CHAPITRE LXXV
La monte américaine : Tod Sloan. — Le Roi Soleil, Gardefeu, Machiavel^ Le Samaritain, Mélina. — Elf, Champaubert, Quilda, Amandier (suite).
— Ligne de chemin de fer directe avec Thippodrome de Maisons-Laffitte.
— L'hôpital des jockeys de Chantilly. — Courses à Nice. — Importation de Winkfield's Pride. — Le Grand Prix d'Ostende.
Le fait sensationnel de l'année, plus encore que le duel palpitant entre Le Roi Soleil et Gardefeu, fut l'apparition, en France, de la monte américaine, qui devait bouleverser l'équitation et la tactique des courses.
C'est au hardi novateur qu'est le baron de Schickler, que nous en sommes redevables. Convaincu de la supériorité de la nouvelle méthode, il ne craignit pas d'en faire l'expérience dans une épreuve de l'importance du Conseil Municipal, avec un poulain qui semblait y posséder une chance de premier ordre.
Nous reviendrons plus loin sur cet événement mémorable.
Deux excellents chevaux se détachent sur l'ensemble de la production : Le Roi Soleil (Heaume et Mlle de la Vallière), au baron de Rothschild, et Gardefeu (Cambyse et Bougie), à M. J. de Brémond.
Sans un incident de course. Le Roi Soleil n'aurait pas connu la défaite. Il n'avait couru que deux fois, à deux ans, pour remporter le prix Yacowlefî, à Deauville, et le Premier Critérium, à Paris. Il avait fait sa rentrée dans le prix Hocquart, puis dans le prix Greffulhe, qu'il enlevait tous deux sans lutte. Dans le prix Lupin, il avait course gagnée, quand il fut surpris, au Pavillon, par le rush de Gardefeu. Il résistait avec beaucoup de courage et semblait avoir le meilleur, mais son jockey, W. Pratt, perdait sa cravache, ce qui, dans la lutte, permettait à Gardefeu de lui prendre une tête sur le poteau. L.e Roi Soleil, n'étant pas dans le prix du Jockey-Club, dut
attendre le Grand Prix pour prendre sa revanclie, qui fut éclatante. Il confirma cette supériorité, à Fautomne, dans le Royal-Oak, où il le battit à nouveau facilement. Il fut alors mis au repos, n'ayant pas d'autres engagements.
Gardefeu avait débuté obscurément, en septembre, dans le prix Chêne-Royal, à Maisons-Laffitte. Atteint ensuite d'une grave maladie infectieuse, il n'avait reparu qu'au printemps, dans le Biennal, où, encore très vert et à court d'ouvrage, il ne joua aucun rôle. Pour sa seconde sortie, il se plaça troisième, dans la Poule d'Essai, derrière Rodilard et Hawandieh; puis, grâce à l'heureux incident que nous venons de relater, il enleva le prix Lupin. Vainqueur du lot médiocre qui lui disputa le prix du Jockey-Club, il succomba contre Le Roi Soleil, dansle Grand Prix et le prix Royal-Oak, et contre Gourgouran, à qui il rendait 10 livres, dans le prix Le Sancy, à Maisons-Laffitte. 11 cueillit ensuite le prix du Prince d'Orange sur des adversaires de second ordre, dont Le Samaritain était le meilleur, et termina la campagne par une brillante victoire, sous le poids de 59 kiJos, dans le prix du Conseil Municipal, en battant d'une demi-longueur Dina Forget, 6 ans, 61 kilos, Machiavel, 3 ans, 56 kilos, et treize autres, parmi lesquels Wi?ikfield's Pride, le vainqueur de l'année précédente, que M. E. Blanc acheta, après la course, au prix de 160.000 fr., pour remplacer son étalon Le Pompon, qu'il venait de vendre à M. Maugé (1).
. Poulain tardif , Mac^mc^e^ (Perplexe et LaRosalba), n'avait couru que quatre fois pour remporter trois victoires, dont le Grand Handicap de Deauville, et, tout récemment, le Handicap de la Tamise, à Maisons-Laffitte, sous le quasi top weight de 54 kil. 1/2 (un seul cheval de 4 ans portait 57 kil. 1/2). Recevant 12 livres de Gardefeu, dans le prix du Conseil Municipal, il semblait un compétiteur des plus redoutables, et le baron de Schickler fut vivement critiqué de l'avoir confié à un jockey aussi excentrique que l'Américain Tod Sloan.
Ce Tod Sloan devait à sa monte, qui semblait alors purement acrobatique, une grande réputation, tant en Amérique qu'en Angleterre. Les étriers très courts, presque à cheval sur le garrot, tout le corps porté en avant et ne touchant pas la selle, il semblait littéralement un singe agrippé au mors.
