CHAPITRE VI
DE L'ORIGINE A LOUIS XVi
Les courses en Bretagne, en Normandie et en Béarn, du vi° au x® siècle. — Le raid de Charles VI et de son frère. — La course de la Bague, à Semur. — Les premières épreuves régulières, sous Louis XIV. — Paris particuliers et gageures excentriques.
Les premières courses de chevaux régulièrement organisées qui se coururent en France datent, comme on le sait, du règne de Louis XIV. Ce n'est toutefois que sous Louis XVI, à l'époque où la Cour fut atteinte d'une véritable folie d'anglomanie, qu'elles entreront complètement dans les mœurs et affecteront un but d'utilité pratique.
Jusque-là, en effet, ce ne seront que des distractions particulières, étrangères à tout souci d'élevage, des réjouissances seigneuriales, des gageures excentriques ou des paris entre gentilshommes, qui demeureront des exceptions isolées.
Bien que ce ne soit pas là des courses au sens que le mot a pris aujourd'hui — car elles furent bien plus des courses à cheval que des courses de chevaux — il n'est pas sans intérêt de passer en revue ces premières manifestations d'un sport destiné à prendre un développement aussi prodigieux.
N'oublions pas d'ailleurs que, pour si primitives qu'elles aient été chez nous en ces temps lointains, ces tentatives ne furent guère plus régulières tout d'abord en Angleterre. Mais, alors- que nos voisins, avec leur esprit pratique, comprendront rapidement toute l'utilité de l'épreuve publique pour la sélection delà race, et que leurs gouvernements successifs, depuis le xii^ siècle, protégeront sans cesse les courses en vue de l'amélioration de l'élevage national, nous irons à bâtons rompus, sans aucun esprit de suite ni méthode, et devrons attendre jusqu'à la fondation de la Société d'Encouragement — c'est-à-dire presque jusqu'au milieu du xix^ siècle — pour voir dans les courses de chevaux autre chose qu'un passe-temps!
Le plus ancien document où il soit fait mention d'une course de chevaux en France est un ancien poème breton qui date de l'an 500 (1 ). Le prix ne consistait ni en une somme d'argent ni en un vase de prix, mais en la main de la princesse Aliénor, fille du roi Bodrick, chef des Bretons, qui mourut en 509.
Si l'enjeu de cette course sortait de l'ordinaire — ne verra-t-on pas, un peu plus tard, un autre peuple offrir la couronne royale au vainqueur d'une épreuve de ce genre (2) — la course en soi-même n'était pas une rareté. Il y eut de tous temps des luttes ou randonnées à cheval , en Bretagne et en Normandie , ainsi que l'attestent de nombreux documents et la découverte, dans l'Orne, de fers à cheval de cette époque et de bornes en pierre, qui semblent avoir délimité d'antiques hippodromes (3).
Les romans de chevalerie qui, à côté de la Fable, sont la peinture des mœurs et des coutumes d'alors, font fréquente mention de courses
(1) Hersart de la Villemarqué. Barzaz Breiz (Chants populaires de la vieille Armorique), Paris, 1883.
?.) Dans ses Courses de chevaux en France et en Angleterre (Paris, 1865), M. Louis Enault nous raconte qu'au début du ix« siècle, les Polonais ne sachant, au milieu de leurs dissensions politiques, à qui donner la couronne, décidèrent qu'elle appartiendrait au vainqueur d'une course de chevaux qu'ils instituèrent à cet effet. Le gagnant n'apporta pas sur le trône les qualités qu'il avait montrées en selle, et il fut bientôt renversé.
(3) Dans le Cartulaire de Loudevenec, qui remonte au v^ siècle {Archives départementales des C6tes-du-Nord), nous voyons deux chefs bretons, Fracan et Rigal, après plusieurs discussions sur le mérite respectif des produits de leurs haras, se décider à s'en rapporter à une course, dans laquelle chacun présenta son meilleur cheval.
<î A la Bricquetière ou Saint-Anastase, on voit un grand nombre de grosses bornes de granit plantées à la manière des pierres druidiques, au milieu des prairies. Leur ensemble forme les trois côtés d'une ellipse qui mesurait une demi-lieue de tour. Cette sorte d'arène est située aux pieds de la ville d'Exmes, ville remplie de souvenirs druidiques et phéniciens; les savants la croyaient antique. Cette croyance est confirmée par la découverte d'une certaine quantité de fers de cheval paraissant remonter à la plus haute antiquité, à Saussay, commune de Saint-Germain (Orne), à une demi-lieue à peine de cette arène. On est arrivé à reconstituer cet hippodrome. » (Ch. du Hays : Le Merlerault.)
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de chevaux et sont remplis des exploits des destriers des paladins, Tencender, kChdirlemSigne, Veillantif , à Ro\Rnd, Tachebr un, kGanelon, Broie fort, à Ogier, Marchegai, à Aiol, Primesaut, à Baudoin, Broieguerre, à Maugis, etc. Le plus fameux de tous, Bayard, aux quatre fds Aymôn, accomplit des prodiges et triomphe de tous ses rivaux dans la course spéciale organisée par Charlemagne lui-même et dotée, par ce prince, de sa propre couronne, d'une somme de 400 marcs d'argent et de cent pièces de drap de soie! (1).
Si, de la légende, nous rentrons dans la réalité, nous voyons, en 960, Hugues Capet envoyer, en signe d'amitié, des « chevaux de course » à son beau-frère Athelstan, roi des Angio -Saxons, petit-fds d'Alfred le Grand, lequel considéra leur race comme tellement précieuse, qu'il publia un édit interdisant (< qu'aucun de ces chevaux ou de leurs produits pût sortir du royaume, si ce n'était à titre de présent royal )>.
