‹ Historiettes (volume 2)Chapitre 516 sur 522 · A L ABBE BOISOT · texte numérisé non relu

A L ABBE BOISOT

L'onzième janvier 1692.

Comme ce n'est pas ma coutume. Monsieur, de me laisser surpasser en témoignages d'amitié, je vous rends confidence pour confidence, en vous apprenant que la der-

Mil. 12*

178 MADEMOISELLE DE SGUDERY.

niere page de votre dernière lettre a pensé donner de la jalousie h M. dePellisson, etqii'elle lui a paru si bien écrite que, si sa modestie naturelle l'avoit pu souiTrir, il Tauroit fait imprimer. Il en a parlé h M. l'abbé de Ferrieres* avec tant d'éloges que je la lui montrerai la première fois qu'il me verra. Tout ce que je vous dis, Monsieur, est vrai au pied de la lettre, et je vous assure, avec la sincérité dont je fais profession, que personne en France ne peut mieux écrire. Cet endroit de votre lettre a un caractère de politesse aussi digne d'un honnête homme delà cour que d'un excellent académicien. Après cela. Monsieur, j'ai à me rejouir avec vous de ce que vous avez des bulles qui sont l'objet des désirs de tant d'evêques, et je suis bien aise de savoir qu'un cardinal, qui est un de mes plus anciens et intimes amis, ne vous ait pas été inutile. Mais il est à souhaiter que le Pape finisse bientôt les affaires de France. Les effroyables desordres que les troupes allemandes font dans le Modenais, le Parmesan et le Plaisantin y peuvent contribuer, et la prise de Montmelian donne beaucoup de force aux négociations de M. de Rebenac. La consternation a été grande à Turin en voyant le gouverneur de cette place n'y ramener que cinquante Piemontais ; tous les Savoyards étant retournés chez eux, ou ayant pris parti dans nos troupes. M. de Chanlay est allé visiter la place, afin de résoudre si on la rasera ou si on la fera rétablir pour la garder : il faut cinq cent mille francs pour la reparer. Il court bruit de quelque dessein en Flandre,

^ D'une famille noble de Dole, éteinte dans le dernier siècle.

soit pour Charlcroi ou pour Namur; mais ce n'est encore qu'un bruit. Comme vous me marquez, Monsieur, que M'"' Ghandiot n'a pas autant de loisirs qu'autrefois, je ne reponds pas à sa réponse et je me contente de vous prier de l'assurer que je lui souhaite un grand nombre d'années heureuses, et pour vous, Monsieur, en vous désirant tout le bonheur dont vous êtes digne, c'est vous désirer des biens infinis. Mais permettez-moi en môme temps de désirer que vous me conserviez toute votre amitié et que vous soyez persuadé que je suis très-sincerement votre etc.

P. S, J'apprends qu'hier le mariage de M"' de Blois et de M, le duc de Chartres fut arresté Le Roy donne deux millions d'argent, cinquante mille ecus de pension, le Palais-Royal en propre et cent mille ecus de pierreries. J'apprends encore qu'il est arrivé dix huit vaisseaux anglais chargés d'Irlandais et qu'il en viendra encore dix, et qu'en dernier lieu on a rompu la grande écluse entre Charleroi et Namur, ce qui incommodera beaucoup la navigation des ennemis.

AU MÊME

Le 5 d'avril 1692.

Quand on écrit, Monsieur, comme vous écrivez, on ne doit pas craindre ni d'être oublié, ni d'importuner;

180 MADEMOISELLE DE SGUDERY.

aussi ai-jc lu cet endroit de voire lettre comme une excuse modeste d'avoir été si longtemps sans me donner de vos nouvelles, et je la reçus agréablement sans la prendre dans le sens que vous voulez lui donner. M. de Pellisson vous pourroit témoigner que je lui parle de vous très-souvent. Je voulois même vous envoyer un exemplaire de la seconde édition de son dernier ouvrage, où vous verrez des additions fort curieuses; mais il a voulu que vous l'eussiez de sa main qui vaut mieux que la mienne. J'ai été fort aise d'apprendre que M. le baron de Bressey* et M. le chevalier de Vaudrey sont de votre pays et de votre connoissance ; car je connois leur mérite par la renommée et j'ai un ami particulier qui a contribué à attacher le premier au service du Roy. Car ayant été pris auprès de Namur par un parti de Dinan, il fut envoyé au fort de l'Escarpe proche Douai, dont M. de Yalcroissant, gentilhomme de Provence qui a été gouverneur de M. de Barbezieux, est gouverneur et fort de mes amis depuis longues années. Vous savez sans doute que le Roy l'a fait maréchal de camp, avec deux mille ecus de pension, et qu'il lui donne de quoi lever un régiment à titre étranger. Le Roy l'a parfaitement bien traité : je le sais par M. de Yalcroissant qui l'a bien servi. Le Roy lui fera rendre M"'" sa femme qui est à Namur ; car il y a plusieurs officiers espagnols prisonniers. Pour M. le chevalier de Vaudrey, son action d'e-

