MADAME DE LANGEY
ministre Gâche et le médecin L'Aimonon, qui est à M. de Longueville, soutenoient qu'il étoit comme il falloit; l'un se fioit à ce qu'il étoit trop craignant Dieu pour mentir, et l'autre disoit qu'il étoit de trop bonne race du côté de père et de mère. Menjot, le médecin, disoit plaisamment qu'ils
étoient les deux c de Langey : M. L'Aimonon le droit,
et M. Gâche le gauche.
Madame de Lavardin et madame de Sévig^ny (i), amies du lieutenant civil, étoient en carrosse à deux portes de là, où il les alla trouver après; on les entendoit rire du bout de la rue. On prétendit que le lieutenant civil avoit été favorable à Lang-ey à cause de madame de Lavardin.
Il y eut bien des procédures pour cela, qui firent durer la chose près de deux ans ; on ne parloit que de cela partout Paris. Je me souviens que, sur le rapport des experts, des femmes disoient : « Jésus ! on disoit qu'elle étoit si bien « faite ! Reg-ardez ce qu'en disent ces g-ens-là. Elle est bien « faite pourtant! » Les femmes s'accoutumèrent insensiblement à ce mot de congrès, et on disoit des ordures dans toutes les ruelles. Une parente de la dame dit un jour de visite, parlant de Lang-ey : k On a trouvé la partie bien « formée, mais point animée. » Madame Le Cocq, au lieu d'ôter sa fille, la laissa coucher avec madame de Langey. Je pense qu'elle y aura appris de belles choses. Il est vrai qu'elle l'ôta quand on en vint au congrès; mais il étoit bien temps. On en fit des vers, méchants à la vérité, mais qui disoient bien des saletés. Les vaudevilles ne chantoient autre chose, et madame Le Cocq alloit débitant tout ce qu'elle savoit là-dessus, car c'est la plus grande parleuse de France; les paroles sortent de sa bouche comme les gens sortent du sermon. On l'appeloit, lui, le marquis de CoJigrès. Il avoit le portrait de sa femme, et montroit partout de ses lettres. Un jour qu'il disoit à madame de Gon-
(i) La marquise de Sévigiié.
lO.
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dran : « Madame, j'ai la plus grande ardeur du monde pour « elle. — Hé ! Monsieur, g-ardez-la pour un certain jour, « cette grande ardeur. » Madame deSévig-ny lui dit un peu gaillardement : « Pour vous, votre procès est dans vos « chausses. » Madame d'Olonne un jour disoit : « J'aime- « rois autant être condamnée au congrès. »
Celte madame de Langey ne témoigna pas beaucoup de cœur, car, dans une rencontre qui eût mis une autre personne au désespoir, elle jouoit au.x épingles avec sa cousine Le Cocq, et n'a pas paru extrêmement touchée de toutes les indignités qu'on lui a fait souffrir. Les juges de ledit étoient assez mal satisfaits d'elle, et si Langey n'eût point été si sot que de demander le congrès, elle eût été bien empêchée. Il ne tint qu'à lui de s'accommoder assez avantageusement. Pour peu qu'il y eût eu de galanterie du côté de madame de Langey, elleétoit perdue, car on ne trouva pas bon qu'elle fût allée en cachette, chez un des parents de sa tante, voir un feu d'artifice sur leau ; il est vrai que c'étoit au sortir de chez le rapporteur, où Langey avoit permission de lui parler durant trois jours. Le père et la mère de Langey vinrent ici exprès pour le faire résoudre à s'accommoder; ils n'en purent jamais venir à bout. On n'a jamais vu un tel esprit d'étourdissemcnt.
Le jour qu'on ordonna le congrès, Langey crloit victoire; vous eussiez dit qu'il étoit déjà dedans : on n'a jamais vu tant de fanfaronnades. Mais il y eut bien des mystères avant que d'en venir là. Il fit ordonner qu'on la baigncroit auparavant; c'étoit pour rendre inutiles les restringents, et qu'elle auroit les cheveux épars, de peur de quelque caractère {\) dans sa coitïure. Faute d'autre lieu, on prit la maison d'un baigneur au faubourg Saint-Antoine.
La veille, lui et elle furent encore visités par quinze personnes, et, le jour, je pense qu'il avoit aposté de la canaille,
(i) Quelques caractères magiques.
MADAME DE I. ANGE Y 'iSi
la plupart des femmes, au coin de la rue de Seine, qui dirent quelques injures à la patiente. Plusieurs fois, il en a fait dire à madame Le Gocq, au Palais. Elle y alla bien accompag"née, et les laquais disoient à ceux qui demandoient qui c'étoit : « C'est 31. le duc de Congrès. » Elle étoit fort résolue en y allant, et dit à sa tante, qui demeura: ((. Soyez assurée que je reviendrai victorieuse; je sais bien à « qui j'ai affaire. » Là, il lui tint toute la rigueur, jusqu'à ne vouloir pas souffrir, quand on la coucha, qu'on la coiffât d'une cornette que deux femmes des parentes de son grandpère avoient apportée; il en fallut prendre une de celles de la femme du baigneur. En s'allant mettre au lit, il dit : « Apportez-moi deux œufs frais, que je lui fasse un garce çon tout du premier coup. » Mais il n'eut pas la moindre émotion où il falloit; il sua pourtant à changer deux fois de chemise : les drogues qu'il avoit prises l'échauffoient (i). De rage, il se mit à prier. « Vous n'êtes pas ici pour cela, » lui dit-elle; et elle lui lit reproche de la dureté qu'il avoit eue pour elle, lui qui savoit bien qu'il n'étoil point capable du mariage. Or il y avoit là, entre les matrones, une vieille madame Pezé, âgée de quatre-vingts ans, nommée d'office, qui fit cent folies ; elle alloit de temps en temps voir en quel état il étoit, et revenoit dire aux experts : « C'est grand'pi- « tiè ; il ne nature point. » Enfin le temps expire, on le fit sortir du lit :« Je suis ruiné, » s'écria-t-il en se levant. Ses gens n'osoient lever les yeux, et la plupart s'en allèrent. Au retour de là, un laquais contoit naïvement à un autre : « Il n'a jamais pu se mettre en humeur. Pour mademoi- « selle de Courtaumer, elle étoit en chaleur ; il n'a pas « tenu à elle. »
L'hiver suivant, il arriva une chose quasi semblable à Rheims : la femme, par grâce, accorda au mari toute une nuit. Les experts étoient auprès du feu ; ce pauvre homme
(i) On croit que les ch...p.. . qu'il a eues l'ont effilé. (T.)
