VIII
aimoit mieux le tenir que deux mille hommes do la garnison de Mons. 11 commandoit dans Spire quand le Roy la prit. On ne croit pas que les ennemis osent tenter de secourir Mons; ils ont trop peu de cavalerie. Les lettres de Hollande parlent qu'on prépare des vaisseaux pour repasser le prince d'Orange en Angleterre, où sa présence est très-nécessaire, à cause des fréquentes émotions qui s'y font en diverè endroits. Un peu de temps fera voir si cette nouvelle est véritable. J*ai parlé encore de vous avec M. de Pellisson hier au matin ; vous pouvez deviner aisément en quels termes, pour peu que vous ayez bonne opinion de votre, etc.
AU MÊME
Le 7 d'avril 1691.
Un rhume fort cruel. Monsieur, m'a empêchée de vous repondre plus tôt et me force malgré moi à ne vous dire pas la moitié de ce que je pense de vous et de votre aimable amie. Premièrement, après m'avoir mandé que vous avez ressuscité M. de Belgeri, il falloit m'apprendre
mention dans la relation très-détaillée du siège de Mons. tiistoire militaire de Louis XIV, tome II, p. 343-71. — Il faut peut-être lire Breney. Nous avons eu une famille de ce nom qui figuroit dans la confrérie de Saint- Georges dès l'époque de sa fondation, et qui s'est éteinte vers la fin du XVII* siècle.
MADEMOISELLE DE SGUDERY. 103
si sesparents ont donné ordre qu'il ne vousen coûte rien, et vous me ferez plaisir de me tirer de cette inquiétude ; car je ne connois de sa famille que son oncle le capucin. La lettre de votre illustre amie M'^" Bordey a un tour si fin et si délicat que je suis fortement persuadée que ce qu'elle vous dit par une apostille est un petit mensonge ingénieux et modeste pour se dispenser de m'ecrire ; car je suis assurée qu'elle ne peut écrire de lettre qui mérite d'être brûlée. Mais pour l'attraper, je garde celle qu'elle vous a écrite comme si elle etoit pour moi. Il faut qu'elle me sache gré de cette injustice, car je n'ai jamais rien retenu du bien d'autrui, et il faut (jue sa lettre soit bien belle pour m'avoir donné cette tentation. Mais comme il me paroît que cette aimable fille s'intéresse à la gloire du Roy, vous pouvez Tassurerque le siège de Mons va fort bien, que la nuit du 3 et celle du 4, on a fort avancé les travaux et que les ennemis n'ont presque tué personne. 11 y eut un contre-temps le 1" d'avril, qui coûta la vie à d'honnêtes gens ; mais depuis cela la consternation paroît grande parmi les ennemis. Le Roy s'expose sans doute trop, car il visite tous les travaux et même les tranchées ; mais j'espère que Dieu le conservera et que M. le prince d'Orange aura la mortification de voir prendre la place sans la pouvoir secourir. Les armes du Roy sont heureuses en Italie : on a pris trois châteaux sans avoir la peine d'y faire brèche, et je crois celui de Nice pris ou près de l'être. Vous direz^ s'il vous plaît, à votre amie tout ce que vous voudriez que je lui dise si vous étiez à ma place, et vous vous direz à vous-même, sans craindre de vous tromper, que
164 MADKiMOISI'LLR D K SCUDKKY.
personne n'est plus sincèrement que moi, votre etc.
P. S, Nice est pris et Mons le sera demain ou lundi.
AU MEME
Le 14 d'avril 1691.
