnet h son retour, qui lui fera plaisir.

AU MEME

Sans date^

Voici, Monsieur, un supplément de lettre fort nécessaire; car j'apprends, par un billet de M. de Pellisson, que vous me faites un présent de dix mille écus : et ce qui est plus considérable, c'est que ce présent est parti des mains d'un puissant Empereur et qu'il a passé par les mains d'un Roy qui a effacé tous les Empereurs du monde, vivants et morts. Et ce qui me charme encore, c'est qu'on peut le recevoir sans être soupçonné d'intérêt. Mais, Monsieur, quelque rare qu'en soit ce présent, la lettre que vous écrivîtes en l'envoyant etoit encore plus rare que lui par la délicatesse de vos pensées et par la noblesse de vos expressions. Je vous loue donc. Monsieur, autant que vous le méritez, et je vous remercie autant que je le dois. C'est tout ce que vous peut dire aujourd'hui avec précipitation, votre etc.

* Cette lettre nous paioît faire suite à celle du 17 octobre 1687 et avoir pour objet le sonnet autographe du Tasse.

134 MADEMOISIilJ.R DH SCUDERY.

AU MEME

Le 6 de juin 1689.

Pour VOUS donner, Monsieur, une marque de mon estime et de mon amitié, je vais vous donner une occasion de m'obliger sensiblement en rendant de bons offices à M. de Bonnecorse, qui vous rend ma lettre. M. son père est un homme d'un mérite distingué et de mes amis particuliers depuis trente ans, et, comme je ne doute pas que vous n'ayez du crédit auprès de tous les honnêtes gens qui vous connoissent, vous ne pouvez manquer d'en avoir auprès de M. de Moncault, sous les ordres duquel M. son fils va être. Je vous prie de le lui recommander de votre mieux et de tenir pour certain, Monsieur, que, puisque je veux bien vous avoir de l'obligation, c'est signe que je vous estime beaucoup et que je veux être encore plus que jamais votre très-humble et très-obéissante servante,

Madeleine de Scudery.

P, S, Vous me feriez plaisir. Monsieur, de m' apprendre si une fille que je sais que vous avez vue, qui ne mangeoit presque point, est morte ou vivante '.

' On n'a pas la réponse de l'abbé Boisot à M"* de Scudery ; mais on a sa lettre à l'abbé Nicaise sur une fille qui a été quelques mois sans prendre de nourriture. (Journal des savans, 1689.)

AU MEME

Le 19 d'août 1G8Q.

J'ai reçu, Monsieur, de si grands rcmerdments de MM. de Bonnecorse père et fils', que je serois bien ingrate si je ne vous teinoignois pas la reconnoissance que j'ai de toutes les manières honnêtes dont vous avez reçu ma tres-humble prière. Je le fais donc de tout mon cœur et je vous assure que je ne perdrai jamais le souvenir de cette générosité. Mais pour achever la grâce, ne pour riez-vous pas obtenir de M. de Monc.ailt qu'il fît pour le cadet que vous avez si bien reçu, ce que M. de Valcroissant écrivit hier sur ma table , en partant pour aller prendre possession du petit gouvernement que le Roy lui a donné. Il a été gouverneur de M. de Barbezieux, fils de M. de Louvois. Il est de Provence et de mes anciens amis, et c'est lui qui a fait mettre M. de Bonnecorse aux cadets de Besançon. Ce garçon m'a écrit qu'il vaquoit trois lieutenances d'infanterie ; il en a aussi écrit à M. de Valcroissant; mais, par malheur, il partoitpour Flandre avec madame sa femme. Mais lui ayant demandé ce qu'il falloit faire, il écrivit le petit mémoire que je vous envoie^. Voyez, Monsieur, si vous pourriez

* Boileau a fait au père une réputation qu'il n'auroit jamais acquise par ses ouvrages.

* On n'a pas pu le retrouver dans les papiers de l'abbé Boisot.

136 MADEMOISKLLt: DE SOUDER Y,

obtenir de M. de Moncault ce que ce mémoire porte. M. de Pellisson l'en remercieroit, et moi aussi, et je vous en scrois parfaitement obligée. Le père de ce garçon est un parfaitement honnête homme, que M. de Pellisson et moi aimons beaucoup. Je prends la liberté de mettre un petit billet dans votre paquet pour ce gentilhomme-là. Je serai ravie de voir ce que le médecin écrira sur le mal extraordinaire de la fille dont vous m'avez fait le récit. Je crois que vous serez bien aise de savoir que le Roy a donné pour gouverneur à M. le duc de Bourgogne M. le duc de Beauvilliers, homme d'une grande vertu. M. de Ghevreuse* est sous-gouverneur, et M. l'abbé Fenelon précepteur. Le Roy sut hier, par un exprès parti de Rome le 10, que le Pape etoit à l'agonie. Il est venu aujourd'huy un autre courrier : on se figure, avec bien de l'apparence, qu'il apporte la nouvelle de la mort. Les cardinaux françois se préparent à partir, et M. le duc de Chaunes aussy, avec la qualité d'ambassadeur extraordinaire. M. d'Uxelles se défend admirablement bien à Mayence ; Bregy se défend de même. La flotte du Roy est la plus belle du monde. La dyssenterie est dans celle de ses ennemis, et il y a lieu de croire que Dieu bénira les armes de Louis le Grand et confondra ses ennemis. Mais pour finir par où j'ai commencé. Monsieur, je vous rends mille grâces très-humbles, et suis pour

' Le duc de Chevreuse remplissoit réellement, comme le dit M"* de Scudery, les fonctions de sous-gouverneur du duc de Bourgogne, mais il n'en eut pas le titre. On lit dans la Gazette de Franceà\x2Q août 1689 : «Le marquis de Denouville (Jacques-Uené de Briney) est nommé sous-gouverneur du duc de Bourgogne. » M. de Danouville avoit été gouverneur du Canada ; il mourut en 1710, âgé de soixante-treize ans {Gazette de France du 27 septembre).

toute ma vie votre très-humble et très- obéissante servante,

Madeleine de Solder y.