se crevoit de noix confites. A tout bout de champ, il disoit : «.Venez; venez»; mais on trouvoit toujours blanque. La femelle rioit et disoit : (< Ne vous hâtez pas tant, je le con- « ncàs bien, » Ces experts disent qu'ils n'ont jamais tant ri ni moins dormi que cette nuit-là.
Le lendemain, qui étoit la cène de septembre à Charenton, on ne fit que parler de l'aventure de Lang-ey. Jamais on n'a dit tant d'ordures le jour du mardi gras. Le ministre Gâche étoit si confus que vous eussiez dit que c' étoit à Inique cela étoit arrivé. Jusque-là, quand il marioit quelqu'un, il se tournoit vers le bonhomme Magdelaine, à l'endroit où il y a : Donc, ce que Dieu a joint, que Vhoninie ne le sépare point, et crioit à haute voix. Depuis, il a lu cela comme le reste. Les femmes qui avoient été pour Lang-ey étoient déferrées : « C'est un vilain, disoient-elles, « n'en parlons plus. »
Dès le lundi, une infinité de sç-ens allèrent se réjouir chez madame Le Cocq; elle leur dit une bonne chose : « Excu- « sez ma nièce, leur disoit-elle ; elle est si fatig-uée qu'elle n'a « pu descendre. » Langey ne laissa pas de présenter encore requête, disant qu'il avoit été ensorcelé, qu'on l'avoit bassiné d'une autre eau qu'elle. Cela fut cause qu'on ne put avoir arrêt à ce parlement-là.
Depuis la Saint-Martin jusqu'à ce qu'il y eût eu arrêt, il alla partout à son ordinaire, et tout le monde en étoit embarrassé.
Au bout d'un an et demi, Langey prit des lettres en forme de requête civile, pour faire ôter de l'arrêt la défense de se marier; mais M. le chancelier le rebuta, en disant : « A-t-il recouvré de nouvelles pièces? »
Depuis la mort de sa grand'mère de Téligny, il se fit appeler le marquis de Téligny ; mais il ne laisse pas d'être Lanrjey pour cela.
Au bout de quelques mois pourtant, Lang-ey ne laissa pas de trouver qui le voulut; il épousa une fille de trente
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ans, hug-uenote, nommée mademoiselle de Saint-Genlez, sœur de M. le duc de Navailles. Il a pris là une étrang-e poulette. Voici ce que j'en ai ouï dire à Tallemant, maître des requêtes. Gomme il étoit intendant en Guienne, la g'oulte et la fièvre le prirent à Saint-Sever, en Limousin. On n'entrolt pas dans sa chambre, lorsqu'un prêtre essoufllé vint prier madame Tallemant de le faire parler à M. l'intendant, et qu'il y alloit de la vie de deux hommes ; elle le fait entrer. G'ctoit qu'une vieille mademoiselle de Navailles, tante du duc, ne pouvant avoir sa lég-itime, s'étoit emparée d'un château, où mademoiselle deSainl-Geniez, l'ayant forcée, l'avoit mise en prison dans une chambre, où il n'y avoitqueles quatre murs, sans pain ni eau, et avoit enfermé deux gcntilhommcs de son parti dans une armoire qui étoit dans le mur, où Ton a accoutumé en ce pays de mettre du salé; et ces trois personnes,depuis deux fois ving"t-quatre heures, n'avoieut ni bu ni mangé. L'intendant les envoya délivrer. Il y a apparence qu'elle salera Langey.
Madame de Langey a déjà eu un enfant, le mari en a triomphé à la province et ici ; beaucoup de g'ens doutent qu'il lui appartienne. Il faut donc qu'il soit supposé, ou qu'un je-ne-sais-qui en soit le père, caria dame est maigre, vieille et noire. Présentement, elle et son mari sont à Paris : elle est encore grosse, et dit que, pour la première fois, elle en a été bien aise, mais que, pour celle-ci, elle s'en seroit bien passée, et madame de Boesse ne devient point grosse.
J'ai vu Lang-ey à Charenton faire baptiser son second enfant ; car il a fils et fille; jamais homme ne fut si aise, il trio.mphoit. D'autre côté, on dit que sa première femme a aussi fait un enfant; on ne médit point de sa seconde, et elle n'est brin jolie. Le temps découvrira peut-être tous ces mystères. J'espère qu'un de ces matins le cavalier présentera requête pour faire défense à l'avenir d'appeler les impuissants Langeys. On dit que mademoiselle des Jardins,
pour s'éclaircir de la vérité, lui oflVit le congrèi. Elle est fille à cela; elle en a Lieu fait pis ensuite.
Quand Lang-ey eut des enfants, il s'en vantoit sans cesse. Un jour qu'il les montroit, Benserade lui dit : c Moi, « Monsieur, je n'ai jamais douté que mademoiselle de Na- « vailles ne fut capable d'engendrer. »