Vous aurez su, Monsieur, la prise de Mons à la vue du prince d'Orange, qui n'a osé passer Notre-Dame-de- Hall ; car le Roy, qui agit toujours avec une prudence admirable, avoit fait un grand détachement sous la conduite de M. de Luxembourg, de quatre-vingts escadrons de trois mille dragons et de dix compagnies de grenadiers, pour aller au-devant de lui dès qu'il se mettroit en elat de marcher, pour lui épargner la peine de s'approcher des lignes. Mais ayant sceu que la place capif uloit et que tous les jeunes princes et les plus braves de l'armée etoientde ce détachement, l'usurpateur se retira bien mortifié sans doute. Le Roy arrive aujourd'hui à Gompiegne ; il y séjournera demain, couchera lundi à Senlis et mardi à Versailles. Cette conquête est une des plus glorieuses que le Roy ait faites. Je vous envoie un petit madrigal que j'envoyai au camp le jour même que j'appris que Mons capituloit. Si vous ne le trouvez pas indigne d'être vu par votre aimable amie, vous me ferez plaisir de le lui envoyer en l'assurant de mes ser-
M ADKMOISELLE DE SCUDEUY. 165
vices très-luiinbles. J'ai écrit à M. de Valcroissant tout le bien que vous me dites de l'illustre prisonnier qu'on lui a confié. M. de Pellisson ne se porte pas trop bien et je suis encore cruellement enrhumée, mais toujours plus que je ne le puis exprimer, Monsieur, votre etc.
AU MÊME
Le 25 d'avril 1691.
Je vousdois réponse. Monsieur, à deux fort belles lettres; mais une enrhumée mérite qu'on l'excuse si elle repond tard et même si elle y repond mal. Tout ce que vous auriez voulu dire au Roy est très digne du sujet et il auroit pris plaisir à l'entendre. On chante aujourd'hui le Te Deum à Notre-Dame où toutes les compagnies se trouveront, et il y aura ce soir un feu d'artifice devant la maison de ville. On ne doute pas que Monseigneur ne se remette bientôt en campagne pour aller du côté du Rhin ; on croit même qu'il fera un siège. Mais cela n'empêchera pas qu'il n'y ait une grosse armée en Flandres et que de tous les côtés la France ne soit supérieure à ses ennemis. On a taxé Oneille, en Piémont, à cent mille ecus ; mais ayant appris que celui qui commandoit dans le château de INice s'y etoit jeté avec trois mille hommes, on prit le parti de les en chasser à coup de bombes. En effet, nos galères s'en étant approchées l'ont tellement bom-
IGC) MADKMOTSELLK DE SCIJDERY.
bai'dée qu'elle est entièrement détruite. Il est bien h désirer que lescoïKjuetesdu Roy forcent l'Empereur et les princes ligués à demander la paix et aussi que nous ayons un pape capable d'en être le médiateur. Tout a été suspendu au conclave durant la semaine sainte. Dans peu on saura à quoi s'en tenir. M. de Pellisson est ici, mais fort occupé aujourd'hui, ayant une grosse affaire à rapporter demain au Conseil. Sa santé est un peu moins mauvaise; il vous estime infiniment. Vous devez avoir présentement votre aimable amie M"*" Bordey auprès de vous. Souvenez-vous de moi auprès d'elle pour l'assurer de mes services très-humbles et me croyez autant que je le suis, votre etc.
AU MEME
Le 15 de juin 1691.
Je vous reponds un peu tard. Monsieur, mais un rhume opiniâtre et plusieurs affaires m'en ont ôté la liberté. Vous avez tort d^ me faire des excuses d'avoir employé tant de paroles à m'apprendre la belle action de votre aimable amie ; mai^ vous avez raison de penser que je préfère un bon cœur à un bel esprit. De sorte, Monsieur, que vous m'avez fait beaucoup de plaisir de ne me laisser pas ignorer la générosité que vous avez si bien exprimée dans votre dernière lettre*. Je vous prie
* Voyez cî-après la lettre de M"* Bordey, du 29 août.
MADEMOI SEI.LR \)ll SCUDERY. 107
d'en louer de ma part la personne qui l'a faite et de l'assurer de mes très-humbles services, et de lui dire que c'est avoir dompté un monstre qui fait mille ravages dans le monde que d'avoir surmonté l'intérêt soutenu par un docteur. Je ne vous dis pas de nouvelles aujourd'hui, car de tous les côtés on voit de grands préparatifs sans qu'on puisse prévoir ce qui arrivera. M. de Bouliers, srprès avoir mis Liège en cendres, s'en va joindre M. de Luxembourg, dont le prince d'Orange, fort embarrassé, n'est pas fort loin. Le maréchal de Lorges est présentement à la tête de l'armée qu'il commande. M. Catinat, en Piémont, est maître de la campagne. Notre flotte esta Belle-Ue, prête à faire voile, et il y aura dans peu trente-six galères du Roy sur la Méditerranée. Enfin, de toutes parts les forces du Roy sont supérieures. On croit que le conclave durera encore. Nos cardinaux se conduisent toujours très-sagement, et le proverbe italien qui dit e matto ô francese ne se dit plus à Rome. Mais je dirai toute ma vie avec sincérité que je suis, avec toute l'estime que vous méritez, votre etc.
