Sociélcs diverses
La saison commence par la réunion de Bordeaux; puis viennent Paris, Chantilly et Versailles. Après quoi, jusqu'à la reprise des courses d'automne à Chantilly et finalement à Paris, c'est en province que le sport émigré. Pendant l'été, on ne compte pas moins de 27 réunions, offrant 60 journées de courses, avec 150 prix, s' élevant à 232.100 francs (1).
Certes, les courses, en province surtout, ne sont pas encore ce qu'elles sont devenues. Pour corser les programmes, on est obligé d'avoir recours aux épreuves de toute nature : courses de barrières, au trot, à l'amble, pour chevaux attelés par paire, pour chevaux de chasse, pour chevaux appartenant aux cultivateurs de la région et montés par eux-mêmes ou par leurs amis, pour chevaux de la race locale ou nés dans la circonscription, pour poneys montés par des enfants. ACaen,Rouen et Boulogne-sur-Mer, certaines épreuves sont ouvertes aux chevaux résidant en Angleterre, auxquels est imposée une surcharge élevée, à moins qu'ils ne soient à réclamer pour un prix déterminé d'avance.
L'allocation est également de toute nature; elle varie de 500 à 3.000 francs (les prix de 4.000 fr. sont rares, l'épreuve la plus richement dotée est le handicap de 6.000 fr. à Rouen). Il est certains prix qui ne comportent que de modestes objets : couteaux de chasse, cravaches ou vases de porcelaine. Sur bien des hippodromes, on organise, à la fin de la réunion — autant comme spectacle que pour donner une fiche de consolation aux concurrents malheureux — des courses dont l'allocation est fournie par une collecte faite sur place. Inutile d'ajouter que la générosité des spectateurs est des plus limitées et que ces quêtes ne produisent jamais que quelques louis.
Les parcours sont presque toujours longs et en partie liée.
Quantité de prix, et non des moins importants, stipulaient alors dans leurs conditions — clause aujourd'hui abolie — un nombre miniumm d'engagements, voire de partants, ou « pas de course ». Aussi arrive-t-il assez souvent que, faute d'engagements suffisants, certains prix ne sont pas courus. Et la chose ne se passera pas qu'en province; il en sera de même, pour certaines grandes épreuves classiques, à Paris et à Chantilly, et c'est pour cette raison que fut annulée, en 1843 et 1845, la Poule d'Essai.
Mais ce ne sont là que de petites taches dans un superbe ensemble.
L'année 1844 avait vu la création du Prix de la Ville de Paris, 6.000 francs, offerts par le Conseil municipal, pour chevaux de 3 ans et au-dessus, nés en France ou en Belgique. Cette épreuve, qui se
(l) Les principales sont, dans l'ordre où elles se présentent au calendrier hippique : Bordeaux, 4 journées, 7 courses, 17.000 francs; — Toulouse, 5 j., 9 c, 15.900 fr.; — Caen, 4 j., 10 c, 22.700 fr. ; — Nantes, 3 j., 10 c, 18.400 fr.; — Tarbes, 6 j. , 1 5 c. , 1 7 000 fr. ; — Boulogne-sur-Mer, 2 j. , 9 c , 1 2 000 fr. ; — Pompadour, 3 j., 7 c, 17.200 f r. ; — Rouen, 2 j., 11 c, 11.400 francs.
disputait à la réunion de printemps du Champ-de-Mars, jouira de la plus grande vogue, en raison de l'importance de son allocation, jusqu'à la création du Grand Prix de Paris, en 1863, où elle sera supprimée et remplacée par le prix de Lutèce actuel.
Les courses de Poitiers, inaugurées au printemps, ne durèrent que quelques années. Reprises un peu plus tard, elles furent toujours des plus modestes.
Poitiers avait été cependant un de nos premiers centres hippiques, et des courses y avaient été instituées par l'arrêté du 27 mars 1829. Six prix offerts par l'État se montaient à 5.400 francs, somme qui était alors à considérer. Mais bien que le Poitou fût renommé pour sa production chevaline, les éleveurs ne mirent pas plus d'empressement que n'en avaient montré ceux des autres régions de la France, et cette tentative n'avait pas eu de lendemain.
Le Derby d'Epsom de 1844 est célèbre pour avoir donné lieu à un scandale qui eut un retentissement énorme, le gagnant hunning Rein ayant été disqualifié comme étant un cheval de 4 ans, du nom de Macchabeus, et le prix attribué au deuxième, Orlando, au colonel Peel(l).