Il serait téméraire de partir de ce fait pour affirmer — comme l'ont prétendu certains écrivains français dans un élan de patriotisme exagéré — que les chevaux français de cette époque lointaine étaient supérieurs à ceux de nos voisins d'Outre-Manche. Pas plus chez eux que chez nous, les races indigènes n'existaient encore, et, selon toute vraisemblance — et c'est là ce qui en faisait la rareté et la valeur — les chevaux envoyés par Hugues Capet étaient de provenance orientale, importés d'Espagne.
Il n'en est pas moins vrai que Guillaume le Conquérant et ses chevaliers portèrent en Angleterre (1066) toutes les habitudes équestres de la civilisation plus avancée du royaume de France, et que les crosscoM/ii/*ies, qu'instaurera cinq siècles plus tard Henri VIII, ne seront que le reflet des chasses à travers les halliers qui se pratiquaient en Bretagne et en Normandie bien avant le x^ siècle.
"De la même époque environ date l'importation d'Egypte, par Olivier, comte de Rohan, des premiers étalons arabes, destinés à ses juments de Bretagne. Les produits qui en naquirent eurent tout le cachet oriental, mais l'amélioration des races que ce seigneur avait recherchée ne fut pas poursuivie après sa mort, en dépit des heureux résultats obtenus.
C'est également du x^ siècle que datent, selon toute vraisemblance,
(1) Cette course est décrite avec soin dans Renaus de Moniauban.
On peut citer encore, parmi tant d'autres textes précieux, ayant tra t à ces courses, ce passage d'un vieux poème de chevalerie :
Si ont un cours de chevaux devisé; Li Rois meismes s'i est bien agréés. Pour la grant teste de la solempnité, Li pluisour ont le cours a créante; Lors fist li Rois crier par la cité Se il i a chevaler si osé Qui ait cheval ne destrier séjorné,
(fîeituesd'Hansionne.— Bib.Nat.fr. 12548, f. 155.)
Si voist ai cours à Londres la cité.
Et s'il faict tant que le cours ait maté, Gaaignié (a), par fme vérité, Mil mars d'argent en balance pesé...
Cil qui premiers i sera tout avant Gaaignera et l'or fin et l'argent.
les courses de chevaux qui existaient à Morlâaz, ancienne capitale de la vicomte de Béarn, dont les seigneurs furent de tous temps passionnés pour les chevaux et la chasse. L'un d'eux, Gaston Phœbus, n'écrivit-il pas, plus tard, sous le titre du Miroir de Phébus, un traité sur la vénerie, qui fit longtemps loi en la matière?
Les vicomtes de Béarn possédaient, nous apprend M. Faget de Baure, dans ses Essais historiques sur le Béarn, quatre espèces de chevaux dans leurs écuries : le roussin, l'ambiant, le destrier et le coursier, celui-ci destiné aux courses qu'ils avaient établies en leur capitale, le jour de la Toussaint. Ces courses avaient lieu sur un hippodrome clos, ainsi qu'il résulte du Cartulaire de Morlâaz. Nous y voyons, en effet, Gaston Centulus V confirmer, en 1131, les dons que son aïeul et son père avaient faits au prieuré de Sainte-Foi, entres autres « cinq sols à prélever sur la course des chevaux Morlanais, qui a lieu à Morlâaz, le jour de la fête de la Toussaint, à la condition que le vainqueur de cette course reste ce même jour au prieuré, après s'être adjoint deux de ses compagnons. »
Pour qu'un prélèvement pût être effectué sur ces courses, il fallait bien — comme le remarque M, Gabé, à qui nous empruntons ces renseignements (1) — qu'elles eussent lieu dans une enceinte fermée et que les spectateurs payassent une entrée quelconque. Bien qu'on ne trouve plus trace ensuite de ces courses à Morlâaz, ce même auteur estime qu'elles durèrent jusqu'à l'annexion du Béarn à la France, sous Henri IV, mais nous n'avons aucune certitude à ce sujet.
En 1136, c'est-à-dire à l'époque même où Centulus confirmait les dons de ses ancêtres, le seigneur Archambaud de Bourbon, beaufrère de Louis le Gros, et sa femme Agnès de Savoie, édifiaient dans leurs domaines une franchise ou ville franque (qui porte encore le nom de Villefranche-en-Bourbonnais), et y établissaient, entre autres franchises féodales, « une course de chevaux, à l'octave de la Pentecôte, s'engageant à donner un marc d'or au vainqueur et cinq sols à celui qui le suivrait de plus près (2). »
Ces courses eurent-elles lieu? Certains auteurs l'affirment (3) et ils les placent même en l'année 1170, bien que les archives départementales du Cher soient muettes sur la suite qui fut donnée au projet du seigneur Archambaud.
Quoi qu'il en soit, à partir de cette date, 1136 ou 1170, on ne trouve plus trace, en France, de courses de chevaux d'aucune sorte, jusqu'au raid, disputé en 1389, par le roi Charles VI et son frère le duc de
(1) Cabé (P.-V.). Historique des courses de chevaux (Pau, 1900).
(2) Archives départementales du Cher : Charte de fondation et de privilèges de Villefranche.
(3) Entre autres M. Ra ynal ( Histoire du Berry, Paris, 1 844) et Menault {Historique agricole du Berry, Paris, 1890).
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Touraine (plus tard duc d'Orléans), ainsi que le relate Froissart dans ses Chroniques (1).