AU MEME
Le 27 de juillet 1691.
Je VOUS envoie, Monsieur, une trop longue lettre pour cette généreuse amieV. Je vous en demande pardon et
1 M"* Bordey, icariée depuis à M. Chandiot, d'une famille patricienne de Besançon. Voyez plus bas une notice sur cette dame.
168 M AD lîM 0 1 SELLE D li SCUDEllï.
j'accourcîrai celle que je vous écris autant que je le pourrai. Vous aurez sceu la surprenante mort de M. de Louvois, que cinq médecins et trois chirurgiens ont dit estre empoisonné ; et l'on vous aura dit que M. le chancelier de France est aussi chancelier de l'Ordre ; mais je ne sais si vous savez que le Roy a fait ministres d'Etat M. le duc de Bcauvilliers et M. de Pompone, qui ont tous deux une vertu distinguée. Le dernier est de mes anciens amis, qui a autant de capacité que de vertu. Mais après cela, Monsieur, je crois devoir vous dire que j'ai sceu par M. le cardinal de Forbin que nous avons un pape dont on a lieu de beaucoup espérer pour le repos de la chrestienté*. 11 est Napolitain, mais il n'a point de neveu ; il ne veut point de parents auprès de lui et a déclaré qu'on ne verra point de Napolitains au palais. Il a le cœur droit et juste et d'une bonté infinie. Il aime à donner l'aumône, et dès qu'il fut élu, il ordonna de changer quatre mille escus romains en Jules, pour donner aux pauvres le jour de son couronnement. Yoici les emplois qu'il a eus, qui doivent lui avoir donné de l'expérience :
Référendaire de l'une et l'autre signature, vice-legat d'Urbin, inquisiteur à Malte, gouverneur de Viterbe, nonce à Florence, archevêque de la ville ^ nonce en Pologne, nonce à l'Empire, evéque de Lucques, secrétaire des evêques réguliers, maître de chambre de Clément X et d'Innocent XI, cardinal, evêque de Faënse, archevêque de Naples, et souverain pontife le 12 de juillet 1691.
* Innocent XII.
2 M"* de Scudery se trompe, il n'a point été archevêque de Florence.
MADEMOISELLE DE S GU DE il Y. 1()0
Il garde les principaux ministres du dernier pape, (jui sont de faction françoise. Enfin il paroît qu'on ne pouvoit mieux choisir, lia 87 ans, mais d'une bonne santé et d'un esprit ferme. Il me reste à vous dire, Monsieur, que M. de Luxembourg est si bien posté, que le prince d'Orange ne sauroit aller ni à Dinan, ni à Philippeville, ni à Huy. Je suis, Monsieur, avec toute l'estime que vous méritez, votre etc.
AU ^ÏÊME.
Le 29 d'août 1691.
Ne soyez point en inquiétude. Monsieur, delà malice que votre aimable amie vous a faite : elle n'est ni contre son honneur, ni contre le vôtre, et je l'en estime davantage et vous aussi. Ce que je dis vous paroîtra peut-être une énigme, mais c'est à elle à vous l'expliquer. Elle n'a qu'à vous montrer ma lettre, vous l'entendrez à l'heure même. Si je ne m'etois pas trouvée mal, je vous aurois repondu plus tôt. La bizarrerie de la saison a un peu altéré ma santé. Mais j'espère que la joie que j'ai de la honte dont le prince d'Orange se couvre tous les jours aidera à la rétablir. Quand il partit de Londres, il dit qu'il alloit prendre Dinan, reprendre Mons et gagner une grande bataille. Cependant il n'en a rien fait et toute notre armée se moque de lui, depuis
170 MADKMOfSKLLK DE SCDDKUY.
los princes jus(|iraux goujats. La paix de F Empire avec les Turcs, qu'il avoit promise aux princes ligués, ne s'avance pas, et le Pape a refuse de l'argent ù l'Empereur, et j'espère qu'il accordera bientôt des bulles à la France. J'ai encore après cela, Monsieur, une chose h vous dire, et vous ne vous y attendez pas, c'est que je vous defie d'honorer plus M""^ de Boi-dey que je l'honore. Ne vous avisez pas de me disputer cette vérité, car vous offenseriez injustement votre etc.
