‹ Historiettes moralesChapitre 5 sur 28 · HITA · texte numérisé non relu

HITA

Non, il est dans l'étable , à donner du fourrage aux vaches.

PRANCESGO, appelant.

Filippo! Fiiippo!

SCMK II.

Lbs mêmes , FILIPPO , entrant avec un

charbon à la main, puis STELLA.

FILIPPO

Mon père. . .

FRANCESCO

Que faisiez-vous dans l'étable ?

FHilPPO, rougÏMant el baiwant la Ute.

Mon père, je., je...

FRANCESCO

Ah ! vous allez mentu'... que faisieà-vousî

Eh bien ! je cherchais à reproduire sur le mur la grande vache noire.

Et à quoi cela te mènera-t-il, paresseux?

(Kilippo baisse lu léle et ne répond rie

Ma oière , ma mère , venez voir ; nous avons deus vaches noires maintenant, Filippo en a fait une seconde, elle marche près du mur de l'étable, elle mange au râtelier... Venez ! venez!

FRANCGSCO.

Allons , taisez-vous ; c'est assez de foiie ! Femme , sers-nous à déjeuner, puis nous irons tous au travail.

(Ils semetl«ntâ Ubie.)

Elle est hien belle la vache de Filippo. Mon père, pourquoi ne voulez-vous pas la voir ?

Chut ! mange tes coalitures et tais-toi.

oyGooi^lc

Qu'il est bon ce raisiné! Pourquoi ne fais-tu pas comme moi, Filippo? Vois, je nettoie mon assiette avec de la mie de pain. Il n'en reste pas de trace. .

FILIPPO, dessinant sur md assiette avec la pointe de son couteau.

Regarde cela, Stella.

STELLA

Oh ! c'est notre petit chat roux. Le voilà sur le buffet. (Filippo contiDne à dessiner.) II se gratte l'oreiUe avec sa pâte.

RITA

Je n'oserai jamais laver cette assiette. C'est toutà-fait le portrait de notre chat; vois, Francesco.

FRANCESCO, n^ardant et riant.

Oh 1 c'est bien ça ; je te permets cet amusement pendant les repas , Filippo ; mais je ne veux pas que tu y songes en gardant les troupeaux.

FILIPPO

Mon père , c'est malgré moi.

G oo<^ le

Tout cela est bel et bon, mais il faut penser à gagner ton pain. Allons, pars avec ta sœur et ne vous élo^nez pas trop de la ferme. Vous mènerez paître les vaches et les chèvres, là-bas daps cette prairie qai est auprès du bois; et si vous voyez venir quelqu'un , vous m'appellerez tout de suite ; je vais au labour.

(Les enrants sortent.)

Dane la c&mp&gne.

STELLA et FiLIPPO, menant les troupenux.

Mais comment fais-tu, mon frère, pour créer d^aussi jolies cbose» avec tes doigts?

Je n'en sais rien , Stella; je ne comprends pas ce qui me donne le pouvoir de retracer tout ce que je vois, comme l'eau retrace notre visage quand nous

^qitizecibvGoOl^lc

nous y regardons, mais je suis poussé par un désir invincible à reproduire sans cesse les images qui sont devant moi , soit avec la pointe de mon couteau sur la pierre , soit avec un charbon sur les murs, soit même avec le bout de mon bAton sur le sable. Oti ! si je pouvais avoir une de ces grandes feuilles de papier sur lesquelles écrit notre curé , il me semble que je ferais une madone belle comme celle qui est sur l'autel de l'église du village.

Elle semble vivante, cette madone; on dirait qu'elle marche et qu'elle, va parler.

Elle te ressemble un peu , Stella. Mais nous voici arrivés à la lisière du bois. Garde le troupeau, moi je vais chercher une de ces pierres molles où mon couteau s'enfonce facilement; puis je reviendrai dessiner ton portrait.

Tu désobéis à notre père : ne t'a-t-il pas dit de ne t' occuper que de nos bestiaux?

oyGooi^lc

LA RANÇON DU GtXiiE.

Ne seraMu pas contente, ma petite Stella, de voir ton portrait sur une pierre, comme tu as vu tout à l'heure celui de notre chat sur mon assiette?

STELLA

Oh ! oui , cela me fera plaisir.

HLIPPO.

Eh bien ! attends , je vais revenir. N'aie pas peur et garde bien le troupeau.