1 C'est l'officier dont il est question page 161 et dont M"* de Scudery auroit mal orthographié le nom. Il passa au service de la France, se signala dans les campagnes suivantes et obtint, entre autres récompenses, autorisation de lever un régiment de son nom.

MADKMOISliLLE DE SCUDERY. 181

clat a été d'un héros de roman. Aussi ai-je ouï dire que M'"' Royale de Savoye la douairière en avoit eu le cœur fort touché. Je suis ravie que vous ayez un ami si brave. Je ne savois pas la devise de sa maison qu'il mérite bien'. La semaine sainte fait une grande stérilité de nouvelles, Monsieur ; je ne puis louer le mari de votre aimable amie de l'avoir dérobée au monde, mais je la loue de sa sage conduite et je me persuade qu'on vous l'a moins dérobée qu'au public et que vous pourrez l'assurer de mon service très-humble. Pour vous. Monsieur, je n'ai qu'à vous assurer que mon estime et mon amitié dureront autant que la vie de votre etc.

AU MÊME

Le 30 avril 1692.

Je vous dois. Monsieur, non-seulement une réponse, mais mille remerciements d'une visite que M. le président Boisot' m'a faite; car si vous ne lui aviez pas dit du bien de moi, je ne l'aurois pas reçue. Je souhaite qu'il ne s'en soit pas repenti. Je vous dois encore un compliment très-honnête de M'"' Chandiot dans un billet qu'elle

1 J'ai Valu, Vaux et Vaudrai.

2 Jean-Jacques Boisot, frère cadet de l'abbé de Saint-Vincent, président mortier en 1686, mort le 17 octobre 1731.

I8i2 MADEMOISEJ.LE DK SCLDEKY.

a écrit à M. de Pellisson, qui est d'un tour si délicat qu'il n'y a personne qui ne voulût l'avoir écrit. Je vous prie, Monsieur, de la louer et de la remercier de ma part. Comme je ne doute pas que M. votre frère ne vous mande toutes les nouvelles du monde, je ne vous parlerai de la belle entreprise d'Angleterre que parce que je ne m'en saurois empêcher; rien n'étant plus glorieux pour Louis le Grand que d'envoyer une armée de trente mille hommes pour rétablir le roy d'Angleterre, dans le même temps qu'il a tant de princes ligués contre lui. Cependant j'avance hardiment qu'il n'y a que les vents contraires qui puissent empêcher le succès de cette héroïque entreprise. Comme j'ai des amis et des parents tout le long des côtes de Normandie, je sais tout ce qui s'y passe. Le roy d'Angleterre arriva à Caen le 2!i de ce mois, à quatre heures après-midi. Il y trouva mylord Danchot, le colonel Canon et les principaux officiers ecossois qui avoient débarqué au Havre. Ils le saluèrent avec tant de marques de tendresse que ce prince en eut les larmes aux yeux. Ils furent très-contents de lui. Ce prince partit le lendemain, à cinq heures du matin, pour aller à son armée, composée de vingt mille hommes de bonnes troupes, sans compter les dix mille qui doivent s'embarquer au Havre, o'à M. de Choiseuil etoit déjà arrivé et où le marquis de Nesmont, frère d'un de mes amis, avoit ordre de se rendre. M. de Tourville doit mettre à la voile le 27 pour aller à la Hogue, où le roy d'Angleterre doit s'embarquer, et l'on m'écrit du Havre que dans peu on verra passer huit à neuf cents voiles qui iront fondre en Angleterre. J'ai vu des lettres de La Haye. L'u-

