CHAPITRE XX
Le prix de Diane et le prix du Premier Pas. — Les progrès accomplis en dix ans. — Courses à Bordeaux, Alençon et Rouen. — Le Derby Continental, à Gand. — Nativa, Renonce, Prospéra, Karagheiise, Drutnmer, Mam'zelle Amanda. — Jenny, Annetta, Nautilus (suite). — L'écurie Lafont-Féline. ■ — L'Omnium est gagné par une pouliche de 2 ans. — Le Royal Hunt Cup, les New-Stakes et le Great Ebor Handicap. — Importation de Nuncio.
En 1843, se dispute pour la première fois, à Chantilly, l'avantveille du prix du Jockey-Club, le Prix de Diane ou « French Oaks », pour pouliches de 3 ans. Distance, 2.100 mètres. La valeur du prix était de 6.000 francs, faits moitié par le Ministère de l'Agriculture et du Commerce, et moitié par souscriptions particulières. Une décharge de 1 kil. 1/2 était accordée aux pouliches qui étaient engagées dans le prix du Jockey-Club. Par ce moyen on voulait, sans doute, à une époque où les engagements étaient encore peu nombreux, augmenter ceux du Derby français. Étant donné l'extrême rapprochement de ces deux épreuves, il eût été plus logique de retourner la proposition et d'accorder cet avantage.de poids, dans le prix du Jockey-Club, aux pouliches ayant couru dans le prix de Diane. Quoi qu'il en soit, cette décharge ne sera supprimée qu'en 1855, quand l'allocation sera définitivement fournie par la Société d'Encouragement.
De nos jours, le prix de Diane est un événement sportif. Il n'en était pas ainsi à l'origine et l'inauguration en laissa le public tellement indifférent que c'est à peine si l'on reconnut trois dames dans les tribunes, une douzaine de sportsmen au pesage et une seule « honne » dans sa calèche, sur la pelouse (1).
(1 ) C'était Mlle Ozy, des Variétés, qui faillit être victime d'un grave accident, que Paris-Élégant rapporte en ces termes quelque peu ironiques : « Le cocher étant descendu de son siège pour voir les coureurs de plus près, les chevaux se sont emportés du côté de la pièce d'eau... et ils se sont arrêtés au bord. On en a été quitte pour la peur, et Mlle Ozy s'est évanouie dans une pose gracieuse et sans changer de couleur. »
Le premier prix de Diane échappa à la favorite, qui eut l'excuse d'une tentative de dérobade, provoquée par la rupture d'une des etrivières de son jockey. Cette épreuve a toujours passé, d'ailleurs, pour la course à surprises par excellence, en raison de l'époque printanière à laquelle ce prix se dispute, époque où les pouliches sont plus ou moins facilement en chaleur, ce qui paralyse leurs moyens. Il est rare, cependant, que la gagnante — même imprévue — n'ait pas confirmé, par la suite, la qualité dont elle avait fait preuve ce jour-là, et, si le nombre est grand des favorites qui y ont échoué, nombreuses aussi sont celles qui en sont sorties victorieuses (1).
A ce même meeting de printemps de Chantilly, se disputa également, pour la première fois, le prix du Premier Pas, pour chevaux de deux ans (2), qui revint à la fameuse Lanterne, dont nous reparlerons à la fm du présent chapitre.
Dix ?ns après sa fondation, la Société d'Encouragement — à qui ne manquèrent, cependant, ni les entraves ni les obstructions de toute sorte — pouvait être fière du chemin parcouru.
(1) Trois pouliches seulement ont réussi le double event des prix de Diane et du Jockey-Club {Lanterne, 1844; Jouvence, 1853; La Toucques, 1863); et quatre, celui du prix de Diane et du Grand Prix {Sornette, 1870; Nubienne, 1879; .Semendria, 1900; Kizil-Kourgan, 1902).
Aucune n'a cueilli la triple couronne, Diane-Jockey-Club-Grand Prix. La seule qui en ait approché, est La Toucques, qui fut battue par The Ranger dans le premier Grand Prix. L'usage se perd de plus en plus d'ailleurs de faire disputer le Derby à la gagnante du prix de Diane, que l'on réserve de préférence pour la grande épreuve de Longchamp, et, durant ces trente dernières années, nous ne relevons guère que les noms de Clyde (1905) et Uràon (1909), qui y prirent la seconde place derrière Finasseur et Négofol.