■ STELLA

Ne reste pas longtemps.

(Filippo s'eafoDce dans le bois, ramasse une pierre, s'assied, et >e met k destiner.)

mu tv.

FlLlPPO. seul.

Qu'il est beau ce paysage qui se déroule devant moi! Dans le fond les hautes montagnes, puis les bois, puis le village.

oyGooi^lc

LA RANÇW DU GËNIE. 61

STELLA, HLIPPO.

STELLA, de la prairie.

Au secours, mon frère , au secours l

FILIPPO, accoarant.

Qu'y à-t-il , ma sœur, ma bonne Stella ? Je cours te défendre.

SCfiNE VL

Les précédents, BRUTACCIO et la ti'oupe de brig&ods. BRtlTACCIO, lui fermant la bouche.

Halte-là , mon brave ; vos troupeaux sont à nous , votre sœur est notre prisonnière, et vous allez nous suivre aussi : vous vous ferez à la vie des montagnes, et vous finirez par faire partie de notre bande , si vos parents ne sont pas assez riches pour payer une forte rançon.

FILIPPO

Vivre parmi vous , jamais !

oyGooi^lc

«s LA RANQCW DU GËNIE.

BHUTACCIO, l'emptchaot de crier.

Point de mutinerie ; autrement ton dos sentira

le bois de ma carabine. (Filippo fait ud geste menaçant:) .

Allons, qu'on s'empare de ce drôle. (Piuweure brigands

s'euipareDi de Filippo qui se démène entre leurs bras.) Toî , Buo-

navita , chai^e-toi de la sœur. -

BUONAVlTA.ïSleUa.

Petite bergère , n'ayez pas peur. Vous garderez nos vaches dans nos rochers, vous ferez des fromages, vous préparerez nos repas, et en retour vous serez bien traitée.

STELLA

Ma mère ! ma mère I

(Ils disparaissent tous dans les Apennins.

SCM Tll.

Sur un plateau dee Apennins, devant l'entrée de la aavemp des brigandE.

FILIPPO , STELLA, puis BUONAVITA.

FILIPPO

Ma pauvre Stella , tu pleures donctoujoursî

ovGoo<^lc

Ils sont si laids, ces brigands, si méchants.... Si je ne les sers pas tout de suite quand ils me demandent à boire, ils menacent de me frapper. Oh! Fi- ' tippo , comme nous avons souffert depuis huit jours que nous sommes ici ! et penser que cela durera toujours I... Et nos pauvres parents, ils doivent se désespérer de nepasnousToirrevenir... Si nous ne les revoyions jamais....

{E\h sang1otj<.;

Ne pleure pas ainsi , Stella ; Dieu veillera sur nous.

Ohl mon frère, tu es moins malheureux que moi. Les premiers jours, tu étais bien triste aussi; mais à présent tu reprends courage et tu semblés consolé. Tu recommences à dessiner sur les pierres et sur le sable ; cela te distrait.

C'est vrai , Stella , ce plaisir me suit partout ; les brigands n'ont pu me le ravir.

<Ejitre BuonaTiu.)

o;Goo<^lc

BUONAVITA

Pourquoi vous tourmentez-vous ainsi, Stella?

N'êtes-vous pas contente dans notre compagnie? Soyez attentive, faites bien notre cuisine , et nous vous donnerons un beau bonnet à dentelles d'ar- . gent.

STELLA

Gardez vos cadeaux, M. Buonavita. Mais si vous n'êtes pas méchant , faites ce que je vous ai demandé.

FILIPPO

Qu'as-tu demandé, Stella?

STELLA

J'ai demandé que M. Buonavita obtînt notre liberté du seigneur Brutaccio ; car je ne puis vivre ici ,- mon frère.

BUONAVITA

J'ai fait votre commission.

HLIPPO.

Et que vous a dit votre chef?

BUONAVITA

H m'a dit que vous ne sortiriez jamais d'entre ses

oyGooi^lc

LA RANÇON DU GËiVlE. «5

mains si vos parents ne lui payaient une forte rançon. -

riLippo.

Ils sont trop pauvres pour cela.

Votre maître est bien cruel ; mais vous , ne pourriez-vous pas nous rendre la liberté?

Si je le pouvais, je ie ferais à l'instant, mes enfants; car puisque notre compagnie vous déplaît, je ne vois pas pourquoi nous vous garderions de force.

