‹ Historiettes (volume 2)Chapitre 517 sur 522 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

194 MADEMOISELLE DE SGUDERY.

sincèrement que personne ne vous estime et ne vous honore plus que votre etc., sans excepter M. de Pellisson.

AU MÊME

Le 13 novembre 1692.

Je dois réponse, Monsieur, à deux de vos lettres; mais un grand rhume et beaucoup d'affaires très-différentes m'ont empêchée de me donner T honneur et le plaisir de vous repondre plus tôt. 11 y a une chose dans la première dont j'aurois profité si je l'avois sue lorsque je fis la Conversation sur la tyrannie de l'usage; car cela me fait croire que j'ai eu raison de la faire. En effet, Monsieur, peut-on rien voir de plus différent que l'usage singulier de Besançon et celui de tous les autres lieux du monde et surtout de celui de la cour et de Paris. Car vous me dites qu'il faut cacher soigneusement dans votre ville que j'ai l'honneur d'avoir quelque commerce avec M'"" Ghandiot : et il m'est arrivé plusieurs fois que des dames que je n'ai jamais vues ont dit que j'etois de leurs amies et que je leur ecrivois. Mais du moins me sera-t-il permis de parler de son mérite à M. de Pellisson et de me louer de sa bonté. Pour votre seconde lettre, Monsieur, je commence d'y repondre par vous remercier de la manière dont vous avez reçu mon présent. Je vous envoyé le véritable er-

rata que j'ai fait mieux que celui de Timprimeur, et vous verrez que les anciens Romains, qu'on a mis au liv'^u de mettre les Lacedemoniens, est une faute d'impression. Gela est su trop généralement pour être une ignorance. Vous me ferez plaisir de me renvoyer cet errata. Pour ce que vous me dites, Monsieur, que les lecteurs aimeroient mieux qu'on leur laissât la liberté déjuger, vous me permettrez de vous dire que je n'exécuter ois pas le dessein que mes amis m'ont fait prendre, si je suivois vos avis. Car ces entretiens ne sont pas ceux de deux philosophes de la secte de Diogene; ce sont des hommes et des dames du monde qui doivent parler comme on y parle. Et il est constamment vrai que le bel usage veut qu'on relevé avec esprit ce qui se dit d'agréable dans une compagnie composée de personnes qui savent l'exacte politesse, et les conversations auroient un air sec et incivil sans cet usage. De sorte. Monsieur, que voulant faire passer la politesse de notre temps au temps qui viendra, j'ai dû faire parler les personnes que j'introduis comme les honnêtes gens parlent. Pour l'endroit de l'amour-propre si caché dans notre cœur, il faut qu'il m'aveugle puisque je ne puis deviner ce que vous y devinez. Et comme cela a passé devant les yeux de M. de PelHsson sans qu'il s'y soit arrêté, et devant ceux de trois ou quatre personnes à qui j'ai montré cet endroit depuis votre objection et qui n'y ont rien trouvé à dire, j'ai lieu de croire que, s'il y a faute, elle doit être petite. Pour ce mot de sentiments dont vous me parlez, peut-être seroit-il mieux qu'il y eût d'inspirer de semblables sentiments au lieu de susceptibles. Mais,

19f) MADEMOISELLE DE SGUDERY.

Monsieur, je serois bien glorieuse, s'il n'y avoit pas d'autres imperfections à mon ouvrage. Il est vrai que ces sentiments sont si heureux dans le monde, queje crois que quelque constellation cache leurs défauts. Et je viens de recevoir une lettre de M. l'evêque d'Agen', qui est le plus éloquent prélat du royaume, et une de M. l'evêque d'Avranches' qui est le plus savant, qui me persuadent ce que je dis. Une jeune demoiselle de quatorze ans a fait des vers au-dessus de son âge, pour les louer; une autre de vingt-quatre ans en a fait de très-jolis. M. le Camus Melson^ en a fait aussi, et MM. Betoulaud et Bosquillon, le Petit et plusieurs autres en ont fait de très-beaux. Mais au milieu de tout cela. Monsieur, je donne à votre suiïrage le prix qu'il mérite et je tiens à grand honneur que les entretiens ne vous aient pas ennuyé. Ma lettre est déjà si longue que je n'ose y rien ajouter, si ce n'est de vous supplier de me permettre d'assurer M. votre frère de mes très-humbles services et d'être bien persuadé que personne ne vous estime et ne vous honore plus que je fais, ni n'est avec plus de sincérité votre etc.