AU MEME

Le 7 de septembre 1689.

Je reponds un peu tard, Monsieur, à votre lettre du 28, parce que je voulois la montrer à M. de Pellisson, afin qu'il m'aide à reconnoître la manière obligeante dont vous agissez pour M. de Bonnecorse. Mais vous pouvez assurer M. de Moncault et vous assurer vous-même qu'il sentira vivement tout ce que vous faites l'un et l'autre pour ce gentilhomme dont le père est son ami et le mien, et que vous trouveriez très-digne d'être le vôtre si vous le connoissiez. Il a de l'esprit, du savoir et beaucoup de vertu. Je lui avois écrit afin qu'il rendît office à l'ambassadeur de Constantinople qui de voit passer à Marseille. Il a fait cela de si bonne grâce que ce m'est un nouvel engagement de le protéger en la personne de son fils. Continuez donc. Monsieur, de le servir auprès de M. de Moncault. Mais, comme ce garçon-là n'est pas l'aîné de la famille, il vaut mieux lui faire donner une lieutenance dans un bon corps d'infanterie que de le mettre dans la cavalerie où il y a plus de dépenses à faire. Après cela je laisse le

138 MADEMOTSEf-LR DE SCUDERY.

reste à faire à votre générosité et à celle de M. de Moncaut, dont M. dePellissonnie dit avant-hier encore beaucoup de bien. J'écris aujourd'hui au cadet de Besançon, ne voulant pas toujours abuser de votre honnêteté, et j'écris aussi à son père pour lui apprendre la continuation de vos bontés pour son fils. Je vous assure que ce garçon-là n'en est pas ingrat, car il m'en a écrit comme en ayant le cœur pénétré. Mayence fait toujours des merveilles et Bregy ne se dément pas. Mais les nouvelles d'Irlande ne sont pas bonnes, et l'on ne doute pas que Londonderry n'ait été secouru. Les cardinaux françois vont en diligence à Rome pour empêcher, s'ils peuvent, que le conclave ne nous donne un pape aussi ennemi de la France que le dernier ; mais la maison d'Autriche fait une grande ligue. La flotte anglaise n'a pas voulu attendre la nôtre. Il y a une epitaphe du Pape qui ne le flatte pas, mais vous l'aurez peut-être reçue. Je suis, Monsieur, avec autant d'estime que de reconnoissance, votre très-humble et très-obéissante servante,

Madeleine de Scudery.

AU MEME

Le 7 d'octobre 1689.

Il n'y a rien de plus honnête ni de plus généreux, Monsieur, que la manière dont vous rendez office au fils

MADEMOISELLE DE SGUDERY. 139

d'un de mes bons amis. Ce garçon m'en a écrit en des termes qui marquent qu'il en est très-reconnoissant. Je fis voir hier et sa lettre et la vôtre à M. de Pellisson, qui vous en est très-obligé. Il vous fait mille compliments et vous prie d'en faire aussi pour lui à M. de Moncaut, J'écris aujourd'hui à M. de Valcroissanten Flandre, oii est son gouvernement, afin qu'il écrive à ces Messieurs du bureau pour obtenir que la lieutenance soit dans un bon corps. Après cela, Monsieur, il faut vous repondre sur ce que vous me demandez touchant Saint-Gyr. Il n'y a pas toujours des places vacantes, mais on écrit dans un registre celles qui ont des places retenues. Il faut faire preuve de quatre degrés de noblesse par pièces originales par-devant M. d'Hosier, fils d'un grand généalogiste, préposé pour cela ; mais il faut auparavant avoir parlé à M"'*^ de Maintenon, qui seule conduit toute cette maison. II faut que la petite fille ait sept ans passés ; on n'en reçoit point au delà de douze. On désire qu'elles soient saines et qu'elles ne soient pas difformes. Mais j'ai à vous dire qu'on n'en mariera plus comme on a fait. Elles y seront jusqu'à vingt ans. Quand il vaque des places de religieuses dans les abbayes royales oii le Roy a droit d'en nommer une, s'il y a des demoiselles que Dieu appelle à la religion, on en choisit une et on l'envoyé à cette abbaye-là. Voilà, Monsieur, ce que je vous en puis dire. Si les filles ne font pas bien leur devoir, on les rend aux parents, et il en est sorti deux il ya trois jours. J'ajoute après cela que, quoique j'aie refusé à une personne de me mêler de mettre des filles dans ce lieulà, si vous voulez dresser un mémoire bien circonstan-

cio de la condition de la domoisclle, de la vcrLu de la mère, du père, du bien de cette famille, de Tàge de la fille, et peindre même la petite personne, je ferai voir le mémoire à M"'' de Maintenon. Mais comme la Cour partit hier pour Fontainebleau, d'où elle ne reviendra à Versailles que le 23 de ce mois, il faudra attendre ce retour-là. Je vous remercie par avance de la dissertation du médecin. La chose ' est si extraordinaire que la curiosité est excusable. Je suis. Monsieur, avec toute l'estime que vous méritez et toute la reconnoissance que je vous dois, votre très-humble et très-obéissante servante,

Madeleine de Scudery.