Ce fu t un rire général. Dans le public et dans la presse, plaisanteries, railleries et sarcasmes se donnèrent libre cours, et non seulement sa position à cheval, mais encore sa tactique fut vertement condamnée, Machiavel avait, en effet, mené bon train jusque dans la ligne droite, où il avait été débordé. Sans aller jusqu'à prétendre que, mieux
(1 ) En plus du prix du Conseil Municipal, Winkfield's Pride avait gagné, comme autres épreuves importantes, le Cambridgeshire, le Lincolnshire Handicap et le Doncaster Cup Excellent étalon, il sera le père de nombreux bons produits, parmi lesquels Finisseur, que réformera M. E. Blanc, et qui s'illustrera sous les couleurs de M. Michel Ephrussi.
ménagé, il eût battu Gardefeu, les hommes compétents déclarèrent que sa course avait été une folie et qu'il avait perdu toute chance dès le départ!
Si Tod Sloan avait gagné, de cette façon, le prix de la Cascade, au début de la journée, on décréta que c'avait été hasard pur, car, avec le favori. Mon >pole II, il n'avait été nulle part, ensuite, dans le prix de Newmarket.
Il n'en fallait pas plus pour condamner cette tactique, d'autant plus que, quelques jours plus tard, ce même Machiavel enlevait le Handicap limité sur un lot nombreux et sous le poids de 63 kil. 1/2, après une course d'attente, cette fois!
Aujourd'hui que la monte américaine règne sans partage, — quel est le jockey qui oserait restaurer l'ancienne monte anglaise, à fond de selle! — on ne peut comprendre la levée de boucliers que provoqua son apparition, que par cet esprit de routine qui, de parti pris, nous fait dénigrer toute nouveauté.
Sans remonter bien loin, nous n'en voulons pour preuve que les railleries qui saluèrent la venue des premières automobiles!
Les avantages de la monte américaine sont indéniables. Elle est plus légère au cheval; en portant le poids du cavalier sur les épaules, elle décharge les reins et l'arrière-main de l'animal, donne ainsi plus d'élasticité et de puissance aux muscles propulseurs, ce qui permet à la bête de s'étendre davantage et, par cela seul, de se moins fatiguer: la foulée étant plus étendue, il en faut un moins grand nombre pour couvrir la même distance.
Elle a ses inconvénients aussi : de par sa position même, l'homme étant privé de l'usage de ses jambes, dirige moins sûrement sa mon ture et son équilibre est plus instable. Ce n'est pas là, croyons-nous, contrairement à l'avis général, la cause de ces bousculades, devenues si fréquentes en course, tout particulièrement dans les tournants. Ellestiennentbeaucoup moins à laposition de l'homme qu'au sans gêne et à la brutalité de certains jockeys, qui n'hésitent pas, pour se faire jour ou se débarrasser d'un adversaire, à jouer violemment des genoux ou des coudes, sans souci des accidents qu'ils peuvent provoquer.
Ce sont là peut-être procédés américains, mais la monte n'y est pour rien.
Quant à la course en avant, que les Milton Henry, Reiff, O'Neil et autres pratiquent avec tant de bonheur, elle ne consiste nullement à pousser un cheval dès le départ, mais tout au contraire à le laisser aller librement dans son action : il ne mène que d'un faux train, qui ne l'épuisé en rien et ne le prive d'aucun de ses moyens pour la fin.
Cette tactique n'est pas nouvelle, du reste, et fut employée, dans le Grand Pr^x même, avec Sornette et Foxhall. Mais il fallait être Ch. Pratt ou Fordham pour l'oser, — et réussir. .
Parmi les autres trois ans, on peut citer Le Samaritain (Le Sancy et Clémentina), qui, après avoir remporté les prix, de Guiche, Daru
€t des Acacias, pour son éleveur-propriétaire, le baron de Schickler, fut vendu au vicomte Foy , sous la casaque blanche à pois bleus du que il enleva le Saint-Lég'er et le Grand Prix de Deauville.
La meilleure pouliche de l'année fut Mélina (Barberousse et Médine), à M. E. de La Charme, qui, la première, et jusqu'à présent la seule, réussit le triple event des trois grandes épreuves d'automne pour pouliches, avec les prix d'Amphitrite, de Flore et Vermeille, battant, entre autres, Cambridge, à M. A. Menier, la lauréate du prix de Diane, dans lequel elle-même n'avait pas été placée.
Les Poules d'Essai avaient été remportées, toutes deux, par des chevaux fort délaissés à 25/1, celle des Pouliches, par Polymnie, à M. J. Arnaud, et celle des Poulains, par Rodilard, propre frère de Roxelane, à M. C'aillault, qui se bornèrent à ces succès de passage.
Elf.
Elf poursuivit sa brillante carrière avec le prix de Lutèce, ei, pour la seconde fois, les trois épreuves classiques de la Coupe, du Rainbow et du Gladiateur; il remporta également l'Ascot Gold Cup, où il rendait du poids à tous ses adversaires et jusqu'à 18 livres à son contemporain Bay Ronald.