Aucune, non plus, n'a remporté, à trois ans, le prix du Conseil Municipal :, La Camargo, la seule qui l'ait gagné, n'y a triomphé qu'à quatre et cinq ans.
Le prix Royal-Oak est revenu quatre fois à l'héroïne du prix de Diane, avec La Toucques (1863), Bavarde (1887), Clyde (1905) et Médéah (1908).
Depuis son origine, le prix de Diane n'a donné lieu qu'à deux dead-heat : entre Destinée, à M. A. Aumont, battant, à la seconde épreuve, Perla, à M. A. Lupin, en 1874; et, l'année suivante, entre Tyrolienne, à M. L. Delâtre, battant ensuite Almanza, également à M. A. Lupin.
L'allocation du prix de Diane, qui était, au début, de 6.000 francs, a été réduite à 3.000, en 1847, puis élevée successivement : à 4.000, en 1855: 5.000, en 1859; 10.000, en 1863; 15.000, en 1869; 25.000, en 1877; 30.00 , en 1883; 40.000, en 1890; 50.000, en 1901, et 75.000, en 1913.
Actuellement, le prix de Diane s'élève, avec les entrées et forfaits, à 110.000 fr. environ pour la gagnante, plus une prime|de 8.000 fr. à l'éleveur; il est en outre, alloué 8.000 fr. à la deuxième et 4.000 fr. à la troisième.
(2) Cette épreuve se courra, sauf interruption, de 1846 à 1853, jusqu'en 1865 inclusivement. Elle sera alors supprimée, les jeunes chevaux ne débutant plus qu'à l'automne, dans les Critériums de Chantilly. En 1872, le prix du Premier Pas, restauré au meeting de Caen, jouira pendant vingt ans du prestige de marquer, le l»"" août, la date du début des chevaix de deux ans.
Depuis que ces débuts ont lieu dans la région parisienne, il a perdu toute signification et toute importance.
V Illustration, qui vient de paraître (avril 1843), se faisant l'écho des progrès réalisés, écrit, au sujet de la réouverture du Champ-de- Mars :
« Le mérite des Courses est aujourd'hui un fait accompli; elles ne sont plus simplement un plaisir, elles représentent un intérêt national. Depuis dix ans, elles ont pris un caractère décidé d'utilité publique. Depuis dix ans, il s'est créé des éleveurs et des chevaux. Chaque année, les produits ont gagné en beauté et en vitesse, et les améliorations sont dues à l'heureuse influence des Courses. Un fait incontestable, c'est que les vainqueurs du Champ-de- Mars et de Chantilly sont plus propres à la reproduction que les chevaux fainéants. On peut espérer, on doit même compter qu'ils transmettront leurs qualités' à leurs produits.
« Un grand pas a été fait. Il y a quelques années à peine, deux ou trois chevaux au plus paraissaient au poteau de départ. Que de courses à un seul cheval n'avons-nous pas vues!... Dimanche, plus de trente chevaux disputeront quatre courses!
« Les courses de la Société d'Encouragement comptent déjà dix années d'existence, dix années de progrès incontestables.
« N'est-ce pas une œuvre nationale que de prétendre affranchir un jour son pays du tribut chevalin qu'il paie à l'étranger? (1) Longtemps les esprits forts, plus jaloux qu'incrédules, ont affecté de traiter avec légèreté les projets et les Courses de la Société d'Encouragement. Il lui a fallu dix ans de sacrifices et d'efforts pour ouvrir les yeux à ces aveugles volontaires. Aujourd'hui elle a rallié à ses idées tous les facteurs propres à l'élève du cheval. Bien mieux, elle a converti — quelle victoire! — l'Administration des Haras elle-même, qui admet enfin la supériorité du pur sang!
« Les préjugés disparaissent. La maigreur des chevaux de courses cesse d'être critiquée. On commence à savoir qu'ils ne sont ni exténués, ni tués par le régime de l'entraînement.