P. S, Je suis si pressée. Monsieur, que les ratures de ma lettre sont très-excusables.

AU MEME

Le 28 d'octobre 1689.

J'ai voulu attendre, Monsieur, qu'un grand rhume m'eût permis de lire l'ouvrage de votre ami, à vous repondre : on le laissa à ma porte ; ainsi je n'ai pas pu

* Sur la jeune fille qui, depuis plusieurs mois, vivoit sans prendre presque aucune nourriture.

MADEMOISELLE D K SCUDERY. lf|l

reinercicr celui qui me Ta apporté *. J'ai lu ce discours avec beaucoup de plaisir ; la matière en est si curieuse et si peu commune, qu'on ne peut s'empechcr de lire ce traité avec attention. Il me paroît que celui qui a examiné ce prodige de la nature est très-capable de le faire, et ses raisonnements sont aussi convaincants qu'ils le peuvent être sur une chose aussi cachée, aussi nouvelle et aussi inconnue, et Ton peut dire du moins ce que disent quelquefois les Italiens : Si non é vero é bene trovato, La mort de cette pauvre fille décidera de la chose, si le même médecin qui a fait le discours fait l'ouverture de son corps. Enfin, Monsieur, le discours me semble très-bien; j'admets toutefois que si vous vous étiez donné la peine de retoucher quelques expressions, il seroit plus achevé. Je me persuade, Monsieur, que les Chimères^ que M. de Pellisson vous a envoyées vous auront semblé aussi agréables que solides : elles sont louées de tout le monde et du Roy même. Mais je sais qu'il compte vos louanges pour beaucoup. Je n'ai pu encore lui parler en particulier depuis son retour de Fontainebleau, pouc lui montrer le discours de votre ami : ce sera pour après les fêtes qu'il se rendra ici. Vous me ferez, s'il vous plaît, savoir par quelle voie je

'Il paroît que ce discours n'a point été imprimé ; du moins on n'en a vu jusqu'ici aucun exemplaire. On pourroît conjecturer que l'auteur de cet opuscule étoit François Beaucliard, membre de l'académie des Curieux de la nature, et dont on a quelques ouvrages devenus très-rares, entre autres une dissertation De metallicis aquis Vezontio repertîs, 1653, citée dans la Bibliothèque historique de la France^ 1. 298.

2 II s'agit de l'ouvrage de Pellisson, intitulé les Chimères de M. Jussieu. Réponse générale à ses lettres pastorales, Paris, 1689, in-12.

1Ù2 MADEMOISELLE DE SGUDEHY.

pourrai vous le renvoyer; car iTi'ayant mandé que c'est Toriginal, je ne dois pas le retenir. J'ai écrit à M. de Valcroissant afin qu'il recommande M. de Bonnecorseà ses amis du Bureau, et je ne doute pas qu'il ne le fasse bien. Me doutez pas, s'il vous plaît, Monsieur, que je n'aie pour vous toute l'estime que vous méritez et que je ne sois toute ma vie votre très-humble et très-obéissante servante,

Madeleine de Scudery.

AU MEME

Le 9 décembre 1689.

Comme vous êtes fort généreux, Monsieur, vous me pardonnerez sans doute la liberté que je prends de vous avertir qu'il faut qu'il soit arrivé quelque accident au paquet de M. de Moncault, par lequel il vous a dit avoir mis M. de BonnecorFe sur l'état du mois d'octobre dernier pour une lieutenance d'infanterie dans un bon corps ; car, comme je ne néglige jamais rien pour mes amis, j'écrivis à M. de Valcroissant, qui a été gouverneur de M. de Barbesieux, et qui est depuis trois mois gouverneur du fort l'Escarpe, et je le priai d'écrire à M. Alexandre, au Bureau ; et je vous envoie ce que M. de Valcroissant (me repond) , par où il paroît que M. Alexandre lui mande que M. de

MADEMOISELLE DE SCUDKRY. 143

Mnncaiilt n'a pas mis M. de Bonnccorse sur Tetat dos cadets pour être ofTicier. Eclaircissez, s'il vous plaît, ce malentendu et me faites la grâce de m'apprendre ce qu'on vous aura dit, parce qu'il faudra que j'oblige M. de Valcroissant à écrire à M. Alexandre, quand je serai assurée que le cadet sera sur l'état. Je ne lui écris point, car ce retardement l'inquieteroit trop. 11 me reste après cela à vous remercier du présent que vous me faites de la dissertation du médecin*, dont la matière est très -curieuse, et sur laquelle il a pensé tout ce que l'art des conjectures pouvoit lui faire penser de plus raisonnable. La mort de cette fille instruira peut-être un jour le public de la cause d'une chose si extraordinaire. Je suis interrompue par M. de Pellisson avec qui je vais causer de votre mérite qu'il connoît parfaitement.

Je reviens à vous, Monsieur, pour vous faire les compliments de M. de Pellisson, qui vous sera obligé d'achever ce que vous avez si bien commencé pour M. de Bonnecorse, dont nous aimons fort le père. Je vous remercie de la dissertation du médecin, et suis, avec autant de sincérité que d'estime, votre très-humble et très-obéissaute servante,

Madeleine de Scudery.