MADEMOISELLE DE SCLDERY. 183

surpateiiretcit encore ;\ I.oo, brouillé avec M. de Bavioro et fort embarrassé. On dit toujours que le Roy partira le 10 de mai; mais je ne puis croire que son voyage soit long. Le bibliothécaire du Vatican est mort : c'etoit un grand ennemi de la France. L'entreprise d'Angleterre va faire un grand bruit dans ce pays là. Le prince de Danemark y est et viendra en France ensuite. Gomme vous aimez les belles choses, je vous envoie de beaux vers d'un de mes amis de Bordeaux; en voici le sujet : 11 m'envoya le jour de l'equinoxe, que le soleil commence de remonter, une pierre gravée très-curieuse et trèsantique. On voit tous les signes du zodiaque à l'entour et le soleil dans son char au milieu. Et comme on parle en même temps du voyage du Roy et que le soleil est sa devise, M. Betoulaud appliqua heureusement le voyage du Roy au tour du soleil. La pierre est en jaspe oriental et les habiles medaillistes disent que c'est un talisman. J'ai cru que vous seriez bien aise de voir ce petit ouvrage et que vous pardonneriez à l'auteur les trop grandes louanges qu'il donne à votre, etc....

A M. BOISOT, ABBE DE SAINT- VINCENT, A BESANÇON

Le 10 de mai 1692.

Je vous prie. Monsieur, de me pardonner la liberté que je prends de vous envoyer une réponse que je dois

'I8/l MADEMOISIILIJ-: DI-: se DDE II Y.

à M""' Chandiot, qu(3 je serai bien aise que vous lui rendiez en main propre. Après cela, Monsieur, je vous dirai que le Uoy part aujourd'hui avec toute sa royale famille pour aller coucher à Chantilly, où il séjournera demain, et lundi il ira à Gompiegne, mardi à Noyon et mercredi à Château- Gambresis. On n'en sait pas encore davantage, mais assurément un grand orage va tomber quelque part. Les uns croyent Namur, les autres Ostende; peu de jours nous eclairciront. Le temps est si déréglé et si contraire à la guerre, soit par mer ou par terre, qu'il est bien à désirer qu'il change, et j'en fais des vœux continuels au ciel. On m'écrit du camp du roi d'Angleterre qu'il y arrive tous les jours des Anglois qui l'assurent qu'on l'y attend avec impatience, et que la plupart des grands seigneurs sont à leur tête, qui se déclareront pour lui dès qu'il paroîtra. Il arrive aussi à son camp des Ecossois et des Irlandais ; mais le temps est cause que la flotte de Brest n'est pas encore à la Hogue. Celle de Saint-Malo, composée de trois cents voiles, a passé au Havre où quatre mille chevaux s'embarquent. Il ne faut que douze heures pour passer de la Hogue aux ports d'Angleterre. Une chose qui fait beaucoup raisonner, c'est qu'on a défendu à tous nos armateurs d'attaquer ni de prendre nuls vaisseaux marchands anglois; cela est positivement vrai. Le prince d'Orange paroît, dit-on, en grande indolence à Loo. Tout va bien à Constantinople; j'en eus hier des nouvelles ; et tout va bien aussi à Rome. Il devoit y avoir consistoire le lundi d'après le jour qu'on m'ecrivoit, et le Pape avoit fait la veille une action de grande vigueur, dont on le louoit fort. Le

MADEMOISELLE DE SCUDEKV. 185

prince Tassi (Taxis), qui a l'intendance des postes d'Espagne, de Naples et de Milan, et qui, en cette qualité, a les armes d'Espagne sur sa porte, ayant eu quelque démêlé avec le secrétaire de l'ambassadeur de Yenise, commanda à son cocher de faire verser le carrosse de ce secrétaire au milieu du Cours. Mais le cocher maladroit, en versant le secrétaire versa aussi son maître, qui en fut si irrité, qu'il battit et maltraita un laquais de l'ambassadeur de Venise, qui suivoit le secrétaire, et parla même insolemment de l'ambassadeur et de la Republique. Le lendemain, craignant quelque insulte de cet ambassadeur, il fut faire cortège à la cavalcade des cardinaux, et fut aussi au Cours, son fils avec lui et plusieurs braves, avec des armes cachées dans son carrosse. Il en avoit même trente bien armés chez lui ; de sorte que le Pape apprenant cela, envoya deux cents sbires avec une compagnie du château Saint-Ange, qui prirent le prince Tassi, son fils et ses trente braves qui firent pourtant une décharge, et les menèrent en prison. L'ambassadeur d'Espagne a filé doux et ne s'en est pas mêlé. J'ai cru que vous seriez bien aise de savoir cela. Je suis, Monsieur, très-sincerement votre etc.