Vous êtes bon : comment , sans y être contraint , pouvez-vous vivre parmi des brigands?

Ma foi , l'habitude fait tout. J'ai été orphelin de bonne heure. Mon oncle Brutaccio,lechef de notre troupe, m'emmena dans ces montagnes, et je devins brigand sans m'en douter ; mais je vous le jure , ma petite Stella , je n.'ai jamais tué personne. ■ Boire, rire, chanter, être libre et ne rien faire la

oyGooi^lc ..^

06 LA RANOO» DU GÉM^

{dupart du tempe , telle est ma vie, ma bonne vie

dont j'ai tiré mon nom. Je ne vous l'offre pas pour exemple, mes enfants ; mais je vous la raconte pour que vous n'ayez pas peur de moi. .

FILIPPO

Eh bien ! vous pouvez me faire un grand plaisir, puisque vous êtes bon.

BUONAVITA

Lequel?

FH-IPPO.

Buonavita, je vous en prie, donnez-moi une de ces belles planches de bois blanc qui recouvrent les caisses qui sont dans la caverne.

Tr^ volontiers, (il entre dïDs la caverne et revient à 1

avec la planche.) Mais que voulez-vous en faire?

VoUSr allez voir, (il tire un charbon de sa poche et se met ï dessiner un ariwe et des moulons qui sont devant lui , puis le fond du

pajsage.)-

BUONAVITA

Oh I VOUS avez un fier talent , mou ami ; voilà

oyGooi^lc

l'arbre qui grandit sous vos inains , le troupeau qui se forme et s'anime, les rochers qui se dressent... Hais qui est-ce qui vous a appris tout cela?

Personne. Est-ce que cela s'apprend? Depuis que je pense , je reproduis ainsi ce que je voie sans savoir par quel moyen. Mais ce qui me tourmente, c'est de ne pouvoir donner des couleurs à mon ouvrage , ces belles couleurs de'la madone de notre église.

BUONAVETA.

Des couleurs! ah! si vous en désirez, je puis vous satisfaire. U y a quelque temps, nous arrêtâmes sur la route de Florence un peintre qui allait à Rome. Nous croyions avoir fait une riche capture en nous emparant d'une cassette hermétiquement fermée qu'il gardait auprès de lui. Quand nous l'ouvrîmes, nous n'y trouvâmes que des couleurs et des pinceaux.

riLippo.

Qu'est-ce cela, des pinceaux?

C'est ce qui sert à appliquer les couleurs sur ufi dessin.

Oh! donnez-moi cette précieuse cassette, et je vous aimerai bien.

BOONAVITA.

Je vais la chercher.

riLlPPO, aiecjoie,

Stella, je vais avoir des couleurs !... .

Je ne comprends pas ton bonheur , Filippo ; moi , je ne serai contente qu'en revoyant nos parents.

Voilà mon ami. Stella , si vous ne voulez pas être grondée par Brutaccio , allez vous occuper du dîner ; car notre chef ne tardera pas à revenir de sa tournée.

(Siella entre <tiii)s lu cuterne.)

, Oh! Buonavita, que ces couleurs sont belles I ce sont bien celles de la nature. Mais qui nous apprendra le secret de les préparer et de les étendre en couche sur le dessin ?

t,7cob,Goo<^lc

BUONAVITA, Urant une pulelle de la caisse.

11 faut d'abord les disposer sur cette petite planche , après les avoir fondues avec un peu d'huile que vous prendrez dans cette fiole , puis vous les appliquerez sur votre dessin.

FILJPPO, aveceiilhonsiasme.

Et comment savez-vous cela, Buonavita? qui vous a révélé ce mystère ? Vous êtes donc sorcier?

Je ne suis pas plus sorcier que savant; mais j'ai eu le bonheur de voir peindre le plus grand homme de l'Italie!

FILIPPO

Le plus grand homme de l'Italie!

Oui , Michel-Ange ! Michel-Ange qui a retracé les tourments des damnés dans la plus belle église de Rome; Michei-Ange, peintre célèbre, dont le nom est au-dessus de celui de tous les rois de l'Europe.

Et vous avez-vu cet homme, ce peintre qui est plus renommé (ju'un prince?

ovGooi^lc

70 LA RANÇON ÙV GËNIK,

fillONAVITA.