C'est par erreur, en effet, que de nombreux écrivains mentionnent \di course de chevaux qui avait lieu annuellement, le lendemain de la Pentecôte, à Semur, et dont ils font remonter l'origine au règne de Charles le Sage (1364-1380),voire à celui de Charles le Bel (1322-1328), Cette course existait bien, et datait du règne de Charles V, mais c'était une course à pied, et non une course de chevaux, laquelle ne fut instituée que sous Louis XIII, en 1639. Les archives communales de la ville de Semur sont formelles sur ce point et les délibérations municipales, prises au cours des siècles à ce sujet, permettent de suivre les différentes phases par lesquelles ce genre de réjouissance populaire a passé (2).
(1) Il s'agissait d'un pari de 5.000 francs (45.000 francs de notre monnaie actuelle), à celui des deux qui, partis de Montpellier, arriverait le premier à l'hôtel Saint-Pol, qui était alors la résidence du roi, à Paris.
Tous les moyens étaient bons : cheval, bateau, voiture, pour franchir cette distance de 150 lieues.
Le duc de Touraine gagna de fort peu, accomplissant le trajet en quatre jour.? un tiers, alors que le roi mit quatre jours et demi.
Le récit de Froissart est véridique dans le fond, mais il est erroné dans les détails. Le chroniqueur — ainsi qu'il lui arrive souvent — exagère les faits, confond les années ou prend un nom de lieu pour un autre. Il place la scène en 1390, lors du voyage de la Cour à Montpellier. Un érudit, M. Morainvillé a pu rétablir la vérité : la course eut bien lieu, mais un an auparavant, et le point de départ était Bar-sur-Seine, qui n'est pas à 150 lieues de Paris, mais à 45 seulement. Combien de temps mirent les deux adversaires pour gagner l'hôtel Saint- Pol? on l'ignore, mais à coup sûr pas quatre jours et demi : ce n'eût pas été un match de vitesse, mais de lenteur.
(2) Les prix de la course à pied consistaient en « une paire de chausses, une paire de gants et sinture (sic). » Ceux de la course de chevaux, créée en 1639, en « une écharpe de talTetas blanc à franges d'or et une paire de gants, également à franges d'or ». Elle se faisait non sur un hippodrome, mais dans la ville mêmej... Son succès n'en fut pas moins grand; il éclipsa même à ce point celui âe l'antique course à pied, que celle-ci fut supprimée en 1651, et le montant de son allocation reporté sur la course de chevaux, à laquelle fut ajoutée, pour le vainqueur, « une bague en or, aux armes de la ville, de la valeur de 16 livres 8 sols ». Comme le maire était accompagné, pour se rendre aux courses, d'un cortège de cavaliers, on décida, en 1653, qu'une collation serait offerte au cortège et aux coureurs par la municipalité. Cette collation ne fut supprimée qu'en 1830 et remplacée par une somme de 40 francs. La tenue des coureurs devait être soignée, et un arrêté de 1708 leur imposait « une épée et des bottines >'. Ils n'en continuèrent pas moins à se présenter dans des costumes teHement délabrés qu'en 1711 la municipalité décida qu'à l'avenir « les artisans, valets et domestiques en seraient exclus ». Supprimée, en 1794, la course fut restaurée, en 1801, avec des médailles pour prix. Mais les habitants ayant réclamé le rétablissement de la course de la bague, telle qu'elle existait autrefois, le maire leur donna satisfaction par l'arrêté du 1" prairial, an XII (21 mai 1804), qui attribuait : au premier, la bague, en or et une somme de 20 francs ; au deuxième, l'écharpe et 10 francs; au troisième, la paire de gants et 5 francs. Ces conditions restent les mêmes jusqu'en 1867, où les sommes attribuées aux vainqueurs sont respectivement portées à 150, 100 et 50 francs. En 1841, la municipalité, afm de donner plus d' « intérêt à la course de la bague, ajoute, à titre d'essai, une course au trot et en voiture, comportant trois prix : en un couvert, en six cuillers à café, et en une timbale; le tout en argent ».
On peut donc dire que c'est bien la petite ville de Semur qui détient le record de l'ancienneté des courses de chevaux en France, puisqu'elles y ont existé depuis 1639. Toutefois, M. Cabé — se basant, faute de documents officiels, sur l'ouvrage de MM. Courtepée et Béguillet (1) — en attribue la priorité au seigneur de Chevigny, qui habitait, près de Semur, un château qui fut plus tard la propriété du prince Marc de Beauvau, dont l'écurie brilla d'un si vif éclat de 1843 à 1857.
Mais ce n'est que du règne de Louis XIV que datent réellement les premières courses de chevaux régulières en France.
« Sous Louis XIV — écrit M. Jusserand — l'existence chez nous de distractions de ce genre était assez notoire pour inspirer des sentiments d'envie et de regret aux Anglais de Cromwell, mal guén's encore de leur goût pour les vains plaisirs du monde. Nous avons vu le Protecteur, dans un discours au Parlement, le 17 septembre 1656, leur faire honte de leur frivolité. (Note page 24.)
« Les écuries de Newmarket « toutes boisées et sculptées, où, Cromwell mort, les chevaux furent nourris d'œufs » {Archives des Affaires étrangères: Angleterre, 1687), faisaient l'admiration dei voyageurs.