* Voyez les lettres précédentes.

RIADEMOISIU.LI-: DE SGUDERY,

AU MÊME

Le 22 mars 1690.

Je VOUS dois, Monsieur, de grands remercîments de toutes les peines que vous avez prises pour M. de Bonnccorse ; car, encore qu'il n'ait pas ce que j'avois espéré, ce n'est pas votre faute, et je ne vous en ai pas moins d'obligation. Il ne m'a pas écrit en partant, c'est signe qu'il n'est pas content. Comme M. son père est un parfaitement honnête homme et fort de mes amis, je suis fâchée que M. Alexandre ait été si mal disposé. M. de Valcroissant lui a écrit quatre fois, et en dernier lieu à M. de Barbesieux, et c'est sans doute cela qui a fait placer ce garçon-là. Mais M. Alexandre l'a mis le plus bas qu'il a pu. Mais comme il se rencontre que l'intendant de Strasbourg est neveu d'un de mes amis, je lui ai fait écrire, afin qu'il recommande le sous-lieutenant à son capitaine et même à son colonel. Cependant je vous rends mille grâces de ce que vous avez fait et voulu faire pour lui, et M. de Pellisson vous en est aussi obligé que moi. Il y a sept semaines que je suis malade, et quoique je sois beaucoup mieux, je ne recevrai pourtant des visites qu'après Quasimodo, et, à la reserve de trois ou quatre personnes , je ne vois encore qui que ce soit. Mais quand je serai achevée de guérir, je serai ravie

de voir M. l'abbé Nicaise ' et de le remercier de son présent. Si vous lui écrivez, Monsieur, vous me ferez plaisir de l'assurer de mes services très -humbles et de mon estime. Au reste, il y a une contestation entre des gens de savoir pour donner la préférence à un des trois éloges du Roy que M. de Pellisson a faits dans ce qu'il a écrit sur la religion. Le premier est au premier volume des Réflexions,, que je sais que vous avez : il est placé dans la relation sur l'état de la religion en France. Le second éloge est au second volume des Reflexions et le troisième est à la fin des Chimères^ que je suppose que M. de Pellisson vous a données. Comme j'estime beaucoup votre discernement, Monsieur, et la délicatesse de votre goût, je vous prie de les relire, d'en choisir un, et de me mander celui que vous aurez préféré, en un papier à part. J'ai déjà plusieurs avis de cette sorte ; vous serez, Monsieur, en bonne compagnie, et cela fera plaisir à M. de Pellisson. Je suis, avec toute l'estime que vous me connoissez et toute la reconnoissance possible, votre très-humble et très-obéissante servante,

Madeleine de Scudery,

' Claude Nicaise, chanoine de la Sainte-Chapelle de Dijon, sa ville natale, où il mourut en 1701, à soixante-dix-huit ans; il étoit en correspondance avec tous les savants de l'Europe. La Monnoye lui a fait une épitaphe où il le caractérise par ce vers:

C'étoit le facteur de Parnasse.

On trouvera la liste de ses nombreux opuscules dans la Galerie Bourguignonne, par M. Charles Muteau, n" 350 et suiv.

viii. 10"

146 MADEMOISELLE DE SGUDERY.

AU MÊME

Le 10 de raai 1690.

Je commence, Monsieur, par Vous plaindre de l'accident arrivé à M. votre frère', avant que de louer ce que vous m'avez envoyé, et je crois môme qu'on vous fait encore plus de plaisir de louer la bonté de voire cœur que la beauté de votre esprit. Mais de la manière dont vous avez écrit à M. de Pellisson, il y a lieu d'espérer que vous serez bientôt hors de toute inquiétude pour M. votre frère. J'aurois assez de curiosité de savoir s'il a été empoisonné de dessein prémédité, ou par méprise. De tous les criminels, les empoisonneurs sont ceux qui me font le moins de pitié quand on les punit ; car ce crime-là est si aisé à commettre et accompagné de tant de trahison, que j'en ai beaucoup d'horreur. Après cela. Monsieur, vous me permettrez de vous dire qu'on ne peut pas mieux écrire que ce que vous avez écrit sur les trois Eloges; mais quoiqu'il y ait beaucoup d'art à n'en vouloir faire qu'un de tous les trois, j'aurois pourtant mieux aimé que votre goût se fût déterminé à un. Gela ne fait nul tort à ceux qu'on ne choisit pas, et ils ont tous des partisans. M. le premier Président de Bordeaux s'ex-

* Claude Boisot, président à mortier au Parlement de Besançon dès 1679. L'empoisonnement dont il est question, résultat d'un accident, n'eut pas de suite fâcheuse.

\1ADEM01SKI.LK DE SCUDERY. il\l

cusa en vers de choisir, mais je le fis changer d^avis en lui disant :

Quoiqu*en puissent dire vos vers,

Rien n'est égal en l'univers.

Le soleil même en sa carrière Uepand diversement sa brillante lumière, El ses rayons si purs, et si clairs et si beaux, Aux yeux les plus perçans paroissent inégaux.