Oui, je l'ai VU. Je vais vous raconter comment, etvous m'entendrez avec intérêt, Filippo; car vous aussi vous êtes destiné à la gloire.

FlLIPPO.

Je vais, en vous écoutant, essayer ces couleurs. Les voilà préparées comme vous me l'avez dit. (Il se met il peindre.) Parlez, Buonavita, parlez-moi de

ce grand Michel-Ange.

oyGooi^lc

Il faut VOUS dire d'abord que mon oncle, désirant réunir sa troupe à une bande de brigands qui dévastait les environs de Terracine, m'avait envoyé près de leur chef pour lui proposer cette alliance. Quand je me fus acquitté de ma mission, me trouvant tout près de Rome, je ne pus résister au désir d'aller voir cette grande ville. En arrivant, je courus visiter l'église de Saint-Pierre, l'une des merveilles du monde. Bien que ce ne fût ni l'heure de la messe, ni celle de nulle autre prière publique, une foule immense s'y pressait et se dirigeait vers une seule chapelle. Agile et preste, je me glissai au milieu de ce peuple, et je me trouvai bientôt aux premiers rangs. Alors je vis ce qui attirait la multitude, et je fus près de laisser échapper un cri d'effroi, moi brigand, moi qui n'ai jamais eu peur de ma vie. Sur les mursàdemiéc)airés de la chapelle, se détachaient des hommes torturés par la douleur: leurs traits étaient pâles et amaigris , leurs yeux versaient des larmes de sang, leurs dents grinçaient, leurs corps décharnés se tordaient, et je croyais leur entendre pousser des cris déchirants. J'entendis la foule qui criait : Vive Michel-Ange ! et, passant de la terreur à l'admiration pour cet homme qui

oyGooi^lc

avait eu ie |)ouvoir de m' épouvanter, je m'écriai à mon tour: ViveMiche!-Ange!MicheI-Ange, qui était devant nous, continuai! à peindre et jouissait de sa ftloire.

FILIPPO

Buonavita, je veux aller à Rome ; je veux voir Michel- Ange, devenir son élève et un jour son rivai.

BUONAVITA

C'est une noble ambition, mon ami.

Kiuppa Voyez si j'en suis digne.

(Il lui montre l'e qu'il virnl de peindre.)

BUONAVITA

Mon portrait!., mais cela tient du prodige. Quoi,

LA RANÇON DU G^nE. 78

si vite! pendant que je vous parlais, vous l'avez tracé, vous lui avez donné la vie et le coloris! Voilà bien mou regard, ma moustache noire, ma résille rouge sur mes cheveux bruns... Par saint Pierre de Rome ! vous serez un ^rand homme !

mï. VIII.

Les précédents ; BRIITACCIO avec sa troupe.

BtJONAVITA.

Venez voir ceci , Brutaccio ; cet enfant est prédestiné; nous ne pouvons le retenir plus longtemps prisonnier.

BRUTACCIO.

Quoi! c'est lui qui a peint ta face de brigand?

Oui, lui-même. Un instant lui a suffi pour finir ce portrait ; sans avoir rien appris, il a deviné le plus grand des arts, celui qui fait revivre la nature sur une toile inanimée !

(Les brigands se rangent auiour du porlmitde Buonaviia.) TOUS, admirant le portrait.

C'est un miracle... Vivele petit Fil jppol...

oyGooi^lc —

LA RANÇON DU GËNIEl.

Vous le voyez, mon ami ; on crie déjà : Vive Filippo , comme le peuple criait à Rome : Vive Michel-Ange. C'est d'un heureux présage.

i\ liT MMMt

RÉcÉDE^Ts, RITA, iicrouiant éperdue, puis FRAN- CESCO, armé d'une fourche et d'un pieu.

KITA.

Rendez-nous nos enfants, nos pauvres enfants.

oyGooi^lc

LA RANÇON DU GËNIE. n

Nous errons depuis huit jours dans ces montagnes. . . Enfin nous avons découvert votre retraite. . . Ayez pitié d'une mère... Rendez-moi mes enfants...

(A|iercevaiit Filippo.) Mon cher Ûis ! (ICIle le presse siir son cœur.)

Mais où est ta sœur, ma douce Stella, ma fille bienaimée?

STELLA, accourant.

Ma mère, ma bonne mère !