'( En attendant qu'on en construisît de semblables sur le continent, le goût des exercices de vitesse se répandit, et, comme le sport par procuration, consistant à voir courir les autres, n'était pas encore répandu dans les mœurs, les plus grands seigneurs coururent sur leur propres chevaux. L'idée de courir par délégué et de faire monter à sa place des palefreniers, postillons ou écuyers, communément appelés jockeys (2), fut empruntée plus tard à l'Angleterre. »
Les chroniqueurs et les gazettes de l'époque nous ont transmis tous renseignements sur les nombreux events hippiques du temps du Grand Roi, et il suffit de feuilleter le Journal de Dangeau ou celui de
(1) Description générale et particulière du Duché de Bourgogne, précédée de V Historique abrégé de cette province (Dijon, 1847) :
« Chaque année, le mardi après le dimanche de la Trinité, tous les propriétaires des vignes du climat de Montlibart doivent, à peine d'amende de 3 livres 5 sols, se rendre au château de Chevigny, à cheval, bottés, éperonnés, la lance sur la cuisse; d'où, après un déjeuner dû, composé d'une tranche de jambon et de plusieurs verres de vin, avec un picotin d'avoine par cheval, ils conduisent le seigneur et ses officiers sur la Chaume aux Museaux, proche La Chapelle de Saint-Lazare de Semur. Le greffier donne acte de comparution et défaut contre les absents. Ensuite on fait une course à" cheval, et celui qui arrive le premier au but, reçoit une paire de gants, et les autres des rubans» le tout aux frais du seigneur. Enfin, l'hôpital qui jouit de cette léproserie des Museaux, fournit à chaque cavalier un petit pâté et deux verres de vin; au moyen de ([uoi les fonds de l'hôpital situés sur le finige de Chev'gny sont exempts du droit de tierce; et les propriétaires des vignes de Montlibant, sujets à la chevauchée, ne doivent ni cens, ni dîmes, ni autres droits. »
(2) Voir note, page 17.
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Dubiiisson d'Aubenay, le Mercure Galant ou la Gazette de France, pour savoir en quoi ils consistaient.
C'est d'abord, le 15 mai 1651, le pari particulier — le premier en France, après celui de Charles VI, dont nous avons déjà parlé — de mille écus, quise disputa devant toute la Cour, entre le prince d'Harcourt et le duc de Joyeuse. Il est curieux de remarquer que cette tentative, pour être la première, sera la seule, jusqu'en 1780, à être véritablement imitée des courses anglaises, avec des chevaux nourris et entraînés spécialement, des cavaliers portant un costume particulier, et des conditions de poids déterminées.
Nous laissons la parole à Dubuisson d'Aubenay, dans son Journal des Guerres civiles (1648-1652) :
« Les deux chevaux avaient été entraînés à l'anglaise ; pendant trois semaines environ, ils n'avaient été nourris, en guise de grains et de fourrages, que de féverolles et de pain fait avec de l'anis, et les deux derniers jours précédant la course, chacun d'eux avait reçu deux à trois cents œufs frais (!!!)
« Le prince d'Harcourt était vêtu d'un justaucorps gris, très collant, et étai^. coiffé d'une casquette ronde, sous laquelle ses cheveux étaient roulés. Il portait dans ses poches trois livres de plomb, pour que son poids fût égal à celui du sieur Le Plessis du Vernet, le maître d'écurie du duc de Joyeuse, qui montait en ses lieu et place. Ils partirent de la barrière de la Muette ou Meute, passèrent par les hauteurs de Saint-Cloud, pour revenir à leur point de départ en tournant devant le château de Madrid, où le Dauphin, avec toute sa suite, les attendait. Les deux, chevaux galopaient toujours à une encolure l'un de l'autre, ce n'est qu'en approchant du but que Le Plessis se détacha et arriva avec une centaine de pieds d'avance et fut déclaré vainqueur. »
Rien jusqu'au 28 novembre 1670, où, « sur des chevaux vîtes comme des éclairs », ainsi que l'écrit Mme de Sévigné,M. le Grand (le grandécuyer de France) gagne un pari de trois mille pistoles (300.000 francs de notre monnaie), au maréchal de Bellefond.
Dans Jadis, M. Frédéric Masson rappelle encore les deux paris suivants : en septembre 1679, dans la plaine de Madrid, un domestique anglais de M. de Vendôme, nommé Robin, est battu, dans un pari de deux mille pistoles, par M. de la Vallée, écuyer de M. d'Armagnac; — deux ans plus tard, en septembre 1681, à Fontainebleau, autour du canal, course entre ce même M. de la Vallée, montant un cheval de M. le Grand, et un petit Anglais, officier de l'écurie du Dauphin. Ils font deux fois le tour du canal et, à chaque fois, le petit Anglais laisse prendre le devant à M. de la Vallée; puis, arrivé devant la terrasse au-dessus et un peu à côté de la cascade, il pousse si adroitement son cheval qu'il regagne la distance.
Mais la véritable manifestation sportive du règne de Louis XIV, avait été la f. course internationale pour chevaux de tous pays », disputé?, lo ?.5 février 1683, dans la plaine d'Achères, en présence du Roi et de toute la Cour. Le prix consistait en un plateau d'argent de
mille pistoles, offert par Sa Majesté. Le « circuit de la course » était indiqué par des poteaux plantés de distance en distance, et le but, par un drapeau. Comme à nos starters actuels, c'est un drapeau également qui sert aux juges, les ducs de Luxembourg, de Gramont et d'Aumont, à donnerle signal du départ. La course se disputait en trois manches éliminatoires, le gagnant de la dernière étant le vainqueur. Il y eut sept concurrents. Le gagnant fut un hongre noir, appartenant à Sir Thomas Wharton, monté par le duc de Monmouth. Après la course, le Roi offrit du cheval « son poids d'or ». Sir Wharton refusa de le céder, mais voulut en faire présent à Sa Majesté. La dignité de Louis XIV lui interdisant d'accepter, les choses en restèrent là. Mais, dans son enthousiasme pour « la supériorité des Anglais en choses de sport », il accorda à Sir Wharton le privilège — envié entre tous, et qui était l'apanage des seuls princes du sang et de quelques rares favorisés, — d'entrer, en carrosse, dans les cours du Louvre et de Versailles.