Je lui prouvai cela, Monsieur, par tous les tableaux des peintres qui ont voulu représenter le soleil ; car, comme leur art ne va pas à Timiter en lui-même, ils l'enveloppent de nues que ses rayons traversent. Kt ces rayons-là, dans tous les tableaux du monde, sont inégaux et en largeur et en longueur. Après avoir reçu ma lettre, celui à qui je l'ecrivois fit un second avis et se détermina à donner la pi^eference à un des trois Eloges. Cependant, Monsieur, je ne vous prescris rien et je vous laisse en pleine liberté. M. de Bonnecorse m'a enfin écrit de Strasbourg. Il a été en détachement pour Landau durant trois semaines. Je vous remercie. Monsieur, de l'avoir recommandé à un de vos amis. L'intendant et le colonel ont promis de le servir. Son père est un trèshonnête homme, qui écrit mieux que son fils. La mort de M. le prince Charles de Lorraine est une grande perte pour l'Empereur. Tous ses lieutenants généraux sont divisés, et les électeurs auront peine à convenir de celui qui lui succédera. Si le prince é'Orange mouroit, nous aurions la paix pour l'hiver prochain. Je suis. Monsieur, avec toute l'estime que vous méritez, votre très-humble et très-obéissante servante,

Madeleine de Sgudery.

148 MADEMOISELLE DE SGUDERY.

AL MEME

Le 7 de juin 1G90.

Il n'y a pas moyen, Monsieur, que je me repente de vous avoir donné la peine de m' envoyer un second avis sur les Eloges; car, encore que le premier soit très-bien écrit, je lui préfère le dernier, et M. de Peflisson est de mon sentiment. Dans le premier il y a de l'esprit, de l'éloquence et de la modestie, mais je trouve dans l'autre la mêpe modestie, le même esprit et la même éloquence, et par-dessus cela, un jugement équitable et beaucoup de délicatesse : de sorte, Monsieur, que si je voulois, je pourrois prétendre que vous devriez me remercier de la violence que je vous ai faite. Au reste, comme il est naturel à tous les hommes d'aimer leurs enfants, il l'est pour le moins autant à tout le monde d'aimer ses propres sentiments qui sont les plus chers enfants de l'esprit humain ; et, par cette raison, j'ai une grande disposition à louer votre dernier avis, qui est le mien, et qui a eu l'avantage de persuader M. le premier Président de Guyenne, qui ne vouloit rien choisir non plus que vous. S'il n'etoit pas un peu long, je serois tentée de vous l'envoyer pour vous prouver que ce que j'ai dit des rayons du soleil est véritable. Il me reste. Monsieur, à vous plaindre de voir souffrir un frère qui a tout le mérite qu'il faut pour être digne d'être votre ami. Mais il me semble que, puisque les maux de cœur sont passés,

MADEMOISELLE DE SCUDERY. l/jO

il y a tout lieu d'espcrcr que tout le mal passera. Je le souhaite passionnément, prenant un intérêt bien sensible à tout ce qui vous touche , personne n'étant plus que je le suis votre très-humble et très-obéissante servante,

Madelaine de Scudery.

Le 30 de juin 1690.

Je ne sais, Monsieur, si vous ne vous repentirez point de la prière que vous m'avez faite ; mais pour m'empecher de me repentir de vous avoir accordé ce que vous m'avez demandé avec de si belles paroles et d'une manière si honnête, je vous engage à ne donner point de copie de mon avis sur les Trois Eloges, La peur que j'ai de l'infidélité d'un copiste fait que je vous l'envoie de ma main,/ et que ce paquet vous coûtera plus qu'il ne vaut. M. de Pellisson a eu peine à me permettre de vous l'envoyer, sa modestie lui faisant dire que je l'ai trop loué; mais je vous assure que vous ne serez pas de son avis. Au reste, Monsieur, votre invention espagnole m'a été fort agréable. Je m'etois bien doutée qu'il falloit que vous eussiez eu un penchant à la galanterie. Vous écrivez trop poliment pour avoir été ennemi d'une certaine amitié innocente qui produit la politesse et la complai-

150 MADEMOISELLE DE SCÏIDERY.

sance et je Tai dit h M. do Pellissoii qui ne m'a pas contredite. Je serois bien aise, Monsieur, de savoir sincèrement ce que vous penserez de mon avis. Vous me ferez aussi beaucoup de plaisir dem'apprcndre Tetat de la santé de M. votre frère, et vous me rendrez justice si vous me croyez, avec toute l'estime dont vous êtes digne, votre très-humble et très-obéissante servante,

Madeleine de Sgudery.

AU MEME

Le 8 janvier 1691.

Je commence, Monsieur, par vous souhaiter une heureuse année, suivie de grand nombre d'autres. Après cela, je vous dirai que connoissant votre honnesteté, j'ai lieu de croire qu'un paquet qui s'est perdu à ma cuisine, il y a environ un mois, estoit de vous. Car ayant pris la liberté de vous recommander un neveu d'un capucin qui est cadet à Besançon, et ce capucin m'ayant remercié, je me figure que le paquet perdu estoit de vous. Je l'avois cru d'un neveu du cardinal de Forbin, qui est à Marseille ; mais j'ai vérifié que je me trompois. De sorte, Monsieur, que je vous prie de m'apprendre si vous m'avez fait l'honneur de m'ecrire; car écrivant comme vous faites, c'est perdre un grand plaisir que de perdre

.MADEMOISELLE DE SCUDERT. 151

une de vos lettres, surtout les n^gardant comme un tesmoignage de votre amitié, qui est d'un prix infini pour votre, etc.

AU MEME

Le 13 de janvier 1691.