A MADEMOISELLE BORDEY ^
Le 29 d'août 1691.
Le proverbe qui dit que tous chemins vont à Rome est fait exprès pour vous. Mademoiselle; car vous allez
^ M"* Jeanne-Anne de Bordey, née vers 1650 à Vuillafens, près d'Orenans, d'une famille noble, éprouva de bonne heure un goût très-vif pour les lettres; mais elle les cultivoit en secret pour échapper au ridicule qui s'attachoit alors dans sa pro\ ince aux femmes soupçonnées de viser au bel esprit. Sa modestie ne l'empêcha pas d'être connue du savant abbé Boisot, qui retut dès lors ses confidences littéraires et l'encouragea dans ses essais. Ce fut lui qui la mit en rapport avec M"^ de Scudery, qui lui donna le nom de Belle Iris sous lequel elle étoit connue dans les sociétés de Paris. La mort de l'abbé Boisot, son protecteur et sou constant ami, dut être pour elle la cause d'un vif chagrin. Elle avoit épousé peu de temps auparavant (1691) M. Chandiot, d'une famille patricienne de Besançon, qui s,ut apprécier toutes les qualités de sa compagne. Elle le perdit en 1709; et dès lors el!e vécut dans une retraite profonde, partageant son temps entre la culture des lettres, son unique consolation, et la pratique de toutes les vertus chrétieimes. Sa charité étoit inépuisable ; par son testament elle légua toute sa fortune au
h la gloire par des rodtes tout opposées. On vous laisse un trésor en dépôt, vous le révélez généreusement sans vous laisser tentera nul intérêt. On vous confie un trésor d'esprit, en vous confiant un agréable dialogue' que la modestie de son auteur veut cacher, vous me le montrez pour son honneur, sans vous arrêter h une injuste exactitude qui priveroit votre ami des louanges qu'il mérite d'avoir su tourner si ingénieusement un entretien qu'il etoit difficile de rendre agréable. Je vous loue donc. Mademoiselle, et vous remercie tout ensemble de m'avoir fait [)art de cette jolie aventure, dont je n'ai encore pu faire part à M. de Pellisson ; car encore qu'il ait rendu justice à votre mérite, après avoir vu les lettres que vous m'avez fait l'honneur dem'ecrire, je vous assure. Mademoiselle, qu'il ne peut guères donner de temps à ses
grand hôpital dont son mari avoit été l'un des administrateurs et des émfnents bienfaiteurs ; elle demandoit aussi d'être inhumée dans le cimetière de cet hospice, au milieu des pauvres dont elle avoit été la providence et pour ainsi dire la mère. Son vœu fut exaucé. MnieChandiot mourut le 19mar>l';37, dans un âge très-avancé. Les deux témoins qui signèrent son acte de décès, deux conseillers au Parlement de Besançon, déclarèrent qu'elle étoit âgée d'environ quatre-vingt-dix ans. Ou ne counoît aucun écrit de M"^ Chandiot; avoit-elle brûlé ses ouvrages?... Une partie de sa correspondance avec l'abbé Nicaise et des autres amis de M'^^ de Scudery, étoit entre les mains de M. Rousselle de Breville, de i'académie de Besançon; celui-ci étant mort en 1807, dans un village où il s'étoit retiré pendant la Révolution, cette correspondance devint la nroie du maître d'école qui, n'en connoissant pas la valeur, la donnoit à ses élèves pour les former à Ja lecture des vieux papiers. Ainsi rien ne subsiste plus d'une femme aussi vertueus^e que spirituelle ; et son nom est à peine connu dans une ville où sa mémoire auroit dû être impérissable
l\ existe un jeton de la famille Chandiot, frappé en 1666; il porte d'un côté les armes de la cité, et de l'autre trois chiens courants superposés avec cette devise : Scrvelur iier et propera.