Quelques années plus tard, nous verrons Louis XIV offrir à lord Petre une jument arabe qui lui venait du dey d'Alger, laquelle sera connue en Angleterre sous le nom de Petres' Arabian mare.
En 1684, le prince d'Harcourt « perd une course considérable, à Saint-Germain, contre M. de Marsan ».
L'année suivante, au Pecq, nouveau match, entre deux chevaux appartenant à MM. le Grand et de Vendôme, montés par des grooms anglais, vêtus, l'un de taffetas jaune, l'autre de même étoffe rose. Cette fais, les choses faillirent tourner au tragique, ainsi que le raconte le marquis de Sourches, dans ses Mémoires. Des paris considérables avaient été engagés. Le cheval de M. de Vendôme fut battu. Ses partisans — comme les joueurs malheureux d'aujourd'hui, qui ne voient partout que chevaux tirés — ne craignirent pas d'insinuer que son cavalier avait pu être acheté par M. le Grand. Certains allèrent si loin dans leurs propos, entre autres le duc de Gramont, que M. le Grand le frappa d'un coup de poing sur l'oreille et lui arracha sa perruque. Les amis du duc de Gramont tirèrent l'épée, et il ne fallut rien moins que l'arrivée opportune du Dauphin pour rétablir le calme.
Le 25 avril 1692, Monseigneur assiste à une course au Pecq, et à une autre, le 11 novembre. Le Roi et la Reine d'Angleterre l'accompagnent. « Cette dernière course fut fort belle et le cheval du Grand- Prieur (M. de Vendôme), gagna de deux longueurs de cheval. » (Déjà des expressions techniques, comme on le voit.)
« LTn peu plus tard, il se fit une autre course, du pont de Sèvres à la porte de la Conférence, entre le duc de Mortemart, le marquis de Saint-Germain et le sieur de Rare. Ils coururent eux-mêmes sur leurs chevaux, et chacun pariait cent louis d'or pour le sien. M. de Rare gagna; il vint en moins de douze secondes d'un terme à l'autre. Il faut pour cela, — ajoute sentencieusement le rédacteur du Mercure Galant, — qu'un cheval soit bien vite et que celui qui le monte ait beaucoup d'adresse à le mener. »
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En 1694, la Cour et la Ville se passionnèrent pour la gageure du duc d'Elbeuf, qui avait parié quatorze cents louis d'or neufs contre M. de Chémeraut,que son attelage ferait le trajet de Paris à Versailles et retour en moins de deux heures. « Six juments noires ont fait cette course; elles sont hollandaises, et leurs queues étaient coupées à l'anglaise, ainsi que leur crin. Elles ont servi à tirer le canon du prince d'Orange, et ont été prises à la bataille de Steinkerque. La course eut lieu le 1^^ mars. M. d'Efbeuf gagna de sept minutes. » ( 1 ).
La présence de la Gourdes Stuarts, en exil àSaint-Germain-en-Laye, ne contribua pas peu, il faut le reconnaître, au développement des manifestations sportives à cette époque, et c'est assurément à son influence que l'on doit des épreuves du genre de celle qui se disputa le 1er juillet 1700, en présence du roi d'Angleterre et du prince de Galles, de Monsieur, des ducs de Bourgogne et de Chartres, du prince de Conti, du Grand-Prieur et « d'un concours prodigieux de personnes de marque de la Cour et de la Ville ».
Jockeys aux couleurs des propriétaires, balances pour les peser, rétribution au cavalier gagnant, piste délimitée, juges au départ et à l'arrivée, tout y est. Le récit du Mercure Galant, que nous mettons encore une fois à contribution, nous initie également à la sollicitude que l'on montrait alors pour les chevaux de courses. Si la distance à parcourir était fort longue (trois tours d'une piste de 2.800 mètres environ}, encore ne la couvraient-ils pas d'une seule traite : ils devaient, en effet, s'arrêter à chaque tour pour qu'on eût le temps de les bouchonner et de les rafraîchir avec « du vin d'Espagne ».
Au moins le doping, à cette époque, était-il inofîensif; peut-être parce que pratiqué officiellement,
« Il ne s'en fait guère (de ces courses) de pareilles en France, nous dit le Mercure Galant, et elles sont assez ordinaires en Angleterre. C'est ce queles AnglsiissippeWeni courir la vaisselle (2). Ils ont des chevaux qu'ils estiment fort, qu'ils vendent cher et qui ne sont dressés
(1) On avait capturé un grand nombre de ces juments. Le duc d'Elbeuf en avait acheté quatorze et, avec les six meilleures, il avait fait un attelage, dont il ne cessait de vanter le mérite. D'où le pari en question.
« Les parties prièrent M. le prince de Conti, dont la grande intégrité est connue, de vouloir bien leur faire l'honneur d'être juge de la course et du pari. MM. d'Elbeuf et de Chénïeraut convinrent ensuite d'une pendule que l'on fit mettre à la porte de la Conférence, où M. le prince de Conti voulut bien demeurer pour voir commencer et finir la course.