Je crois, Monsieur, que vous aurez remarqué que dans le temps que vous me faisiez l'honneur de penser à moi, je pensois à vous; car vous avez dû recevoir une de mes lettres lorsque je recevois la vôtre, qui est si bien écrite et si honnête que je ne puis m'empêcher de vous en remercier. Car il y a beaucoup de plaisir de savoir qu'on occupe quelque place du moins dans la mémoire d'un homme de votre mérite. Il est vrai qu'il seroit encore plus doux de la mériter : mais s'il ne faut que vous estimer beaucoup pour cela, je vous assure, Monsieur, que vous me rendez justice. Ce que vous me dites de M. de Pellisson est vrai ; mais il faut encore un peu de temps pour faire que le public jouisse de la suite de son ouvrage sur la religion. J'admire qu'il puisse trouver le temps de faire tant de choses différentes et de les faire toutes parfaitement. Je ne sais, Monsieur, si je vous ai mandé que, durant un mois, des voleurs ont voulu me voler. Ils se serv oient d'une vieille masure à monter sur le toit de ma maison. Ils firent par trois fois des trous à

152 MADEMOISELLE DE SGUDERY.

mon grenier et dans la chambre de mes laquais, et il m'a fallu avoir garnison toutes les nuits pendant vingtquatre jours, parce qu'il m'a fallu ce temps-là pour avoir permission de faire abattre la vieille masure. De sorte qu'ayant dit un jour que je ne savois pourquoi les voleurs me cherchoient, puisque je n'avois qu'un peu d'esprit droit et le cœur de même, un de mes amis, qui s'appelle M. Bosquillon ', m'envoya le lendemain un madrigal que je vous envoie. S'il vous divertit un moment, j'en serai contente. Et je crois encore que je vous ferai plaisir de vous dire que le roi de Maroc redemande Grenade et ses dépendances au roi d'Espagne, et que personne n'est plus que je ne le suis votre très- humble et très-obéissante servante,

Madeleine de Scudery.

AU MEME

Le 1" février 1691.

Ce n'est. Monsieur, que pour vous présenter M. de Belgeri, que je vous écris aujourd'hui, vous l'ayant recoromandé à l'instant comme le frère d'un R. P. capucin, plein de beaucoup de vertu. Je connois votre bonté

* Noël Bosquillon, de l'académie de Poitiers : il est auteur de plusieurs opuscules en vers et en prose, entre autres d'un Éloge de M"* de Scudery dont il promettoit une vie détaillée qui n'a point paru.

MADEMOISELLE DE SCIDERY. 153

et il me suffit de vous faire souvenir que personne ne vous honore plus que moi et n'est, avec plus de sincérité, votre etc.

Le 2 de fé7rierl691.

Je vous envoie. Monsieur, un billet du capucin qui a un frère dans la compagnie de Besançon, qui vous apprendra par quelle cause M. de Belgeri, son frère, n'a pu vous rendre la lettre que je lui avois donnée pour vous le recommander. Je le fais aujourd'hui , Monsieur, mais à condition que je ne vous donnerai pas trop de peine. Je ne connois que le capucin, qui est un très-bon religieux, et je ne connois pas le cadet. J'envoie aujourd'hui à Rouen au capucin un billet de six lignes que son frère vous rendra. Je vous demande pardon, Monsieur, d'en user si librement. Je crois vous avoir envoyé un madrigal sur des voleurs qui durant un mois me vouloient voler : en voici un autre qui m'est venu par la poste qu'on trouve fort joli. Je crois savoir qu'il est d'un fort honnête homme de Rouen ; le voici :

M4.DRIGAL SLR CELUI DE M. BOSQLILLOX.

Votre esprit droit, votre bon cœur Ne sont pas gibier à voleur.

Mais pour la richesse infinie De votre admirable srenie.

15^1 MADKMOTSELLE DE SCUDERY.

Sapho, que Ions les jours on lui fail de larcins! Des muscs, comme \ouscn la plus haute place,

De loul temps ce sont les destins;

El jusqu'au sommet du Parnasse

On vole avec bien plus d'audace

Qu'on ne fait sur les grands chemins.

Je suis, Monsieur, avec beaucoup de sincérité, vo tre etc.

AD MEME

• Le 2 de mars 1691.

Votre dernière lettre, Monsieur, augmente encore mon estime et ma reconnoissance pour vous; mais elle me donne en même temps de la confusion et me fait presque repentir de la prière que je vous ai faite. J'écrivis hier au père Basile de Coutance, frère de M. de Belgeri, qui est à Rouen, afin qu'il avertisse ses parents de Testât où est ce jeune gentilhomme; car je ne connois que ce capucin, qui est honnête homme et qui m'a esté recommandé par un de mes parents qui est de son ordre. Mais je vous déclare, Monsieur, que je n'ai prétendu vous demander qu'une recommandation auprès de M. de Moncault, et non pas vous obliger à repondre pour ce jeune homme, que je vois bien qui vous devra la vie. Cependant donnez, s'il vous plaît, des