1 Mascaron. M"^ de Scudery, en le disant le plus éloquent prélat du royaume, oublioit Bossuet. Mais Bossuet ne l'avoit pas apparemment remerciée de l'envoi de son ouvrage.

« Huet.

3 Voy. Historiettes.

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AU MÊME

Le 10 janvier 1693.

J'ai été surprise bien agréablement, Monsieur, car comme je me preparois à vous demander pardon de mon silence, j'ai reçu les excuses obligeantes que vous me faites duvostre. Mais la cause du mien ne ressemble en rien à celle qui m'a empeschée d'avoir de vos nouvelles. Car la bizarrerie du temps a altéré ma santé, et les soins d'un procès, qui a duré plus d'un an, ne m'ont pas permis de donner nul temps à mon plaisir. Et depuis le jour de l'an, je n'ai fait que recevoir des vers, des billets remplis de souhaits et de petits présents. Je n'ai pas oublié, Monsieur, que vous m'avez demandé les vers- qu'on m'a envoyés sur les Entretiens. Mais il y en auroit trop et je ne les donne pas à copier pour éviter d'estre un Mercure galant. Je vous envoie seulement ce que les Vertus m'ont dit en cette occasion : c'est M. Betoulaud qui lésa fait parler ; c'est un homme d'un mérite fort distingué. J'y ai joint des vers d'une demoiselle qui me les envoya le premier jour de l'an : M. de Pellisson les trouve fort jolis de leur caractère. Je ne manquerai pas, Monsieur, de lui demander ce soir ce je ne sais quoi que vous lui deviez envoyer, car tout ce qui vient de vous m'est infiniment agréable. Mais je ne puis trouver bien que M"'" Chandiot se dérobe à ses amis pour

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des soins (fui ne sauroient au plus roccuper que le matin pour donner des ordres. Pour le reste du jour , je vous en plains et elle aussi. Assurez-la, s'il vous plaît, de mon service très-humble et no m'oubliez pas quand M. vostre frère aura loisir de recevoir mes compliments, et pour vous. Monsieur, soyez bien persuadé que vous n'avez pas d'amie qui soit plus sincèrement que je le suis vostre etc.

P, S, Furnes est pris ; c'est une grande nouvelle. Je ne puis relire, excusez le désordre de ce billet.

AU MÊME*

Le 21 février 1693.

N'attendez aujourd'hui de moi que des larmes et des plaintes. Monsieur, car la perte que j'ai faite est si grande et la douleur que j'en ai est si vive, que rien na Id peut ni égaler, ni exprimer. On peut dire sans flatterie que le Roy y perd le plus zélé de ses sujets, le siècle un grand ornement, les belles-lettres un grand éclat, tous ses amis une ame héroïque et la religion un grand défenseur. Mais je crois perdre plus que tout cela en-

^ Cette lettre a déjà été imprimée dans les Conversations littéraires, par M"* Marie de Saint-Juan ; Paris, Vatou, 1859, in-12 ; mais toutes les autres sont inédites.