Il n'avait été battu qu'une fois, dans le prix de Meudon, par Little- Monarque, qui fut ensuite son compagnon d'écurie, lequel avait son âge et qui n'en recevait pas moins de 21 livres.
Depuis le jour où M. de Brémond l'avait acheté pour quelques mille francs à M. Khan, Elf avait remporté 10 victoires, s' élevant à 231.500 francs, et 5 objets d'art.
Il quitta le turf à la fin de sa campagne de cinq ans et fut vendu comme étalon à M. H. Ridgway ; nous aurons occasion de revenir sur son rôle au haras.
Citons encore, parmi les vétérans, Champaubert, qui gagne quatre courses, dont le prix d'Ispahan, qu'il partage avec Cambridge, à laquelle il rend 8 hvres de plus que le poids pour âge; — Quilda, qui remporte le prix Boïard et cinq autres épreuves plus modestes; — et le vieil Ajnandier qui, bien qu'âgé de 10 ans, n'en continue pas moins à gagner largement son avoine (1).
La jeune génération semble renfermer un poulain de grand ordre, Holocauste, et quelques autres bons produits, comme Sésara, Perth, Franco-Russe, Justifia et Fourire.
A l'étranger, en plus de la victoire d'Elf, dans l'Ascot Gold Cup, le comte R. de Clermont-Tonnerre avait enlevé le prix du Prince Amédée, à Turin, avec le trois ans Poète, et M. P. Aumont, le Grand Prix d'Ostende, avec le quatre ans Général- Albert.
En Angleterre, les Oaks reviennent à la pouliche Limasol, fille de Poulet, l'ancien étalon du comte de Lagrange.
Une belle épreuve internationale est inscrite au programme d'Ostende, le Grand Prix, pour chevaux de trois ans et au-dessus (2).
(1) Il en était à sa neuvième campagne hippique, ayant débuté à l'âge de deux ans. Bien que n'ayant jamais remporté que des épreuves modestes au cours de sa carrière (les meilleures étaient le Royal Hunt Cup, à Ascot, et, à Newmarket, le Great Eastern Handicap et les Challenge Stakes, qu'il avait partagés avec Chasseur, il n'en avait pas moins rapporté près de 200.000 francs à son propriétaire, le baron de Rothschild.
(2) L'allocation a subi les variations suivantes : 50.000 fr. en 1898; 30.000, en 1900; 50.000, en 1902; 30.000, en 1903; 20.000, en 1906; 100.000, en 1907; 50.000 depuis 1908.
La distance primitive de 2.000 mètres a été élevée à 2.100, en 1902; 2.200, en 1906; 2 900, en 1911.
Nos représentants y ont triomphé cinq fois : Général- Albert, à M. Aumont (1898 et 1899); Cavalcadour, à M. B. Chan (1906); Magellan, à M. T. -P. Thorpe (1908); et Gorgorito, à M. San Miguel (1912).
Depuis sa fondation, la Société Sportive s'était préoccupée de l'inconvénient que présentait l'éloignement de son hippodrome de la gare d'arrivée de Maisons-Laffitte, qui pouvait nuire, jusqu'à un certain point, au développement de ses réunions.
Elle était entrée en pourparlers à ce sujet avec la Compagnie de i'Ouest, et avait eu la satisfaction, pour fêter le douzième anniversaire de sa fondation, d'offrir au public, dès le début de l'année, une ligne spéciale, qui mettait les voyageurs aux portes mêmes du champ de courses.
On verra quelle extension les courses de Maisons-Laffitte allaient devoir à cette petite ligne de chemin de fer.
La Société des courses de Nice, qui s'était exclusivement adonnée aux obstacles jusque-là, inaugure, au début de la saison, son meeting de plat, qui comprenait trois journées de courses. L'épreuve la plus importante n'était encore que le Grand Prix du Printemps, de 20.000 francs.
Au printemps avait eu lieu, en présence d'une foule considérable, la pose de la première pierre de l'hôpital des jockeys, à Chantilly, fondé par souscriptions particulières. Toutes les notabilités du sport, représentants des grandes sociétés de courses, éleveurs, propriétaires, entraîneurs et jockeys avaient tenu à assister à cette cérémonie, au cours de laquelle la bénédiction avait été donnée par l'évêque de Beauvais.
La charité publique avait été bien inspirée en la circonstance et le nouvel établissement rendra les plus grands services. Sa prospérité ira toujours en croissant, grâce aux dons généreux que ne manqueront jamais défaire, au lendemain d'unebelle victoire, les propriétaires que la Fortune aura favorisés sur le turf.
Parmi les chevaux qui passèrent en vente au cours de l'année, on peut signaler Kasbah, l'héroïne des prix de Diane et de Flore, en 1895, qui fut acquise pour 30.000 francs, par M. E. de Saint-Alary.
Saillie, l'année même, par Omnium II, elle allait donner, pour premier produit, une pouliche remarquable, Kizil Kourgan.