• « Les chevaux savamment entraînés dépouillent la graisse inutile qui paralysait le jeu des muscles et de la respiration et qui gênait leur vitesse. Plus tard, rentrés dans la vie privée, affectés à la reproduction, ils acquièrent cet embonpoint que l'on considère quelquefois comme un signe de force et de beauté et qui n'est, en réalité, que l'enseigne de la fainéantise! »
Si nous avons cité ces lignes dans toute la saveur de leur style ingénu, c'est pour montrer, une fois de plus, contre quels préjugés et quelles sottises — sans parler de la mauvaise foi — la Société d'Encouragement eut toujours à lutter.
V Illustration se félicite aussi que « le prix extraordinaire de 3.000 francs contienne que le cheval arrivé second recevra la moitié des entrées, sans quoi Nautilus aurait fait walk-over. C'est ainsi que, dans le Cadran, Annetta a couru seule, parce qu'il n'y avait rien pour le second ».
(1) Cinq ans ne se seront pas écoulés que déjà, en 1848, on n'importait plus pour la remonte de la cavalerie, que 16.594 chevaux, d'une valeur totale de 5.450.000 francs, alors qu'en 1842, on en importait encore plus du double, pour 11.360.000 francs. (Marquis de Barbextaxe : Communication a,u 6^ Congrès international d'Agriculture, Paris, 1900.)
Bordeaux, Alençon, Rouen et Gand entrent dans le mouvement sportif qui, chaque année, gagne de plus en plus la province et ouvre de nouveaux hippodromes.
A Bordeaux, les courses dataient de 1829, mais elles ne prennent une importance et une régularité qui n'ont cessé de croître que du jour où le Club Bordelais, sous l'impulsion énergique et éclairée de M. Ferdinand Régis, fonda une Société de courses et créa l'hippodrome de Bouscat. Le Derby du Midi date de 1851 et la Poule des Produits de 1854. Ces deux épreuves, aujourd'hui classiques dans la région, ont assuré le succès des réunions de Bordeaux, qui sont devenues les plus importantes de province.
Les courses de Rouen disparurent en 1848, pour reparaître plus tard. Elle jouirent quelque temps d'une certaine vogue, avec le prix de la Ville, handicap doté d'une allocation de 6.000 francs, une des plus riches épreuves régionales de l'époque.
De même, le Handicap de 4.000 francs, couru à Alençon, attirera souvent des champs fournis.
Mais autrement intéressant pour nos éleveurs a été le Derby Continental (3.000 fr., 3.200 mètres, pour chevaux de 3 ans de tous pays) créé cette année même, à Gand, où les Courses existaient depuis 1838. Jusqu'à la guerre de 1870, cette épreuve fut remportée presque sans interruption par des chevaux français, et non des moindres, comme le prouvent les noms, que nous relevons sur la liste des gagnants, de Fitz-Emilius, Aguila, Fitz-Gladiator, Mlle de Chantilly, Black Prince, Comtesse, etc.
C'est encore une pouliche, Nativa (Royal-Oak et Naïad), qui vient en tête des trois ans. Elle provenait de l'écurie de lordSeymour et appartenait au prince Marc de Beauvau, un nouveau venu sur le turf, où, pendant dix-huit ans, il allait occuper une place prépondérante.
Nativa était l'héroïne de la campagne de deux ans. Pour sa rentrée, elle enlève facilement le prix de Diane sur un champ de cinq partants, à Maria et à la grande favorite Mam'zelle Amanda* Puis elle confirme ce succès en battant tous les meilleurs produits de sa génération, soit dans le prix de la Ville de Rouen (3.000 fr.) et le Grand Saint-Léger, soit dans le prix d'Arrondissement ou les deux prix Principaux, à la réunion d'automne du Champ-de-Mars (1).
Le prix du Jockey-Club donne lieu à un dead-heat entre l'extrême outsider Renonce (Y. Emilius et Miss Tandem), à M. Célestin de Pontalba, coté à 60/1 , et Prospero (Royal George et Princesse Edwiss),
(1) Au haras, Nativa donnera : Nat, Nancy, Naphta, Chevrette, etc.
à Th. Carter, devant Karagheuse, Mam''zelle Amanda et six autres, parmi lesquels la favorite Coqueluche.
Les deux propriétaires auraient pu partager le prix, qui se montait à 20.000 francs, mais ils préférèrent recourir, d'autant plus que le gagnant devait recevoir, en plus du prix, « un jeu de dominos en vermeil et pointes en perles fines, ayant appartenu à la reine Marie- Antoinette (1) ».