MADEMOISELLE DE SCUDERY. i09

semble ; car un ami de quarante années de ce inerite-là, qu'on a connu dans la bonne et dans la mauvaise fortune et trouvé toujours également digne d'admiration dans l'une et dans l'autre, est une perte que nulle autre ne peut égaler. Chacim a eu toute la surprise qui la pouvoit faire sentir d'une manière plus dure; car M. de Pcllisson n'avoit pasde fièvre, il dormoit assez bien, il n'a pas gardé le lit un seul jour. Il fut à la messe le dimanche gras, et le jour de la Vierge il écrivit au cardinal Janson une lettre de consolation sur la mort de sa sœur qui estoit mon amie, et une au gouverneur de Philipeville pour le remercier des bons offices qu'il avoit rendus à un de mes amis. Je vous dis tout cela. Monsieur, pour vous faire connoistre qu'il ne croyoit pas mourir. 11 m'ecrivoit tous les jours l'état de son mal ; mais lui ayant un peu empiré le vendredi au soir, il prit la resolution de se confesser le lendemain au matin et de recevoir Nostre Seigneur. Il s'endormit tout habillé dans sa chaise. Mais ses gens trouvant son dormir trop long et trop fort, le réveillèrent. Mais, helas 1 il avoit perdu la connoissance et mourut quatre heures après sans nulle violence. De sorte, Monsieur, que la maladie fut courte et la mort subite. L'innocence de sa vie et un nombre innombrable de bonnes œuvres ne mettent pas ceux qui l'ont connu en peine de son salut. Mais un faux dévot et de malins esprits suscités par l'enfer, ont essayé de ternir la conversion la plus parfaite qui ait jamais esté, et répandu un grand bruit que ce qui Favoit empesché de se confesser, c'est qu'il estoit encore huguenot. Ce bruit si faux et si malin m'a donné beaucoup de peine pour défendre cet illustre ami dans la plus

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noire calomnie qui fut jamais, (irâce à Dieu, le Roy et tous les gens sages ne l'ont pas cru. J'écrivis à M"'" de Maintenon, à M. le Chancelier, à M. le Pelletier, à M. de Meaux, une lettre de quinze pages. Je vous enverrai, l'ordinaire prochain, une copie de sa réponse. Ce grand evêque, le R. P. de la Chaise, tous les jésuites des trois maisons de Paris et enfin tous les honnêtes gens lui ont rendu justice. Et j'ai trouvé une preuve incontestable pour sa foi sur le mystère de l'Eucharistie, et pour sa dévotion au Saint-Sacrement : on a trouvé parmi ses papiers de Versailles un traité qu'il faisoit de ce mystère et qu'il esperoit faire imprimer à Pasques. On l'a porté à M. de Meaux et ses calomniateurs commencent d'être honteux de leur calomnie. On lui a fait un service à Versailles où il est enterré, un à l'abbaye Saint-Germain où il y eut grand monde. L'Académie en fit dire hier un aux Rillettes où les plus illustres académiciens se trouvèrent, et l'Académie de Soissons en doit aussi faire dire un. J'aurois cent choses à vous dire, Monsieur, mais les larmes m'aveuglent et la douleur me suffoque. Je remercie M"'^ Chandiot de l'équité qu'elle a de me plaindre, et comme ma plus douce consolation est d'aimer ce qu'il a aimé, permettez-moi. Monsieur, d'être toute ma vie votre etc.

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AU MÊME

Le 28 février 1693.

La vive et juste douleur dont mon cœur est pénétré pour la perte irréparable d'un illustre ami de quarante années, ne m'a pas permis de vous repondre plus tôt, Monsieur, et je vois plus de cinquante lettres auxquellles je n'ai pas repondu. Et ma douleur a tellement altéré ma santé que j'ai eu besoin de tout mon courage pour n'être pas accablée par tant de malheurs à la fois. Car je n'ai pas eu seulement à supporter la plus vive affliction qui fut jamais et la plus juste, il a fallu que j'aie à combattre la plus noire calomnie qui ait jamaiseté, et je m'y suis opposée avec tant de vigueur que grâce, à Dieu, ce monstre sorti d'enfer est près d'expirer. Car enfin, Monsieur, quelques esprits malins suscités par des démons pour essayer de ternir la plus sincère et la plus parfaite conversion qui fut jamais, répandirent dans le monde que M. de Pellissonn'avoit remis au lendemain à se confesser que parce qu'il etoit encore huguenot. Sur l'article de l'Eucharistie, ce mensonge est si grossier, si éloigné de toute vraisemblance, que je ne puis comprendre qu'il se soit trouvé des gens qui l'aient voulu écouter. Voici, Monsieur, comment la maladie de M. de Pellisson s'est passée. Se trouvant un peu plus incommodé qu'à l'ordi-