' On n'a pas pu le retrouver dans les papiers de l'abbé Boisot.
172 MADKMOlSlilJ-h: DE SCUDERY.
amis. Je le vois toutes les fois qu'il vient à Paris ; mais il arrive souvent qu'on vient le chercher dans mon cabinet et que ses visites sont fort interrompues. Cependant tenez pour certaine qu'il vous honore autant que vous le méritez, et que je pourrois peut-êtrç le récuser, si on me vouloit forcer de l'accepter pour juge comme vous le desirez. Mais j'aime mieux vous céder et convenir que j'eusse pu laisser du moins en purgatoire l'âme d'un homme qui hasardoit son salut pour deux mille ecus et qui en laissoit plus de cinquante mille à son fils unique. Je vous cède donc. Mademoiselle, sans nulle peine, mais je vous defie hardiment d'estimer plus M. l'abbé de Saint-Yincent que je l'estime, et je vais le défier, en lui repondant, de vous honorer plus que je fais et d'être plus votre serviteur que je suis votre très-humble etc.
A M. BOISOT, ABBE DE SAINT-VINCENT, A BESANÇON
Le 17 d'octobre 1791.
Deux ou trois rhumes l'un après l'autre, Monsieur, et plusieurs affaires ou pour mes amis ou pour moi, m'ont empêchée de me donner l'honneur de vous répondre plus tôt. Je suis fort aise que vous soyez revenu en santé de votre voyage. Si vous eussiez parlé de moi à M. de Paysicot^ il ne vous en eût pas dit de mal.
MADEMOISELLIi; DE SCUDERY. 173
Comme je n'ai connu Mesdames ses sœurs que filles, je ne sais de laquelle vous voulez parler. Je crois pourtant deviner celle qui se pare de son esprit, et je crois que votre aimable amie affecte moins de montrer le sien qui mérite tant de paroître pour plus parfait en n'affectant pas de se montrer. Assurez-la, s'il vous plaît, de mon service très-humble. M. de Pellisson partira lundi de Fontainebleau et sera mardi ici. Le Roy sera à Versailles. Vous aurez su que Carmagnole s'est rendu ; mais peut-être ignorez-vous que c'a été par ordre exprès du Roy, qui a mieux aimé conserver une garnison de quatre mille hommes qu'une mauvaise place que nous avions prise en vingt-quatre heures. Mais ce qu'il y a de remarquable, c'est que dès la première nuit, M. le marquis du Plessis-Bellievre, qui commandoit dans Carmagnole, tua six ou sept cents hommes aux ennemis ; il n'en a perdu que huit. Vous aurez su que M. le prince de Courtenay et M. de la Vauguyon sont à la Bastille pour avoir tiré Tépée comme de jeunes aventuriers, dans le salon qui touche la tribune de Fontainebleau, sans qu'on sache le sujet de cette querelle. On informe, et on croit qu'il y aura un jugement. Le Pape se porte mieux, et il va y avoir six chapeaux vacants, car le cardinal Colonne est très-mal et il en vaque déjà cinq. Je suis. Monsieur, avec toute l'estime que vous méritez, votre etc.
174 MADEMOlSliLLE DE SCUDERY.
AU MEME
Le 22 d'octobre 1691.