« On ne pressa pas les chevaux à l'aller. Ils arrivèrent à Versailles une heure et une minute après leur départ. Sitôt que l'on eut tourné autour du pilier dressé devant la première grille, et où le roi était, M. d'Elbeuf monta sur le siège du cocher et fit donner du vin d'Espagne à ses juments par six palefreniers qui attendaient pour cela. Il partit aussitôt après, et toute la course, tant pour aller que pour revenir, ne dura qu'une heure cinquante-trois minutes. Ainsi ce prince gagna le pari avec l'applaudissement de la Cour et du peuple dont le chemin se trouva bordé depuis Paris jusqu'à Versailles. » {Mercure Galant.)
(2) Le mot vaisselle ne s'appliquait autrefois qu'aux plats d'argenterie. A notre avis, on devrait traduire l'expression anglaise run for a plate par les mots « courir pour une pièce d'argenterie » ou « disputer une pièce d'argenterie >.
que pour cela. M. le duc de Chartres en a un qu'il a fait acheter 600 pistoles à Londres. La vitesse de ce cheval a donné occasion à cette dernière course. M. l'Ambassadeur d'Angleterre en a trois qu'il n'estime pas moins, et M. le Grand-Prieur en a un qui ne cède pas aux autres. On proposa de parier sur la vitesse de ces cinq chevaux. Les grands seigneurs de la Cour, selon l'usage d'Angleterre, s'offrirent de donner quelque chose pour celui des palefreniers qui monterait le cheval qui arriverait au terme marqué plus tôt que les autres. On nomma un homme de confiance qui tint un mémoire des personnes et des sommes qu'elles offraient. On fit ensuite planter quatre gros poteaux en carré, à la distance de mille pas l'un de l'autre. On nomma des juges de la course. Monsieur voulut bien l'être; M. de Brienne l'était aussi d'un côté, et milord Graffin de l'autre.
« La course se fait autour de ces quatre poteaux et on la recommence à trois reprises, après qu'à la fin de chacune on a essuyé et rafraîchi les chevaux avec du biscuit et du vin d'Espagne, avec quoi on les nourrit. Le premier poteau d'où l'on part est en forme de potence, où sont attachées des balances où l'on pèse les hommes et les harnais des chevaux qui doivent courir. On attache du plomb au plus léger pour les rendre tous d'un poids égal. Le signal donné, les cinq palefreniers à cheval, habillés fort galamment de taffetas et de satin, tous de couleur différente, partent comme des éclairs et reviennent en peu de minutes au premier pilier d'où ils sont partis^ tournant toujours en dehors des quatre. Car celui qui prendrait au plus court et prendrait par dedans, aurait perdu la course sans retour. »
Ce dernier renseignement nous fait sourire . Mais , à l'époque , le public n'était guère au courant des choses de courses et il était bon de mettre les points sur les i.
Le rédacteur ajoute que des sommes considérables avaient été engagées en paris sur la chance respective des différents compétiteurs. Le favori était le cheval du duc de Chartres, mais ce fut celui du Grand-Prieur qui gagna.
En dépit du succès qu'elles obtinrent, ces tentatives sportives n'en demeurèrent pas moins une exception et on ne les vit jamais figurer dans les distractions officielles de l'époque.
Ce n'est que sous Louis XVI, comme nous l'avons dit, que les courses de chevaux régulières prirent leur essor en France.
Jusque là, nous n'avons plus à enregistrer, de loin en loin, que quelques gageures plus ou moins excentriques, qui ne méritent d'être rappelées que par l'intérêt très vif qu'elles suscitèrent chaque fois.
Jean Buvat, dans son Journalde la Régence (1715-1723), nous raconte que M. d'Estaing, marquis de Saillans, lieutenant-colonel des gardes et gouverneur de'Metz, avait parié 20.000 livres d'aller deux fois delà porte Saint-Denis au château de Chantilly (environ cinquante lieues), en six heures, avec des chevaux de poste. Cette gageure fut disputée
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le 6 août 1722. M. d'Estaing gagna de vingt-cinq minutes, en montant seize chevaux. Son adversaire paya gaiement la pari et fêta, en outre, cette victoire, par un festin royal.
A ce raid de vitesse, on voulut aussitôt opposer 'une course de lenteur (1).
Puis, le 9 mai 1726, c'est le même marquis de Saillans, qui perdit, cette fois, d'une demi-minute, son pari de 6.000 livres, contre le duc de Courtanvaux, de venir, en une demi-heure, de la grille du parc de Versailles à celle des Invalides, sur le même cheval. Louis XV — à la sollicitation de la marquise de Saillans, qui craignait que son mari ne se rompît le cou à la descente de Sèvres — avait interdit au marquis de monter lui-même et n'avait autorisé l'épreuve qu'à la condition que le marquis serait remplacé par son valet de chambre (2).
(1) Dans sa Chronique de la Régence et du règne de Louis XV (1718-1763), Barbier ajoute les intéressants renseignements suivants sur ces deux grgeures :
« On a exécuté, jeudi 6 août, un fameux pari. M. de Saillans pariait •20.000 livres, et M. le Duc pariait pour lui contre dilTérents seigneurs. Le total allait, dit-on, à 80.000 livres. On lui avait donné à choisir dans toutes les écuries du Roi et des seigneurs; il avait essayé plus de 200 chevaux; il en avait choisi 16, qui étaient, comme on l'entend, ce qu'il y a déplus parfait dans le royaume pour la vitesse.