nairc, il s'en alla h Versailles, pensant y être plus en repos. 11 n'avoit point de fièvre, il dormoit assez bien et avoit pourtant un grand dégoût et un dérangement qui ne l'empêchoit pas de voir beaucoup de monde. 11 n'a pas gardé le lit un seul jour et est mort tout habillé. Il fut à la messe le dimanche gras, et le jour de la Vierge il écrivit une lettre (Je consolation au cardinal de Janson, qui a perdu une sœur qui etoit n:ion amie. 11 en écrivit une au gouverneur de Philipeville pour le remercier des bons offices qu'il a rendus à un de nies anais, l'assurant qu'il le serviroit en toute occasion. Il m'ecrivoit tous les jours l'état de son mal. Je vous dis tout cela. Monsieur, pour vous faire connoître qu'il ne croyoitpas mourir; mais lui estant un peu empiré le vendredi au soir, on lui proposa de se confesser et de recevoir Notre- Seigneur. Mais le malade estant tout habillé dans sa chaise et ne se sentant pas si mal, prit la resolution de se confesser le lendemain au matin et de recevoir le viatique, prenant la nuit pour se préparer. Mais quelque temps après il s'endormit dans sa chaise et ses gens trouvant qu'il dormoit trop longtemps, le réveillèrent. Mais, hélas! Monsieur, il se trouvoit sans connoissance et mourut quatre heures après sans nulle violence, Et dès qu'il fut expiré les malins esprits se déchaînèrent et publièrent fausse^ ment qu'il n'avoit pas voulu se confesser. Il se rencontre que le curé de Versailles, qui est un missionnaire, estoit irrité de ce que M. de Pellisson alloit tous les jours h la messe à la chapelle du château, ou aux Récollets, comme en estant plus proche ; de sorte qu'estant mal disposé, il crut ce que la canaille libertine ou huguenote et envieuse

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publia, et ce faux bruit se répandit partout. J'écrivis à M*"" de Maintenon, à M. le Chancelier, à M. le Pelletier, ministre d' Estât, et surtout à M. de Meaux, une lettre de quinze pages, remplie de preuves incontestables de la foi vive et sincère de M. de Pellisson sur le mystère de l'Eucharistie. Je vous envoie la copie de la réponse qu'il m'a faite. Elle est mal écrite, mais je n'ai pas le temps de l'écrire. Vous verrez que le Roy a rendu justice à l'illustre mort. Je le sais par cent endroits et il n'y a plus que quelque canaille envieuse et hérétique qui ose mal parler de sa foi. Au contraire, ou m'écrit des éloges de sa piété. Il alloit faire imprimer à Pasques ce qu'il ecrivoit sur l'Eucharistie, que M. Pirot, docteur de Sorbonne, avoit déjà vu et fort approuvé. Enfin, Monsieur, j'ai la consolation de voir le mensonge s'en aller en fumée pour laisser briller |a vérité. C'est tout ce que vous dira pour aujourd'hui une affligée que la douleur a fait malade. Je fais ce que je puis pour résister à tous ces maux, car je suis nécessaire à conserver sa mémoire. Aidez-moi, Monsieur, dans ce juste dessein. Remerciez pour moi M"'* Chandiot de la bonté qu'elle a de me plaindre et l'assurez de mon très-humble service. Et me per^ mettez d'espérer, Monsieur, que vous me continuerez l'amitié dont vous m'avez honorée et vous souvenez pour me l'accorder que j'ai eu le bonheur d'estre quarante années la première amie d'un homme si rare, qu'on peut dire que le Roy y perd le plus zélé de ses sujets, le siècle un grand ornement, les belles-lettres un grand eclqt, ses amis une ame héroïque et l'Eglise un grand défenseur. Le temps m'empeschera. Monsieur, de vous en dire

HOli M ADEMOISKI.I. li DJi SCUDERY.

davantage, mais rien ne peut m'empescher d'estre toujours votre etc.

P. 5. Je ne puis relire, je vous en demande pardon.

AU MÊME

Le 7 de mars 1693.