(Elle se jette dans ses bras.) FRANCESCO, arrivaDt et brandissant son pieu.

De par te ciel ! si vous ne me rendez mes enfants, je brise la tête au premier qui s'approche de moi.

BRUT ACCIO, riant.

Désarmez cet homme, et amenez-le moi. (Les brigands désannent Fraucesco et le conduisent devant Brutaccîa. )

Vous ne pouvez rien pour délivrer vos enfants; vous êtes devenu vous-même mon prisonnier; vos troupeaux sont à moi, demain je puis dévaster votre maison et ne pas y laisser pierre sur pierre... Eh bien ! Brutaccio le brigand n'en fera rien. Je vous rends la liberté, car votre fils a payé votre

oyGooi^lc —

rançon à tous par son g^iie. Emmenez vos bestiaux et prenez cette bourse, Francesco. Mais ne contraignez plus votre noble enfant à être pâtre ou laboureur: Dieu l'a créé peintre, il sera la ^oire et la fortune de votre fainille. Envoyez-le à Rome auprès du grand Michel-Ange ; cet or paiera son voyage.

Soyez béni !

On ne bénit pas un brigand, mon aini , mais on peut lui faire une promesse en retour d'un bienfait.

FILIPPO

Laquelle? j'y souscris d'avance.

Promettez-moi , lorsque vous serez- un peintre célèbre, de faire un tableau de la scène que nous venons de mettre en action.

oyGooi^lc

LA RANÇON DU GÉNI& FlLIPPa

Je VOUS le jure!

BUONAVITA

Ce tableau s'appellera la Rançon du génie.

jnvrî-bvCoOi^lc

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Ui-finii^UKtC* '

Les Orphelins.

Dqil.zMbïG00>^le

Un honnête procureur de la ville d'Aix , nommé M. Picot, passait habituellement ses vacances dans une petite bastide ' qu'il avait acquise auprès de Salon. Salon, berceau de Nostradamus , jardin de la Provence , est une riante et jolie ville , renommée pour ses pêches et ses perdreaux succulents.

Les vacances venaient de finir, et M. Picot s'en retournait un jour vers la ville antique fondée par

' Maison <]e ::a'inpagnp de la Proveiicti.

oyGooi^lc —

Seïtius '. 11 conduisait lui-même sa modeste voiture, lorsque des cris partis d'un champ voisin détournèrent ses regards de la ligne droite du chemin , où il les tenait constamment fixés , pour éviter les dangers de la route fort mauvaise en cet endroit.

A peine eut-il tourné les yeux vers la direction d'où partaient ces cris, qu'il descendit promptement de voiture et s'élança à travers la campagne vers une chaumière qui était la proie des flammes. Cette maisonnette incendiée était bâtie sur une lande inculte et éloignée de toute autre demeure ; de sorte que M. Picot avait seul entendu , en passant sur la route , la voix de ceux qui demandaient du secours.

C'étaient deux enfants , une petite fille de douze ans et un petit garçon de onze. Ils se désolaient auprès du seuil de la porte , d'où sortaient de grandes lames de feu , qui se perdaient en fumée noire dans le bleu du ciel. Quand ils virent M. Picot, ils accoururent vers lui en le suppliant de sauver leur grand'mère , leur pauvre grand'mère paralytique , que les flammes consumaient dans son lit.

M. Picot , en homme que son cœur emporte è une bonne action , sans se donner le temps de pen-

ovGoo<^lc

LES ORPHELINS. »i

ser au danger, se précipita dans la chambre unique de cette pauvre habitation , saisit dans ses bras le corps de la paralytique, et revint avec son fardeau auprès des enfants qui l'attendaient devant la porte

et priaient Dieu à genoux de veiller sur leur bienfaiteur. En le voyant reparaître , ils exprimèrent ■ leur joie par des exclamations; mais bientôt c^tte joie ût place aux lannes , car leur grand'mère ne répondait point à leurs paroles ; ils comprirent qu'ils l'avaient perdue pour toujours , et ils pleurèrent amèrement.

