SGUDÉRY ET SA SŒUR
demeurer à Marseille, et cela ne se put faire sans bien des frais, car il s'obstina à transporter bien des bagatelles et tous les portraits des illustres en poésie, depuis le père de Marot jusqu'à Guillaume Colletet: ces portraits lui avoient coûté; il s'amusoit à dépenser ainsi son argent à des badineries. Sa sœur le suivit ; elle eût bien fait de le laisser aller; elle a dit pour ses raisons : « Je croyois que mon « frère seroit bien payé; d'ailleurs le peu que j'avois, il « l'avoit dépensé. J'ai eu tort de lui tout donner; mais on « ne sait ^ces choses-là que quand on les a expériraen- « tées. »
Or, il faut dire quand mademoiselle de Scudéry a commencé à travailler : elle a fait une partie des harangues des Femmes illustres et tout l'Illustre Bassà. D'abord elle trouva à propos, par modestie, ou à cause de la réputation de son frère, car ce qu'il faisoit, quoique assez méchant, se vendoit pourtant bien, de mettre ce qu'elle faisoit sous son nom. Depuis, quand elle entreprit Cijrus, elle en usa de même, et jusqu'ici elle ne change point pour Clélie.
Vous ne sauriez croire combien les dames sont aises d'être dans ses romans, ou, pour mieux dire, qu'on y voie leurs portraits ; car il n'y faut chercher que le caractère des personnes, leurs actions n'y sont point du tout. Il y en a pourtant qui s'en sont plaintes, comme madame Tallemant, la maîtresse des requêtes, qui s'appelle C/eocr/^e. La comtesse de Fiesquedit là-dessus: « La voilà bien délicate; je la veux « bien être, moi. » Elle eu fait une personne qui aime mieux avoir bien des sots que peu d'honnêtes gens chez elle. Madame Cornuel, qu'elle nomme Zénocrite, et à qui on ne fait épargner ni amis ni ennemis, s'en plaignit à ellemême, à la promenade. « Madame, lui dit l'autre avec son « ton de prédicateur, c'est que, quand mon frère rencontre « un caractère d'esprit agréable, il s'en sert dans son his- « toire. » Madame Cornuel, pour se venger, disoit que la Providence paroissoit en ce que Dieu avoit fait suer de
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l'encre à mademoiselle de Scudérv, qui barbouilloit tant de papier.
11 y a un plumassier dans la rue Saint-Honoré qui a pris pour enseigoe le Grand Ci/ rus, et l'a fait habiller comme le maréchal dHocquincourt.
Cette carte de Tendre, que M. Chapelain fut d'avis de mettre dans la Clélie, fut faite par mademoiselle de Scudérv, sur ce qu'elle disoit à Pellisson qu'il nétoit pas encore prêt d'être mis au nombre de 5^5 tendres amis. Je doute que ce soit trop bien parler.
La plupart des dames de la cabale de mademoiselle de Scudérv, qu'on appela depuis le Samedi, n'étoient pas autrement jolies : mon frère, l'abbé, fit celte épigramme contre elles :
Ces dames ont l'esprit très-pur; Ont de la douceur à revendre.
Pour elles on a le cœur tendre, Et jamais on n'eut rien de dur.
Madame de Longueville, n'ayant rien de meilleur à leur donner, leur envoya de son exil son portrait avec un cercle de diamants ; il pouvoit valoir douze cents écus. Les livrés de cette fille se vendent fort bien : elle en tiroit beaucoup; mais son frère s'amusoit à acheter des tulipes. Enfin Dieu l'en délivra; il s'avisa de cabaler pour M. le Prince, et fut contraint de se sauver en Normandie. Comme il alloit chercher un g-entilhomme qui faisoit admirablement bien des papillons de miniature, il trouva qu'on l'enterroit ; mais en volant le papillon, il attrapa une femme; car une demoiselle romanesque, qui mouroit d'envie de travailler à un roman, croyant que c'étoit lui qui les faisoit, l'épousa. Ils sont chez une tante qui les nourrit : elle est mal avec ses enfants ; je ne sais comment cette tante n'a point fait rompre lemariag-e. 11 vint ici il y a un an ; mais sa sœur lui déclara qu'il n'y avoit qu'un lit dans la maison, et il s'en retourna.
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BRIZARDIERE
Brizardière étoit un sergent royal de Nantes fort employé et qui dépensoit extraordinairement pour un homme comme lui. Vous allez voir d'où cela venoit. Cet homme, déjà âg-é, se môloit de dire la bonne aventure aux femmes, et d'une façon inouïe, car il leur disoit, quand il trouvoit quelque difficulté à ce qu'elles souhaitoient : « Vous ne sauriez obte- « nir cela que par un moyen que je vous enseig-nerai; peut- « être le trouverez-vous fâcheux, mais il est infaillible. » La curiosité les prenoit,et, par la confiance qu'elles avoient, elles s'y résolvoient. Voici ce que c'étoit : il les faisoit mettre toutes nues, et avec des verges il les fouettoit jusqu'au sang, puis se faisoit fouetter par elles tout de môme, afin de mêler leur sang ensemble pour en faire je ne sais quel charme... Dans Nantes, il n'osa s'y jouer; mais sa réputation lui fit trouver des folles par toute la Bretagne, et principalement à Rennes. Il y a apparence qu'il y gagnoit; car, comme je l'ai déjà remarqué, il dépensoit plus qu'un sergent ne pouvoit dépenser. Il fut découvert à Rennes par un huissier du Parlement, nommé Bohamont, qui le vit par un \\\xli^ fesser deux fort belles filles qu'il avoit. Il rendit sa plainte; on fit jeter des monitoires. Plusieurs demoiselles, suivantes et femmes de chambre vinrent à révélation ; mais quand on voulut savoir qui étoient \qs fessées, elles ne le vouloient point dire. Le Parlement s'assembla, et là, ayant vu qu'il y avoit des présidentes et des conseillères en assez bon nombre, on se servit des deux filles de l'huissier et de la femme d'uu menuisier, et sur cela on l'envoya aux galères. Il pensa être pendu. La présidente de Magnan, fort belle femme, étoit des fouettées ; outre ce que les autres avoieut soull'ert, celle-ci se faisoit douner quinze coups par
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semaine, pour avoir une succession pour laquelle il falloit que trois personnes mourussent. Elle n'est pas riche. La présidente de Brie eut quarante-huit coups et en donna à Brizardière cinquante-deux ; une madame de Kerollin se fit fouetter pour trouverun bon tiercelet (elle faisoit la fausse monnoie), c'est-à-dire un bon alliage. Mais le plus plaisant, ce fut mademoiselle de Taloet; comme il la fouettoit rudement, c'étoit pour avoir un mari qui eût beaucoup de bien, elle crioit : ^^ Hé, monsieur de La Brizardière, doucement, « j'aime mieux qu'il soit moins riche. »