Je ne combats pas votre douleur, Monsieur, et je vous rends la justice que vous me rendez. Mais la colère m'a donné un courage et la force de résister à cette juste douleur, pour combattre la calomnie qui, grâce à Dieu, est étouffée par la vérité. Et il n'y a plus que le bas peuple hérétique qui en soit infecté. Je vous envoie la lettre de M. de Meaux que vous me demandez. J'en reçus hier une autre par laquelle il m'assure qu'il n'oublie rien pour honorer la mémoire de notre cher et illustre ami. M"'^ de Maintenon en a écrit très avantageusement, M. l'abbé de la Trappe* en a fait l'éloge, un de ses amis, le R. P. de la Chaise en rendit dimanche de grands témoignages chez Monseigneur l'archevêque où il y avoit assemblée, et tout d'une voix la calomnie fut condamnée. A Angers, l'evêque a justifié pleinement l'illustre mort et deux ministres bien con-

1 Le célèbre abbé de Rancé,

MADEMOISELLE DE SGUDEIIY. 205

vertis l'ont défendu contre le bas peuple hérétique. Je viens de recevoir un très-bel ouvrage en vers ù la louange de notre incomparable ami : il est de M. de Betouloud de Bordeaux. Le dernier Mercwre galant contient un éloge véritable. Ceux qui font le Mercure ont cru que je Tavois écrit ; mais il est d'un de mes amis appelé M. Bosquillon, à qui j'avois donné un simple mémoire. M. Turgot Sainf-Glair a fait deux epitaphes en latin qu'on estime fort. Mais il les montre et ne les donne pas ; il en use ainsi de tout ce qui part de son esprit. Il y aura encore d'autres éloges avec un peu de temps ; c'est tout ce qu'on peut faire pour un ami qu'on perd. M. de Leibnitz d'Hanovre lui donne mille louanges dans une lettre qu'il a écrite à une religieuse de grand mérite, qui est à Maubuisson. Enfin, Monsieur, la médisance se change en éloges et la vérité triomphe du mensonge. La Gazette de Rotterdam et une encore de ces pays-là ont dit qu'il estoit mort protestant ; mais on me montra hier un imprimé de Hanovre qui donne le démenti à ces deux gazettes, et on en a envoyé plusieurs exemplaires en Hollande, où on narre la maladie et la mort au vrai. Je ne sais qui a fait cela en Flandre ; mais il faut louer ceux. qui l'ont fait. Permettez-moi, Monsieur, de remercier M. le président Boisot et toute votre famille de la justice qu'ils me rendent en me plaignant, et de les assurer de mon service très-humble. Et pour vous. Monsieur, je veux croire que, sachant que j'estois la première amie de l'illustre mort depuis trente-huit ans, cela me tiendra lieu de mérite et que vous voudrez bien que je sois le reste de ma vie vostre etc.

200 MADEMOISELLE DE 8CUDERY.

P. S^ Gomme vous écrivez parfaitement bien, je vous condamne à donner quelque marque publique de votre amitié pour lui.

Le 13 de mars 1693.

La perte des personnes ordinaires cause aussi des douleurs communes qui diminuent assez promptement et dont la raison empêche la violence et la durée. Mais quand on perd un ami d'un mérite infini tel qu'etoit feu M. de Pellisson, cette même raison qui fait connoître la grandeur de la perte qu'on a faite, sert aussi à en augmenter le déplaisir et à le faire durer. La religion fait qu'on ne se désespère pas et qu'on se résout à vivre; mais il ne faut jamais vouloir oublier ce qu'on a perdu, ni s'en consoler^ et tout ce que la raison doit faire est de nous empescher d'importuner toujours de notre affliction ceux qui ne sont pas affligés. Mais il faut conserver et honorer la mémoire de ceux qu'on a perdus et les défendre toute sa vie. J'ai la consolation de voir la calomnie détruite entièrement en France et je travaille avec des personnes de grand mérite à la détruire en Allemagne et en Hollande, où les huguenots de France l'ont répandue. M. l'abbé de la Trappe a écrit à un de ses amis une lettre