AU MEME

Le 31 mai 1692.

Il y a si longtemps que je vous dois une réponse, Monsieur, que peut-être avez-vous oublié que je vous la

18G MADEMOISELLE DE SGUDEUY.

dois. Mais je ne laisse pas do vousen demander pardon, quoique je n'aie nul tort; cardes embarras imprévus ne m'ont pas laissé le temps de respirer. Et puis, Monsieur, votre dernière lettre etoit si excessivement modeste qu'il eût fallu vous en gronder. J'en ai fait convenir M. de Pellisson, qui vous faitbicndes compliments. Sasantéest toujours assez incertaine et la bizarrerie de la saison y contribue pourbeaucoup. Carjen'aijnmais vuun telprintempSi Cependant les armes du Roy sont en état de le faire vaincre de toutes parts. Nos trente-cinq galères aux côtes d'Italie ont vu prendre Oneille, l'epée à la main, aux troupes qu'elles avoient descendues en ce lieu-là ; et le Roy, avec ses formidables armées, fait trembler toute la Flandre et trembler un usurpateur si intrépide qu'on assure qu'il n'a jamais craint Dieu. La Gazette vous dira sans doute que Namur fut investi le ^III par M. de Rouffiers, entre Sambre-et-Meuse ; mais je ne sais si elle vous dira assez bien que le Roy ayant décampé, conduisit son armée sur quatre colonnes, Sa Majesté se tenant à la plus proche des ennemis. 11 la conduisit avec toute la capacité d'un gênerai consommé en l'art militaire. Il fut, suivi de Vauban, reconnoître la place, marquer le camp, les attaques et les batteries et donner ordre à toutes choses, jusques à régler les fronts de l'armée. Celle de M. de Luxembourg couvre le siège à une lieue et demie de là. Vauban espère qu'il ne sera pas long. Les ennemis ont tiré trois mille chevaux de la place, dont ils se repentent. Le prince d'Orange est vers Rruxelles qui assemble des troupes : on dit qu'il n'a pas encore trentesix mille hommes. Il est sorti trente dames de Namur

MADBMOlSliLLli DE SCUDEKY. 187

que le Roy a fait arrêter. On ne sait pas encore ce cjiril veut en faire. Vaul)an assiu'c que le siège ne seni pas long, [.a ville est coinmancié^î par deux montagnes (foii on la mettra en cendres. Le 21, M le Duc, M. de Villeroy et M. de Bresse y arrivèrent devant Narnur. Je reçois dans ce moment des lettres de la Ilogue qui m'assurent que M. de Tourville a dûy arriver jeudi 29 de ce mois, avec les escadres de M. Châteali-Renaud et de M. de Villette qui l'ont joint. On m*interrompt pour me donner une lettre du Havre du 29, qui porte que depuis dix heures et demie on entendoit des décharges continuelles de canon : ce qui fait croire qu'il y a un combat entre les deux flottes et que les chaloupes qui etoient venues disoient que ce combat se faisoit à treize lieues de là, au nord-ouest. J'en aurai apparemment demain des nouvelles : je vous les manderai l'ordinaire prochain. Permettez-moi d'assurer M'"'' Ghandiot de m.on service très-humble, Monsieur, et me croyez autant que je le suis, votre etc.

P, S, J'apprends que le Roy a envoyé les trente dames dans une abbaye de religieuses et ordonné qu'on les traite magnifiquement et avec beaucoup d'honnêteté. Cela est fort beau au Roy.

188 MADliMOISliLLE DE SGUDKRÏ.

AU MÊME

Le 20 de juillet 1692.