MA.DE!\fOTSEtrr': DE s G 11 DE R Y. 155

bornes ù votre générosité et ne vous engagez pas davantage; et si les parents ne satisfaisoient pas au passé, mandez-le-moi sincèrement, s'il vous plaît; car je ne prétends pas que celui que je vous ai recommandé vous soit à charge ; et cela me rendra plus réservée pour vous faire des prières. Pour M. de Pellisson, je puis vous repondre de son estime et de son amitié. Sa santé n'est pas trop bonne, mais cela ne Tempêche pas d'être surchargé d'affaires; car comme il est en quartier, il y a presse à l'avoir pour rapporteur. Il me verra ce soir ou demain et ce ne sera pas sans parler de vous, et il voudra bien partager ma reconnoissance pour vos bons offices. Je recois dans ce moment des letres de Rome; elles sont du 10 de ce mois. Le conclave devoit être ouvert le 1!2; on croyoit que la bulle d'Alexandre V[ll, qui confirme celle d'Innocent XI, qui annulle tout ce qui s'est fait en France en quatre-vingt-deux, ne sera point imprimée tant que le conclave durera. Mais les Autrichiens se donnent un grand mouvement pour avoir un pape de leur faction ; mais j'espère que les factions Altieri, Ghigi et Ottoboni feront un pape, si les François se joignent à eux; et il y a lieu de croire que le vieil cardinal Altieri remplira la place vacante, car c'est un homme qui a toutes les qualités requises pour un si grand poste. Je suis. Monsieur, avec toute l'estime que vous méritez et toute la sincérité possible, votre etc.

156 MADliMOISELLIi: DE SGUDERY.

AU MEME

Le 7 de mars 1691.

Vous "portez, Monsieur, la générosité si loin pour M. de Belgeri, que je ne trouve point de termes pour vous exprimer ma reconnoissance, ni pour vous louer comme vous méritez de Têtre, et je renferme tout cela dans mon cœur, où rien ne se perd jamais. Je vais encore écrire à Rouen, au père Basile de Goutance, afin qu'il donne les ordres nécessaires pour vous décharger d'un fardeau que je n'ai pas eu dessein de vous faire porter. Je dis avant-hier à M. de Pellisson tout ce que vous faites en cette rencontre ; il vous en loue beaucoup, et s'il eûtsceu cela quand il vous écrivit, ces jours passés, il m'auroitaidé à vous louer et à vous remercier. Il me dit qu'il avoit écrit à M. le Président, votre frère, aussi bien qu'à vous. Après cela, Monsieur, je ne puis m' empêcher de vous faire remarquer qu'il n'eût pas été possible de prévoir, quand j'avois garnison toutes les nuits pour me garantir des voleurs, qu'une aventure si importune, au lieu de m'appauvrir comme j'avois lieu de le craindre, enrichiroit mon cabinet en me faisant recevoir des madrigaux très-agréables et la plus jolie lettre du monde que j'y conserverai soigneusement. En vérité, Monsieur, après avoir lu ce que votre aimable amie vous écrit \ je vous soupçonnerois volontiers de me tromper

1 M"« Bordey.

MADEMOISIiLLIÎ DE SCUDERY. 157

et je croirois que cette jolie lettre est de quelque personne de la Cour, que des affaires ont menée dans votre pays, si j'en connoissois quelqu'une qui écrivît avec autant d'esprit et autant de politesse. Ce qui m'en plaît encore infiniment, Monsieur, c'est qu'il me paroît qu'elle croit vous faire plaisir de vous parler de moi. Car, du reste, les louanges d'une personne qui ne me connoît pas, quoique très ingénieuses et très-bien écrites, me donnent beaucoup d'estinie pour elle sans me donner de vanité.

Dieu me garde de chercher noise Avec une telle Comtoise.

J'aime beaucoup mieux filer doux Et ne repondre que par vous.

Vous lui direz donc, s'il vous plaît, Monsieur, que je ne sais pas si elle a été ou si elle est votre maîtresse, mais que je vois beaucoup d'apparence que vous avez été son maître en l'art de bien écrire. Mais pour vous aider à divertir une si charmante ecoliere, je vous envoie des vers d'un de mes amis de Bordeaux qui s'appelle M. Betoulaud, d'un mérite fort distingué, et qui est présentement à Paris. Celui dont je parle m'a donné lieu de faire plusieurs présents agréables au Roy. Je vous envoie donc une empreinte d'une aigle qui tient une couronne de laurier à son bec. Cette aigle est gravée sur une très-belle agathe orientale que j'ai donnée à Sa Majesté avec les vers qui l'accompagnent. Je vous envoie encore une empreinte d'un cachet de cornaline, où un phénix est représenté sur un bûcher, que le même

M. Betoulaud a donné à M. de Pellisson avec un madrigal dont vous trouverez le sens fort juste. Et comme les nouvelles peuvent divertir à la campagne, je vous apprends que durant que tous les princes ligués sont assemblés à la Haye, pour résoudre quel mal ils pourront faire à la France, nous voyons de tous côtés de quoi troubler leur assemblée ; car toute la gendarmerie a ordre de se tenir prête à partir au premier commandement. Toutes les troupes sont en mouverrient en Flandres ; Tartillerie doit être prête à marcher le 10 de ce mois, et Ton ne doute pas d'un siège avant la fm de mars. Tous les vaisseaux de Toulon sont en état de mettre à la voile ; vingt galères sont prêtes à Marseille. Il vient quatre mille m.atelots de Provence pour nos vaisseaux de Ponant ; il marche beaucoup de troupes en Piémont, et de tous les côtés le Roy est le plus grand roy du monde. J'espère même que nous n'aurons pas un pape autrichien. Voilà, Monsieur, de quoi amuser votre aimable amie, M"' Bordey, que je voudrois bien qui fût la mienne : je n'en desespererois pas si elle savoit à quel point je suis la vôtre. Mais à mon grand regret, vous ne le savez pas vous-même, n'ayant nulle occasion de vous témoigner combien je suis votre etc.