Gardez-vous bien, Monsieur, de me persuader que vous me craignez, car je prends ce sentiment- là pour une injure ; mais vous auriez bien de la peine à me le persuader, n'étant pas possible que vous ne vous connoissiez pas. Croyez-moi, Monsieur, vous ne devez craindre que les yeux qui voient de travers, et les plus pénétrants vous sont les meilleurs. Je ne prétends pas par là mettre les miens en ce rang-là , mais du moins crois-je pouvoir dire qu'ils voient les choses comme elles sont. Ne grondez donc point votre aimable amie; et votre Dialogue m'a fait voir que votre esprit est capable de toutes choses et que c'est un agréable caméléon. Après cela, je vous dirai que M. de Pellisson est en chemin de revenir de Fontainebleau, et que le Roy arrivera demain à Versailles. On vient de me dire que Lens est assiégé; mais j'apprends en même temps une chose qui ne fait guère d'honneur à M, de Bavière ni à M. de Savoye, car ils n'ont pas tenu la capitulation de Carmagnole, que M. le marquis du Plessis-Bellievre avoit rendu par ordre, le Roy aimant mieux conserver la garnison que la place. Je viens donc de savoir que les officiers ayant, selon la coutume, mis pied à terre pour saluer Leurs Altesses, les troupes ennemies se jetèrent
MADEMOISELLE DE SCllDERY. 175
sur les valets qui tenoienl leurs chevaux, leur lièrent les mains et les maltraitèrent. Quelques-uns de nos oiïiciers mirent Tepée à la main et il y en a eu de tués et de blessés très-indignement. Et M. de Bavière n'a dit autre chose, sinon que si on connoissoit ctiux qui ont fait le desordre, on en feroit justice. Ce n'est pas faire la guerre en honnêtes gens. Et M. le Dauphin vit sortir la garnison de Mons et traita tous les offici ts avec beaucoup d'honnêteté. Mais avec le temps on le rendra à ces messieurslù. 11 me semble même. Monsieur, que c'est les punir que de les faire blâmer par un aussi honnête homme que vous. Mille compliments à votre charmante amie, qui ne peut être plus que je ne le suis, votre etc.
AU MEME
Le 18 décembre 1691.
. Je VOUS envoie, Monsieur, une lettre pour votre aimable amie, où vous mettrez, s'il vous plaît, le nom qu'elle porte aujourd'hui, car vous ne me l'avez pas mandé. Je ne doute point que son mariage ne soit heureux, puisque vous l'avez approuvé. Je n'ai pas été si prudente qu'elle, car j'ai préféré trois fois en ma vie la liberté à la richesse, et je ne m'en saurois repentir. Vous ne lui direz pas, s'il vous plaît. Monsieur, ce que je vous écris, car ce qui est bien pour une personne ne
Test pas pour l'autre. Pourvu qu'elle ait la liberté de vous voir souvent, je ne la plaindrai pas de toutes les suites d'un mariage que la synripathie réciproque n'a pas fait. Vous aurez su que M. de Château-Renaud a amené douze mille Irlandais que le roi d'Angleterre veut aller voir en Bretagne, et il en viendra encore quatre mille. 11 y a eu une entreprise sur Nice qui a manqué, l'avis en étant venu de Rome au gouverneur de la place. Les nouvelles d'hier de Montmelian etoient qu'on avoit comblé le fossé et qu'il y avoit quatre mineurs attachés au corps de la place. Le Pape a commencé de donner audience publique au peuple et avoit écouté cent personnes la veille qu'on m'a écrit. On travaille aux affaires de France et l'on en espère bien. Un fameux missionnaire, curé des Invalides, a été reconnu pour être le plus grand hypocrite qui fut jamais. Il est en fuite et laisse cent mille ecus de dettes. On a trouvé dans une de ses cassettes cinq portraits de dames et plus de cent lettres dignes du feu ; il n'y a jamais rien eu d'égal. Il etoit confesseur de M. le duc de Beauvilliers, qui est la vertu même. Cette histoire a des circonstances qui font détester l'hypocrite et l'hypocrisie. Je crois. Monsieur, qu'il est permis de se rejouir de ne ressembler en rien à ces gens-là, et que, sans vaine gloire, on en peut remercier Dieu. Cela doit même faire estimer davantage les amis véritables qu'on a. Vous pouvez juger, Monsieur, que je vous mets de ce nombre, aussi bien que M. de Pellisson, et que je me fais un nouveau plaisir d'être, autant que je le suis, votre etc.
A MADAME DE CHANDIOT.
Le 18 décembre 1691.
J'ai une si bonne opinion de votre jugement, Madame, que je ne doute pas qu'il ne faille se rejouir avec vous de voire mariage, quoique ce soit, selon moi, la chose du monde la plus difficile à faire bien à propos. Mais si j'avois l'honneur de connoître celui que vous avez choisi pour époux, je me rejouirois hardiment avec lui, car je le trouve le plus heureux de monde d'avoir une femme de votre mérite. Je vous souhaite. Madame, tout le bonheur dont vous êtes digne, et je souhaite en même temps qu'en changeant de condition, vous n'ayez pas changé de sentiments pour moi, qui suis toujours plus que je ne puis l'exprimer," votre etc.