sur le sujet de cette calomnie, qui est très-avantageuse à la foi ferme et sincère de l'illustre mort, dont la vertu a été toute pure et la conduite toute sage. Il m'en faut croire, Monsieur, car l'ayant observé de près durant trente-huit années, mon témoignage doit être compté. Et si Dieu me laisse vivre assez longtemps pour écrire ce que je sais de sa vie, je la justifierai dans les affaires temporelles, comme j'ai fait sur la religion. 11 n'a jamais été maîtrisé par une passion ; il a aimé la gloire, mais il a songé h la mériter par ses vertus; et ses disgrâces lui ont acquis un honneur immortel. En un mot, Monsieur, son salut est venu de ses disgrâces, et l'étude de l'Ecriture et des Pères, dans la Bastille, ont causé sa conversion qui a eu des circonstances héroïques. Et il y en aura quelques-unes dans le Journal des Savans ou d'avril, ou de m.ai : je ne sais encore lequel. Mais enfin, Monsieur, je puis vous assurer que les malheurs ont fait sa plus grande gloire et qu'il a passé dans les finances et dans la cour comme ce fleuve fameux qui traverse la mer sans se saler. Je suis fâchée de n'avoir pas vu l'ouvrage qu'on vous a renvoyé; car tout ce qui vient de vous m'est précieux et pour voire mérite et par l'amitié que l'illustre mort avait pour vous. Et je veux espérer aussi que, pour l'amour de lui, vous aimerez toujours un peu votre etc.

208 MADEMOISELLE DE SGUDERY.

AU MEME

Le 3 d'avril 1693.

Comme la douleur est du poison pour moi, Mon-sieur, ma santé n'a pu résister à celle dont mon cœur est pénétré. Et comme mes larmes m'ont attiré une fluxion sur les yeux, je n'ai pu vous repondre plus tost pour vous remercier de m' avoir envoyé ce que vous aviez escrit sur nostre incomparable ami, qui se trouve parfaitement beau. Et je vous exhorte, Monsieur, à continuer vostre dessein et de trouver lieu de placer cette belle lettre', qui fera honneur à l'illustre mort et à vous. Et je ne doute pas non plus que ce que vous escrivez n'en fasse beaucoup au cardinal de Granvelle^ Je vous exhorte donc, Monsieur, à exécuter vostre dessein comme nostre incomparable ami vous l'eût conseillé. Sa mémoire, grâce à Dieu, a l'éclat qu'elle mérite et l'on m' escrit de Bordeaux que quelques huguenots ayant voulu dire quelque chose contre sa mémoire, on s'est moqué d'eux et on les fera taire. Mais ce qui est très-considerable, Monsieur, c'est que mardi dernier, M. l'abbé de Fenelon fut reçu à l'Académie pour remplir la place de M. de Pellisson. L'assem-

1 Elle n'a point été imprimée et on ne l'a pas retrouvée dans les manuscrits de l'abbé Boisot.

2 La lettre de l'abbé Boisot à Pellisson, contenant son projet de la Vie du cardinal de Granvelle, etc., a été publiée dans les Mémoires en littérature , de P. Desmarets, IV, 27 ; elle est très-intéressantp.

blée fut très-nombreuse ; monseigneur Farchevesque s'y trouva, le R. P. de la Chaise y etoit et plus de cent personnes de mérite, qui admirèrent la harangue que fit M. Tabbé de Fenelon. Car ce fut le plus bel et le plus grand éloge qui ait jamais esté fait, et tout son discours fut rempli des louanges du Roy et de celles de l'illustre mort. Et comme il Tavoit vu et entretenu la veille qu'il mourut, il estoit un témoin irréprochable de tout ce qu'il disoit à son avantage. Enfin, Monsieur, il fit un portrait si ressemblant de nostre illustre ami et le regretta si vivement, qu'il attendrit tous ceux qui l'entendirent et plusieurs académiciens en pleurèrent. Le directeur de l'Académie repondit et loua aussi beaucoup, mais l'abbé charma toute l'Assemblée. J'espère que cela sera bientost imprimé. Et vous verrez. Monsieur, que le médecin qui a ainsi parlé à M. vostre intendant * est un très-impertinent calomniateur ; mais je voudrois bien savoir les sottises que vous m'avez mandé qu'il disoit, car je les detruirois toutes. Il est vrai que M. de Pellisson ne croyoit jamais tout à fait les médecins qui le voyoient, et qu'ils en murmuroient. Mais enfin la vérité a triomphé du mensonge et je ne doute pas que vous n'en soyez bien aise. Un neveu de nostre incomparable ami, qui est bien connu et qui est capitaine dans le régiment de Guiche, a esté présenté au Roy par M. le duc de Noailles et il en a esté reçu agréablement. Voilà, Monsieur, tout ce qu'une toux cruelle me permet de vous dire et que je suis, avec toute l'estime que vous méritez, vostre etc.

1 C'était M. de Lafond.

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