Je reçus hier au soir, Monsieur, votre lettre du 15 qui m'a fait beaucoup de plaisir ; car j'allois vous écrire pour me plaindre de votre silence et pour vous envoyer un madrigal qui vous fera voir que j'ai trouvé plus de facilité à railler du prince d'Orange qu'à louer le Roy. Il est vrai que je le loue ailleurs et qu'ayant écrit à M'"'' de Maintenon à Dinan et au R. P. de la Chaise devant Namur, ce madrigal n'est qu'un petit enfant perdu qui court le monde. Je souhaite pourtant qu'il ne vous déplaise pas. M. Perrault de l'Académie a fait quatre vers assez plaisans, les voici :

AUX JESUITES DE l' ARMÉE.

Commodément, aussi bien qu'en lieu sûr, Vous avez vu le siège de Namur ; C'est un exploit bien digne de louange ; Plus n'en a fait ce grand prince d'Orange.

Enfin, Monsieur, c'est la mode de se moquer de lui et tout Paris est rempli de chansons de ce caractere-là. Je crois que dans un mois j'aurai deux petits volumes à vous envoyer. Apprenez-moi par quelle voie je pourrai vous les faire tenir. Le Roy est revenu en parfaite santé.

Il a donné de très-bonne grâce le gouvernement d'Antibes au neveu du cardinal de Janson dont le pcre vient de mourir. Il a dit en le donnant qu'il le donnoit aux services de l'oncle et du père. J'en écrirai demain à cette Eminence. Au reste, vous vous moquez de moi quand vous me dites que vous me devez une partie des honneurs qu'on vous a rendus à votre voyage ; car vous ne les devez qu'à votre mérite. Mais vous me devez un peu d'amitié, parce que je suis sincèrement, avec toute l'estime que vous méritez, votre etc.

P. S, Excusez une très-mauvaise plume et me permettez d'assurer l'aimable M"'' Chandiot de mon service très-humble.

AU MEME

Le 20 de septembre 1692.

Je ne sais. Monsieur, ce que vous pensez de mon silence ; mais je vous assure que la cause n'en est fâcheuse que pour moi et que dans le temps que je ne vous ai pas repondu, je me suis souvenu tous les jours que je devois vous repondre et que je me privois d'un grand plaisir en ne vous donnant pas lieu de me faire l'honneur de m'ecrire. Mais un rhume, un procès au Grand Conseil et plusieurs autres embarras m'ont fait résoudre

jOO MADEMOISELLE DE SGUDERY.

d'îiitendrc que je puisse vous envoyer deux petits volumes d'entretiens de morale', pour faire ma paix avec vous. Mais par malheur il y a tant de fautes d'impression, sans compter les miennes, que je ne sais s'ils seront bien propres à vous apaiser, en cas que vous m'ayez fait l'honneur d'être un peu irrité de mon silence. Quoi qu'il en soit, Monsieur, je vous demande une voie pour vous les envoyer; car j'appris hier par M. de Pellisson que M. le président Boisot est h Besançon en bonne santé, dont je suis fort aise ; et vous me ferez le plaisir de l'assurer de mon très-humble service. Nous eûmes avant-hier, ici et à Versailles, un tremblement de terre : je le sentis, mais je ne le connus pas d'abord. J'etois assise dans une chaise qui touchoit la porte d'un petit cabinet de la chambre où je couche, qui n'est pas celle que vous avez vue. Je sentis que cette porte ebranloit ma chaise et ma chaise m'ebranloit moi-même. Mais comme cela dura peu, je crus que c'etoit un chat enfermé dans le cabinet qui en vouloit sortir et je n'en eus nulle émotion. Mais une heure après dîner, je sus que dans tout mon quartier il n'y a voit point de maison où il ne se trouvât quelqu'un qui ne s'en fût aperçu. Et il fut si fort à Notre-Dame que tous ceux qui s'y trouvoient en sortirent, croyant que l'église alloit tomber. On sentit aussi le tremblement plus fort sur les ponts qu'ailleurs. M. de Pellisson m.'ecrivit hier qu'il s'etoit fait sentir si fort à Versailles, au Grand-Commun où il loge, au château, à la ville et à la paroisse, que le peuple songeoit déjà à

^ Paris, 1692, 2 voL in-12.