A la seconde épreuve, Renonce l'emporta facilement, et quelques joursplus tard, à Versailles, il battit à nouveau Karagheuse, dans un pari particulier de 4.000 francs.
Karagheuse (Royal-Oak et Ada), à M. F. Sabathier, était le propre frère de Poetess. Il avait à son actif les Foal Stakes (Poule de 500 fr.), après quoi, il s'en fut à Boulogne-sur-Mer cueillir le prix du comte de Paris et la Coupe d'Or, d'une valeur de 3.000 francs.
Drummer (Langar et Hornet), à Th. Carter — qui aura une brillante carrière par la suite — doit se contenter du prix d'arrondissement à Paris, cependant que son camarade Governor (Royal-Oak et Lyaia) enlève la Poule des Produits et le prix de la Société, à Versailles.
Enfin, Manizelle Amanda (Royal-Oak et Weeper), au comte de Cambis, avait dû les préférences du ring dans le prix de Diane — où, comme on l'a vu, elle n'avait pu prendre que la troisième place, par suite, peut-être, de la rupture d'une des étrivières de son jockey Edwards — à sa victoire dans le prix du Printemps, à Paris, sur Karagheuse et Drummer. Non placée ensuite dans le prix du Jockey- Club, on ne lui trouve plus qu'un modeste succès, à Versailles, dans le prix du Ministère du Commerce.
Le prince de Beauvau est également heureux avec la vieille Jenny, qu'il avait achetée, comme Nativa, à la hquidation de l'écurie de lord Seymour. Elle remporte d'abord deux Prix Royaux à Aurillac et à Nantes, puis elle triomphe d'Annetta et de trois autres adversaires dans le Grand Prix Royal du Champ-de-Mars.
Un de ses autres chevaux, i^as/z, enlève la Bourse de 800 francs et le prix de Nemours, à Chantilly, et un prix Principal, à Nantes.
Annetta fait d'abord walk-over dans le prix du Cadran, elle succombe contre Marengo, à M. J. Rivière— qui avait déjà remporté le Prix Royal, à Bordeaux — dans le prix des Pavillons, puis elle gagne le prix de l'Administration des Haras (5.000 fr.) à Chantilly; ses deux autres sorties sont, comme nous l'avons vu, des défaites.
Nautilus s'adjuge le prix Extraordinaire et celui du duc d'Orléans, à Paris; — Muse, le prix Royal (6.000 fr.); — Adolphus, le prix des Haras Royaux (4.000), à Chantilly; — et Baie-Brune, le prix Principal (3.000 fr.), à Tarbes, dans lequel elle porte les couleurs de
(1) Stern (Jean). Les Courses de Chantilly sous la monarchie de Juillet (Paris, 1913)
M. Lafont-Féline, dont l'écurie est appelée à jouer un rôle important dans le Sud-Ouest.
Une pouliche de deux ans se détache sur le lot des jeunes, par une performance unique dans l'histoire du turf français. Lanterne, après avoir remporté le prix du Premier Pas et la Poule de Juin, enlevait, en effet, l'Omnium (2.400 mètres) sur Governor, 3 ans, 51 kilos, et quatre autres. Elle portait 37 kilos.
Fatiguée par la course très dure qu'elle fournit en la circonstance, elle succomba, quelques jours plus tard, dans le prix du comte de Paris, contre Siclo, qui venait de gagner le Critérium de 2® classe. Nous la reverrons, à trois ans, confirmer sa haute qualité par des victoires plus brillantes encore que celle de l'Omnium.
Les Chantilly Forest Stakes étaient revenus à Cavatine, et le Critérium de 1^6 classe à Conjecture battant, entre autres, Commodore Napier.
En Angleterre, on peut rappeler la création de quelques épreuves intéressantes, comme le Royal Hunt Cup et lesNew Stakes (pour 2 ans) , à Ascot; le Great Ehor Handicap et les Great Yorkshire Stakes (pour 3 ans), à York. .
Les chevaux français qui y ont triomphé sont : Amandier (Royal Hunt Cup, 1893), Océanie (New Stakes, 1879) et Ossian (Great Yorkshire Stakes, 1883).
L'Administration des Haras avait acheté 7.875 francs l'étalon Nuncio (Plenipotentiary et Allez-y), né en 1843, qui produira Black Prince, First Born, Comtesse (présumée), Nuncia, Liouba, etc.