« Jeudi, sous la porte Saint -Denis, il y avait un échafaud dressé, où étaient toutes les dames de la Cour, M. le Duc, le comte de Charolais, le prince de Conti et autres seigneurs. Il y avait une pendule. Il partit à 6 heures du matin- Il y avait 4.000 âmes, tant dans le faubourg Saint-Denis que sur la route, à cheval et en carrosse. Je n'ai point vu cela; cependant il était assez curieux de voir la vitesse de cette course, car on dit que c'étaient des chevaux choisis pour un galop allongé et qui allaient ventre à terre. Il arriva à la porte Saint-Denis avant 9 heures, ayant déjà gagné sur la moitié de la course plus de quinze minutes. Il but un verre de vin à la santé des dames, et jeta le verre en l'air; il en avait fait autant dans la cour de Chantilly; cela était du marché. Il repartit sur-le-champ, ei: enfin il arriva pour la seconde fois à la porte Saint-Denis à 11 heures 35 minutes; en sorte qu'il a gagné de 25 minutes. On lui avait préparé un lit chez un limonadier à la porte Saint-Denis, où il est demeuré une heure et demie. Il voulait aller tout de suite au dîner du Roi, mais on l'en empêcha. L'après-mJdi, il était à l'Opéra.
" On peut regarder cela comme une course folle. Il faut être non seulement bon écuyer, mais fort pour courir six heures de suite d'une vitesse pareille. Quelques seigneurs l'avaient voulu suivre pendant quelque temps, mais ils avaient perdu haleine. Le temps ne lui a pas été favorable, car il a plu depuis 8 heures du matin jusqu'à midi; mais M. le Duc avait eu la précaution, soit pour la sécheresse du pavé, soit pour la pluie, de faire sabler tous les passages de ville ou village, comme depuis la porte Saint-Denis jusqu'à La Chapelle, dans Saint-Denis, dans Ecouen, etc.
« Il ne descendait pas de cheval aux relais; il côtoyait le cheval et passait d'un étrier à l'autre.
« Cette course donne lieu au bruit d'un autre pari Un homme prétend partir de la porte de la Conférence — à la place de la Concorde — sur son cheval, et être vingt-quatre heures à aller jusqu'à Versailles sans s'arrêter, à toujours marcher et sans quitter le chemin de Versailles, Cela paraît plus difficile que le premier. Il faut aller bien lentement pour être vingt-quatre heures à faire 4 lieues. »
(2) Nous empruntons encore, à la même Chronique de Barbier, les détails suivants qui montrent que l'insuccès de cette tentative est dû autant à l'état dé-
Nous arrivons ensuite au « raid » de lord Pascool, en novembre 1754, Il paria 500 livres sterling qu'il couvrirait en deux heures, et sans changer de cheval, les quinze lieues qui séparent Fontainebleau de Paris. Il gagna de 12 minutes. Cette tentative avait excité à ce point l'intérêt de la Cour, que le Roi — loin d'apporter aucune entrave, cette fois — avait suspendu les droits de péage, fait le ver tous les obstacles, et ordonné à la maréchaussée d'assurer la libre circulation du gentilhomme anglais.
Enfin, le 25 février 1766, la plaine des Sablons voit un match de mille louis entre lord Forbes et le comte de Lauraguais, dont le cheval meurt en route. De quoi un cheval peut-il bien mourir subitement en course? De tout, sauf d'un accident naturel, un anévrisme, par exemple. Aussi, cette fois, on n'hésita pas à accuser le palefrenier anglais de lord Forbes d'avoir empoisonné le cheval de M. de Lauraguais.
Comme on le voit, l'éducation sportive des parieurs avait fait des progrès : sous Louis XIV, le favori qui était battu, n'avait été que tiré; sous Louis XV, on Vs,\dà.i .drogué.
Et tant qu'il y aura des courses, et, partant, des joueurs, nous entendrons les mêmes sornettes.
Jusqu'à l'époque où nous sommes arrivés, les différents essais sportifs tentés en France, à des intervalles souvent espacés, n'avaient
trempé du terrain qu'à la mauvaise répartition du poids mort du cavalier :
« Le valet de chambre avait trois chevaux à choisir dans l'écurie de M. de Saillans. Il en a fait l'essai plusieurs fois. On a nourri le cheval qui devait courir au biscuit et au vin de Champagne. Jour pris au jeudi 9 mai, pour partir de Versailles à 6 heures précises du soir. On a pris deux pendules de l'Observatoire, montées également, dont l'une a été mise à la grille de Versailles et l'autre à la grille des Invalides. Celle-ci était enfermée jeudi dans une guérite, dont M. de Coigny avait la clef, où ils étaient plusieurs seigneurs pour l'attendre et pour être juges.
« Pour raccourcir le trajet le long de la plaine de Grenelle, on avait fauché les seigles et fait un chemin en ligne droite jusqu'à Sèvres, large de trois pieds. Il était marqué par de grands bâtons piqués en terre, au bout desquels il y avait du papier blanc. Et un homme du guet à cheval était à chaque piquet pour empêcher les chiens. Il y avait dans la plaine un nombre infmi de carrosses et grand monde à pied.
a II passa enfln, précédé et suivi de quelques seigneurs qui couraient avec lui depuis Sèvres ou des environs, pour animer son cheval. Il n'allait qu'au grand galop ordinaire. Il arriva à la grille trente secondes plus tard qu'il ne fallait, en sorte que M. de Saillans a perdu.