M. Picot , pour les arracher à ce triste spectacle , après avoir déposé le corps de la pauvre femme au pied d'un arbre et l'avoir couvert de son manteau.

t,7cob,GoC)i;^lc

fi LES ORPHELINS.

fit monter les enfants dans sa voiture et retourna vers Salon. Enyarrîvant, il alla communiquer aux magistrats le triste événement dont il venait d'être le témoin , et bientôt on en parla dans toute la petite ville. Alors ce fut un intérêt profond pour ces deux orphelins déjà connus dans la classe des pauvres; on raconta à M. Picot comment , ayant perdu leur père et lem- mère , ils étaient restés seuls avec leur aïeule, qu'ils nourrissaient du fruit de leur travail; car, pour ces malheureux orphelins, avait déjà commencé cette vie de labeur et de peine que vous, enfants heureux qui me lirez, ne connaîtrez peut-être jamais.

Plusieurs familles indigentes offrirent de leur donner asile et de partager avec eux le pain de chaque jour. Mais M. Picot savait que le pauvre , généreux par penchant, est souvent forcé par la mi- 'sère à renoncer à la douceur de faire du bien ; et il se chargea de pourvoir à l'avenir des deux orphelins. Quelques heures après il se remit en route, emmenant avec lui les deux pauvres .enfants qu'il venait d'adopter. La bonté parfaite du caractère de M. Picot les enhardit , et bientôt ils lui témoignèrent leur reconnaissance par des paroles simples, mais touchantes , qui émurent et surprirent leur bienfaiteur; il comprit que sous ces haillons res-

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piraient deux belles âmes , et que Dieu les lui avait sans doute fait reconnaître pour qu'il les guidât dans le monde et leur fît un sort heureux.

Pierre et Rose , tels étaient les noms des deux orphelins; Pierre savait bien lire et un peu écrire, et Rose commençaitàépelerdans la Bible, età comprendre les sublimes beautés des livres saints. Le bon procureur se dit qu'en mettant Pierre au collège un an ou deux , il pourrait en faire plus tard un clerc dans son étude; et que la petite Rose, déjà intelligente , deviendrait bien vite une bonne ménagère , qui s'associerait aux travaux d'intérieur de madame Picot et serait une compagne et une amie pour sa fille. Tout en arrangeant ainsi l'avenir de ces deux enfants, M. Picot approchait de la ville , joyeux comme on l'est toujours lorsqu'on a fait une bonne action. Mais, quand il débouclia dans la rue oii se trouvait sa maison , une pensée, qui ne lui était pas venue d'abord , l'attrista tout à coup : il se demanda si madame Picot approuverait ce qu'il venait de faire, et si elle témoignerait aux deux orphelins la tendresse qu'il sentait déjà luimême pour eux.

Madame Picot était une bonne femme ; on la disait une excellente mère, quoiqu'elle élevât fort mal ses entants , en se soumettant avec faiblesse h

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tous leurs caprices ; elle avait pour eu\ une tendresse exclusive , et il était à craindre qu'elle n'accordât aucun intérêt à Pierre et à Rose. M, Picot, comme tous les êtres parfaitement bons , était timide dans ses volontés , et avait peur avant tout de mécontenter sa femme : cependant il s'arma de courage, il en avait toujours pour faire le bien.

11 trouva madame Picot peu disposée à être de son avis. L'heure à laquelle son mari arrivait habituellement était passée ; elle était en peine et de mauvaise humeur; et, lorsqu'il lui expliqua les motifs de ce retard et qu'il lui présenta les deux orphelins , elle lui exprima tout haut son mécontentement, ajoutant que leur fortune n'était pas assez considérable pour se charger de deux petits étrangers qui seraient peut-être des ingrats. En entendant ces paroles. Rose et Pierre pleurèrent avec angoisse; ils sentirent combien le pain qu'on doit à autrui est amer, et Us étaient prêts à repousser l'asile que leur avait offert M. Picot; mais celui-ci mit tant de bonté et de délicatesse à leur faire oublier la dureté de sa femme , qu'ils craignirent de lui paraître déjà ingrats s'ils repoussaient ses bienfaits^ Us les acceptèrent &n se promettant de les reconnaître un jour ; et cette résolution , en entrant dans leur jeune cœur, y jeta le

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LES Oni<Hi(LlNS. S9

genne de toutes les vertus , la reconnaissaace , lii noble ambition d'une vie indépendante et honorée, et la foi dans le bien qui donne la force de supporter le malheur.