P, S. Je reçois dans ce moment une lettre du père Basile de Goutance, frère de M. de Belgeri. Je vous l'envoie afin que vous voyiez ses sentiments. Je ne savois pas qu'il se mêlast de monter au Parnasse : je croyois qu'il ne songeoit qu'au Calvaire. Cependant c'est un très bon-religieux à qui j'écrirai demain ce que votre

MADEMOISELLE DE SGUDERY. 159

dernière contient. 11 faut, s'il vous plaît, Monsieur, ne montrer pas ses vers. Je ne laisse pas de lui en être obligée.

AU MEME

Le 23 de mars 1691.

Je vous envoie ma réponse à votre aimable amie, Monsieur, et je vous prie de lui rendre témoignage que j'ai reçu sa lettre fort tard, afin qu'elle ne m.'accuse pas d'un défaut que je n'ai point : car je suis fort exacte à repondre aux personne? que j'estime. Je vous envoie ma lettre ouverte, afin que vous voyiez qu'elle avoit tort de me craindre et que vous lui persuadiez qu'on peut m'aimer sans injustice. iM. de Bonnecorse aura été fâché de ne vous trouver pas ; car je sais par M. son père qu'il a beaucoup de reconnoissance des obligations qu'il vous a. Je crois qu'il aura reçu une lettre de recommandation de M. le comte de Vaux pour son colonel, qui ne lui sera pas inutile, car il est son parent et son ami. Je n'ai nulle habitude auprès de M. de Ponenge. La plupart de nos jeunes princes partirent avanthier. M. le duc de Chartres partira cette semaine ; mais il ne paroît pas que M. le Dauphin doive aller. Le secours pour Irlande est parti de Brest. 11 n'y avoit encore à Rome nulle apparence de pape le 2/i. du passé et l'on croit que le conclave traînera. Le duc de Savoie est en

un etul déplorable ; mais son imprudence le rend indigne de compassion. Sa femme et sa maîtresse sont françoises et il passe pour constant que la dernière Ta engage avec le prince d'Orange, dont on ne sait nulles nouvelles. Je vous envoie un rondeau d'un de mes amis pour divertir votre amie. M. de Pellisson est à Versailles, à peu près comme à l'ordinaire pour sa santé, et je suis toujours également, Monsieur, votre etc.

AU MEME

Le 23 de mars 1691.

Il faut donc, Monsieur, malgré que j'en aie, m'accommoder à votre généreuse modestie et ne vous dire rien pour cette fois de tout ce que vous faites pour le cadet malade. Croyez du moins, s'il vous plaît, que si je n'en dis rien à M. de Belgeri, je n'en pense pas moins. Au reste, plus vous me prouvez que cette illustre amie écrit parfaitement bien, plus je me confirme dans ma pensée, et l'on ne peut écrire avec autant d'esprit et de politesse sans en avoir eu un modèle, et je suis persuadée qu'elle n'a pu trouver que vous en Franche-Comté qui lui en ait pu montrer. Cependant, comme je ne veux rien du bien d' autrui, je vous renvoie la dernière que j'en ai vue, qui est fort agréable. J'ai gardé la première parce que mon nom y étant, j'ai cru que j'aurois quelque droit de la garder et que votre illustre amie ne s'en fâcheroit pas.

MADEMOISELLE DE SCUDERY. IGl

Après cela, Monsieur, il n'y a pas moyen de s'empêcher de vous dire que le Roy est toujours Louis le Grand. Dès qu'il fut arrivé au camp, il alla seul avec Vauban reconnoître la place de fort près. Monseigneur et Monsieur, d'un autre côté, accompagnes de deux hommes de qualité, firent la même chose. Le jour suivant, 24 de mars, le Roy monta à cheval dès sept heures du matin et alla visiter tous les dehors du camp jusqu'à Saint-Guislain. Il dîna à Ansbourg et retourna au camp vers quatre heures pour donner les ordres pour l'ouverture de la tranchée, qui se fit fort heureusement la nuit du samedi au dimanche, avec trois mille travailleurs qui furent relevés le lendemain au matin par deux mille cinq cents. Dès la première nuit, le travail fut poussé jusqu'à cent toises des dehors de la place d'où les ennemis n'avoient encore guère tiré, ni fait aucune action de vigueur. On a pris un officier de conséquence qui vouloit s'y jeter. Il etoit à pied, accompagné d'un colonel. Il est gênerai de bataille des troupes espagnoles. Il etoit porteur d'un ordre de Castaneda pour le gouverneur de Mons, par lequel il lui commandoitde ne rien faire que par l'avis de cet officier et qu'en cas qu'il fust blessé ou malade il lui laissast le commandement. On dit qu'il est né en Franche-Comté. Il s'appelle le baron de Berse ou Bersey ; je n'ai pu bien lire ce nom dans la lettre du gouverneur du fort de l'Escarpe, à qui on l'a envoyé, et qui le traite très bien \ M. de Louvois lui dit qu'il

1 Le nom de cet officier est si mal écrit dans les lettres de M"* de Scudery qu'il n'a pas été possible de le déchiffrer; mais l'importance qu'on attribuoit à la capture semble avoir été exagérée. De Quincy n'en fait pas

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