« Cette course est toujours très vigoureuse pour le cheval, mais plusieurs choses l'ont fait perdre : 1° on dit que le valet de chambre l'a trop forcé d'abord ; 2° le valet de chambre n'était pas libre : comme le pari avait été fait par M. de Saillans, qui pesait 40 livres de plus que son valet de chambre, pour remettre ce poids sur le cheval, le valet de chambre avait comme un corps de buffle, un plastron, et on avait mis devant et derrière 40 livres de plomb; or ce poids mort pèse plus du double sur le cheval et incommode beaucoup l'homme; 3" il avait eu de la pluie depuis Sèvres, d'abord très peu, puis une ondée terrible qui rendait la terre et ce chemin nouveau difficile. »
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EN FRANCE, de L'onir.iNE a 1774 93
jamais consistf^ qu'en spectacles royaux ou en paris particuliers plus ou moins excentriques entre gentilshommes, sans le moindre souci d'amélioration de la race (1),
Sous le règne de Louis XVI, d'autres préoccupations allaient se faire jour, et, bien que près de soixante-dix ans dussent encore se passer avant qu'elles ne trouvassent leur consécration définitive dans la création du Stud-Book et la fondation de la Société d'Encouragement, elles n'en allaient pas moins porter de suite leurs fruits.
Ce n'est pas que le Roi songeât à l'élevage ou encourageât les courses. Il y était, au contraire, fort hostile, comme nous le verrons plus loin, et l'on sait sa réponse au comte de Lauraguais.au retour d'un assez long séjour que celui-ci venait de faire en Angleterre, où il avait étudié les questions hippiques et visité les différents hippodromes de Newmarket, Epsom, Goodwood, etc.
— Qu'avez-vous fait pendant tout ce temps en Angleterre? demanda Louis XVI.
— Sire, j'ai appris à penser.
— A panser les chevaux, vous voulez dire? répliqua le Roi.
L'homme à qui s'adressait cette répartie plus grossière que spirituelle, était l'un des esprits les plus distingués de son époque. Il était en relations avec Voltaire e-t Diderot, et, c'est à lui que l'on dut
(1) Notons qu'en Angleterre, où les courses étaient déjà régulièrement instituées, nos voisins n'en dédaignaient pas pour cela les gageures, souvent plus excentriques encore que chez nous, et dont la plus fameuse est la « chaise-match » de 1.000 guinées, courue à Newmarket, le 29 août 1750.
Le duc de Queensberry avait parié contre lord Elington, le comte Theobald Taafe et sir Andrew Sprokle, qu'un train de voiture avec ses quatre roues, portant une personne et traîné par quatre chevaux montés, parcourrait 19 miles (30 kilomètres) en moins d'une heure.
Il gagna de près de sept minutes, ayant accompli la distance en 53' 27".
M. Thomas-Henry Taunton, dans ses Portraits of Celebrated Horses (Londres, 1887), reproduit, d'après les gazettes du temps, les curieux renseignements suivants sur cette singulière gageure, qui avait attiré une foule énorme à Newmarket, et qui donna lieu à des paris considérables.
« La machine, avec le groom qu'elle portait et qui était assis sur l'arrière, pesait 24 stones (152 kilos). Sur les moyeux, on avait placé des réservoirs qui laissaient couler de l'huile goutte à goutte, de façon à empêcher que les axes ne prissent feu par suite du frottement inusité auquel ils étaient soumis. Le train de la voiture avait été agencé de telle manière qu'il reculait automatiquement si les chevaux reculaient, de façon à ce que ceux-ci ne pussent se blesser.
« Ces chevaux, en effet, n'étaient pas les premiers venus. C'étaient des chevaux de courses en plein entraînement, dont trois, sur les quatre, avaient remporté des King's Plates. Los deux leaders, avec selle et harnais, portaient 8 stones (50 kil. 1/2); les deux suivants, 7 stones (43 kil.). Tous quatre avaient des coussinets, pour empêcher qu'ils se blessassent en venant en contact.
« Le cheval de commande s'appelait Tawney; il était monté par M. Everett, le jockey de Thomas Panto \ qui avait pour mission de régler l'allure.
« Un groom, en velour.- jse, galopait devant la voiture, pour frayer le chemin.
« Le groom, assis sur i'essieu de la voiture, portait une casaque de satin jaune, une toque de velours noir et des bas de soie rouge; les cavaliers étaient vêtus de casaques de satin bleu, de culottes de peau de daim, de toques de velours noir et de bas de soie blanche. » '
plus tard — quand il en racheta le droit à la Comédie-Française — la suppression, sur la scène, des banquettes où venaient se pavaner les petits-maîtres, au grand désespoir des véritables amateurs de spectacles. En Angleterre, il avait acheté et fait courir le célèbre Gimcrack, imité en cela bientôt après par le duc de Lauzun, avec Taster (par Sweepstakes) et Patrician (par Matchem).
Si hostile aux courses que fût Louis XVI, il ne put, cependant, résister au courant des idées nouvelles.
Nombreux étaient les Français qui, à l'exemple du comte de Lauraguais, avaient visité les champs de courses de l'Angleterre. Trop nombreux même, aux dires de lord Carlisle, qui se plaignait « de l'invasion de Newmarket par les Français », et, surtout, du célèbre sportsman, Hugo Meynell, qui souhaitait — la guerre de Sept ans avait pris fm en 1763 — que « la paix fût bientôt rompue, afm de pouvoir se retrouver à nouveau confortablement entre soi, grâce à la guerre! »
L'organisation des courses et les merveilleux résultats obtenus en élevage par nos voisins d'Outre-Manche avaient non seulement enthousiasmé nos compatriotes, mais encore leur avait donné à penser, n'en déplût à Louis XVL