M. Picot obtint de sa femme, après quelques jours de contestation, que la petite Ro^ resterait auprès d'elle et qu'elle lui donnerait une partie des soins qu'elle prodiguait à sa fille. Quant à Pierre, il fut conduit dès le lendemain au collège où était Alfred, le fils de M. Picot. Alfred, enfant de dis ans, était né avec les plus heureuses qualités : il avait un cœur excellent et une vive intelligence; on aurait pu, en dirigeant sa bonté et son esprit, en faire un aimable enfant et plus tard un homme remarquable; mais sa mère, par une tendresse mal entendue , avait gâté tous ces dons du ciel; en ne mettant aucun frein à la vivacité d'Alfred , elle en avait fait un enfant turbulent et très paresseux pour l'étude, au lieu d'un être actif et appliqué à ses devoirs. Quant à la bonté de son cœur, étouffée par les caprices impérieux de son caractère, elle ne. servait qu'à lui faire pardonner ses colères dont il se repentait avec larmes, mais dont il ne se corrigeait point. Adéline, sa sœur, avait le même défaut, fruit d'une éducation mauvaise, et elle avait de plus un esprit de dédain

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68 LES OHPHBLINS.

pour tout ce qui n'était pas élégant et joli , qu'elle exerça sur la pauvre petite paysanne que son père venait de lui donner pour compagne.

Rose était malheureuse de ces airs orgueilleux et froids; mais elle avait tant de douceur dans le caractère qu'elle ne faisait point connaître qu'elle en fût blessée. EUesouftraiten silence, s'afK

pliquaiit à contenter madame Picot, raccommodant le linge du ménage et aidant les domestiques. Elle trouvait toujours quelques heures dans la journée à donner à l'étude , et en peu d'années elle acquit une instruction solide et tous les talents d'une bonne ménagère et d'une femme aimable. Elle

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était si gracieuse et si jolie, qu'on ne pouvait la voir sans plaisir et sans intérêt. Les marques de bienveillance qu'on iui donnait augmentaient encore la jalousie qu'elle inspirait à Adélins, et pourtant la pauvre enfant cherchait toujours à s'efifacer devant la fille de son bienfaiteur. Ainsi grandissait Rose , chérie et admirée de tous, mais affligée de la froideur et de l'indifférence qu'avait pour elle madame Picot, et des sentiments hostiles que lui témoignait Adéline.

Pierre grandissait aussi au collège : plein d'émulation et de bonne volonté, il cherchait à répondre aux vues de M. Picot et faisait en un an les classes que ses condisciples avaient beaucoup de peine à achever en deux. Bientôt il fut cité comme un modèle à tous les écoliers; son intelligence, développée par l'étude, étonnait ses maîtres; M. Picot, en voyant ses progrès, devina qu'il était destiné à une brillante carrière, et, ne se bornant pas à lui faire donner une éducation secondaire, comme il en avait d'abord eu le projet, il lui laissa terminer ses classes, puis lui fit faire son cours de droit. Pierre devint avocat, et aux premières causes qu'il plaida on comprit qu'il se ferait un nom dans le barreau.

Alfred, à qui son père aurait voulu faire suivre la même profession, avait tant de dissipation et de

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légèreté, que M. Picot vit bientôt avec douleur qu'il ne pourrait jamais lui succéder dans les affaires , et que son ûls adoptif lui donnerait plus de consolations dans sa vieillesse que son véritable fils.

Travaillant sans relâche, M. Picot voyait sa santé s'affaiblir, et un malheur imprévu la rendit bientôt tout-à-fait chancelante. Madame Picot mourut presque subitement. Son mari sentit profondément ce coup, et ses enfants en furent vivement affligés; mais ils étaient dans l'âge où toutes les impressions, même celles de la douleur, sont légères ; aux larmes du cœur succédèrent pour eux les distractions qui les effacent; leur père pleura moins et ne se consola pas.

Après la mort de sa mère, les petites tyrannies dont Adéline accablait Rose augmentèrent encore. Souvent la pauvre orpheline pleurait en secret, et, sans l'attachement et la reconnaissance qu'elle avait voués à M. Picot, elle aurait fui de cette maison , où elle n'avait qu'une vie de servitude. Les souffrances de son bienfaiteur la retenaient ; elle l'entourait de ses soins et tâchait d'adoucir le chagrin qui le minait, tandis que Pierre le déchargeait du fardeau de ses affaires, et employait toute sa capacité h les conduire aver habilet*^. Adéline et Alfred

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