MADAME PILOU
Madame Pilou, étant nouvelle mariée, se trouva logée
MADAME PILOU 2o5
par hasard vis-à-vis de mesdemoiselles Mayerne-Turquet, sœurs de ce Mayerne (i) qui a été premier médecin du roi d'Ang-Jeterrc, où il a fait une assez jurande fortune : c'étoit un peu après la réduction de Paris. Elle fit amitié avec ses filles, qui étoient des"personnes raisonnables, etqui, comme huguenotes, en fuyant la persécution, avoient vu assez de pays [2). Cette connoissance lui servit, et la tira en quelque sorte du cùlinage (3) de sa famille, car son père n'étoit qu'un procureur. Gela lui servit à connoître une madame de La Fosse, leur parente, riche veuve, qui avoit été galante, et qui, en mourant, lui laissa du bien. Elle épousa un proureur^ nommé Pilou, qui ne fît pas grand'fortune; en récompense, elle n'a eu qu'un fils, qui vit encore. Il n'y a peut-être jamais eu une moins belle femme qu'elle ; mais il n'y en a peut-être jamais eu une de meilleur sens, et qui die mieux les choses.
Cette madame de La Fosse, pour reprendre le fil, n'étoit pas la plus grande prude du royaume. Madame Pilou, par son moyen, eut bientôt un grand nombre de connoissances, mais la plupart de la ville. Insensiblement, elle en fit aussi de la cour, et enfin elle parvint à être bien venue partout, et chez la Reine môme.
Elle a fait trois classes de tout le monde : ses inférieurs, à qui elle fait tout le bien qu'elle peut ; ses égaux, avec lesquels elle est toute prêle de se réconcilier, quand ils voudront, et les grands seigneurs, pour qui elle dit qu'on ne sauroit être trop fier en un lieu comme Paris. Elle ne se mêle point de donner des gens à personne, et ne veut point souffrir que des suivants ou des suivantes lui viennent rompre la tête. Elle dit qu'il y a quelquefois de sottes gens
(i)Il étoit i;entJlhommc, mais si adouné à la mcdccinc qu'ctanl enfant l faisoit des auatotnies de grenouilles. (T.)
(2) Une de ces filles fut mise par feu M. de Rohan auprès de madame de Rolian, (jui avoit été mariée fort jeune : ainsi madame Pilou connut tout le monde à l'Arsenal. (T.)
(3j JN'iaiseric, comaiérage.
qui rient dès qu'elle ouvre la bouche, comme les badauds qui rient dès que Jodelet paroît.
La femme d'un procureur, laide comme un diable, qui avoit commencé par des femmes (jui n'avoient pas le meilleur bruit du monde, ne pouvoit guère passer dans l'esprit de ceux qui ne la connoissoient pas bien particulièrement, que pour une créature qui servoit aux galanteries de tant (le jolies personnes qu'elle fréquentoif. On a dit de madame de La Maisonfort qu'elle n'étoit plus si cruelle,
Depuis qu'elle fut à Saint-Cloud Avec madame de Pilou.
(iGSq juin) 'M. de Tresmes, duc h brevet, àg-é de quatrevingts ans, tomba malade. Son fils, le marquis de Gèvres, va trouver madame Pilou, et lui dit : « Je vous prie, par- « lez à mon père, il ne veut point me voir. Mademoiselle (( Scarron [sœur du cul-de-jatle), qu'il entretient, m'a mis « mal avec lui ; mais le pis, c'est qu'il ne veut rien faire de « ce qu'il faut pour bien mourir. » Elle y va ; la première fois, elle fit venir les morts subites à propos, et dit qu'on étoit bien heureux d'avoir le loisir de penser à soi. Le malade dit qu'il se sentoit bien. Elle ne voulut pas pousser plus loin. La seconde fois, elle presse davantage, et voyant que cet homme disoit que les gens d'église mêmes avoient des maîtresses, elle marche sur le pied à Gucnault, afin qu'il l'aidât. Au lieu de cela, le médecin dit : « Madame « Pilou, vos prônes m'ennuient. » Elle se retire, et ne s'en môle plus. Sur cela on fait un conte par la ville, et que M. de Tresmes lui avoit répondu : « Vous n'étiez pas si « scrupuleuse, il y a trente ans. » Elle l'apprend à quelques jours delà; elle va voir I\L de Langres (la Rivière); il avoit dîné assez de gens avec lui : « Ah ! dit-il, madame « Pilou, je défendois votre cause. » Elle se met là dans un fauteuil. « Je vous entends, lui dit-elle ; je sais le conte ((qu'on fait par la ville ; je ne m'étonnepas que ces bruits-là