MADEMOISELLE DE SGUDRIIY. 101

quitter les maisons et fi gagner la campagne. Le Roy etoit «\ Marly : on ne savoit pas encore hier si on l'y avoit senti; mais une laitière de Montreuil me dit hier que tous les arbres avoient été ébranlés et que ceux qui descendoient la montagne ne pouvoient s'empêcher de toinber : par bonheur cela fut court. M. de Pellisson n'en sentit rien : car il s'etoit endormi dans une chaise après avoir dîné, et son valet de chambre fut le seul de ses gens qui s'en aperçut. J'ai cru, Monsieur, devoir vous dire cet événement dont tous les rois du monde ne sont pas les maîtres. Je ne vous dis point que tout va bien de toutes parts, ma lettre est déjà trop longue, mais seulement que M"" la baronne de Bressey est ici pour solliciter les atTaires de son mari. M. de Valcroissant est venu avec elle. On m'a dit qu'elle est jeune et belle et que peut-être me viendra-t-elle voir. Son mari est à Arras. Permettez-moi d'assurer M""* Chandiot de mon service très-humble et de la justice (.[ue je rends à son mérite, et de vous assurer vous-mêrae. Monsieur, que personne ne vous honore plus que je fais, ni n'est plus véritablement votre etc.

P. S. J'apprends que le tremblement de terre a été à Marly comme à Versailles, sans y faire aucun mal.

AU MEME

L'onzième d'octobre 1692.

Je vous écris aujourd'hui, Monsieur, par un temps si extraordinaire qu'on ne peut s'empêcher de s'en plaindre. 11 fit hier un jour du mois de mars ; le soleil etoit fort clair, il geloit un peu à la campagne et le froid etoit modéré. Présentement toutes les maisons sont couvertes de neige et il y en a plus d'un pied de haut dans mon jardin ; et il en tombe encore une telle abondance que l'air en est obscurci. Et avec cela il fait un grand vent et un froid très-piquant : ce qui n'accommode pas une santé délicate comme est celle de M. de Pellisson, ni une enrhumée comme moi, ni les armées qui sont encore en campagne. Après cela, Monsieur, je vous dirai que je n'ai pas été obhgée d'envoyer au collège de Bourgogne : car M. l'abbé Reud* est venu lui-même prendre les livres que je vous destinois. Et comme il y avoit déjà assez de monde dans mon cabinet et que je ne parle pas de loin, je ne pus l'entretenir comme je l'eusse voulu, et je ne le remerciai qu'en le conduisant dans ma chambre. Vous trouverez des fautes d'impression sans nombre, qui ne sont pas à l'errata. Ne les confondez pas avec les miennes et excusez les unes et les autres.

1 D'une famille patricienne de Bayonne ; il y a eu des cogouverneurs de ce nom et des conseillers au Parlement. Elle est éteinte depuis la fin du dernier siècle.

Souvenez-vous, Monsieur, que je vous ai demandé vos sentiments sincères ; je fais la même prière à M""' Chandiot. Mais pour les avoir tous purs, je les demande de sa main, afin d'avoir deux plaisirs pour un. Assurez-la, s'il vous plaît, de mes très-humbles services et d'une estime très-distinguée. N'allez pas vous figurer que je cherche à me faire louer, au contraire je ne veux que m'instruire. Je ne vous dis pas de nouvelles, car vous ne pouvez ignorer que. les armes du Roy ont été victorieuses en Allemagne comme en Flandre ; que le duc de Savoye a abandonné le peu qu'il avoit pris, de peur d'être pris lui-même, et qu'au lieu d'être un conquérant, il n'est qu'un brûleur de maisons. On me dit hier qu'il a la fièvre tierce ; cela est extraordinaire après avoir eu la petite vérole. Le prince d'Orange n'est pas sorti de Flandre fort héroïquement : car il partit de nuit sans dire adieu à personne : ses gardes demeurèrent en état jusqu'au lendemain au jour, qu'on déclara son départ. On croit qu'il passera en Angleterre, où les esprits sont fort divisés. Le prince régent de Wirtemberg, que M. le maréchal de Duras a pris, est trèsbien fait et a beaucoup d'esprit et n'a nul accent ni nul air étranger. Le roy et la reine d'Angleterre sont à Fontainebleau où le Roy les a reçus, comme les deux dernières années, avec une magnificence toute royale et une honnesteté héroïque. Yous en connoîtrez une partie dans un des Entretiens. Permettez-moi, Monsieur, de faire mille compUments à M. votre frère ^ et de vous assurer

^ Le président dont on a parlé plus haut.

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