(1) Au moment de sa disqualification, ce Running Rein avait déjà toute une histoire, que M.René Riondet a rappelée dernièrement dans La Vie au grand air,
II avait débuté victorieusement, l'automne précédent, à Newmarket, battant la favorite Crinoline, au duc de Rutland. Il appartenait alors à un joueur enragé, nommé Goodman, qui avait réalisé un fort bénéfice sur son poulain, à la cote de 10/1. Mais dès cette première apparition de Running Rein, des soupçons s'éveillèrent sur son identité, tant son apparence était celle d'un cheval à la fin de sa troisième année. Lord Rutland déposa donc une réclamation, mais l'enquête fut abandonnée, le lad qui avait soigné Running Rein pendant les huit mois qui suivirent sa naissance, l'ayant formellement reconnu.
Le rejet de la réclamation de lord Rutland n'ébranla pas la conviction de certains sportsmen, entre autres de lord George Bentinck, qui résolurent de consacrer leurs elTorts à la découverte de la véritable identité du poulain.
Entre temps, Goodman vendit Running Rein à un gros marchand de grains d'Epsom, nommé A. Wood, auquel il devait une forte somme. Le prix comprenait la remise de la dette et 5.000 francs d'argent liquide, mais il était convenu que le poulain restait sous la direction de Goodman et de son entraîneur Smith.
La préparation de Running Rein en vue du Derby se poursuit normalement, et son ento;:rage escompte à tel point sa victoire, que sa cote tombe à 10/i. Mais quelques jours avant la course, sa qualification est à nouveau remise en question, par une réclamation prétendant qu'il est âgé de quatre ans; une réclamation similaire est déposée contre un autre concurrent, Leander, à M. Litchwall. Les commissaires décident de laisser courir les deux chevaux, réservant l'allocation et les paris, en cas de victoire de l'un ou de l'autre, jusqu'à ce que les justifications complètes aient été établies.
Le champ comprenait 28 chevaux, dont le favori TheUgWy Bucft, vainqueur
Orlando (Touchstone-Vultur) ne courut qu'à trois ans, remportant dix courses sur les onze qu'il disputa, se montant au chiffre énorme de 263.871 fr. 50.
Il intéresse tout particulièrement notre élevage comme étant le père de Trumpeter (père de Plutus, père de Flageolet), de Marsyas (père de George Frederick, père de Frontin) et à.' Impérieuse (mère de Deliane et d'Ermeline).
Deux autres chevaux, dont la descendance jouera chez nous un rôle considérable, sont à signaler parmi les trois ans anglais : le premier est Faugh-a-Ballagh (Sir Herculus et Guiccioli), propre frère de Irish Birdcatcher, et père de la célèbre Fille-de-VAir; il remporta le
des Deux mille Guinées, Ratan, gagnant des Criterion Stakes, à 2 ans, et les deux représentants du colonel Peel, Orlando et lonian.
La course peut se résumer en quelques mots. Leander mène jusqu'à l'entrée de la ligne droite, où Running Rein l'approche de si près qu'il lui porte à une jambe de derrière une atteinte tellement grave que Leander est obligé de s'arrêter et que le soir même on l'abattait. Le poulain de Wood file alors au poteau, qu'il passe avec 3/4 de longueur d'avance sur Oriando,qu'/onian suit à deux longueurs, précédant de peu Bay Momus.
Le colonel Peel fait alors opposition au paiement du prix et porte l'affaire devant la Cour de l'Échiquier. Le dossier présenté par lui ne laisse subsisteraucun doute : le poulain qui a couru sous le nom de Running Rein est un cheval de 4 ans, nommé Macchabeus (Gladiator et une fille de Capiscum), et la substitution a été opérée par Goodman, le 21 septembre 1842, lors du transfert du cheval de Siwell à Londres.
Dans la séance précédant les débats, le juge, le baron Alderson, décida que le cheval qui avait gagné le Derby sous le nom de Running Rein devrait être soumis à l'examen des vétérinaires qu'il chargerait officiellement de l'identifier. Quelle ne fut pas sa surprise, au début de l'audience suivante, d'entendre Wood déclarer que, sans qu'on l'eût prévenu, on avait fait disparaître le cheval.'
Les débats se trouvaient clôturés du coup. Après avoir mis hors de cause le malheureux Wood, qui avait acheté de bonne foi le cheval avec ses engagements, le juge terminait son résumé par ces paroles énergiques :
« Qu'il me soit permis de dire l'immense regret et le profond dégoût que cette affaire laisse dans mon esprit. L'odieuse machination, ainsi découverte, nous a montré des personnages d'un rang élevé s'associant et pariant avec des gens de basse classe; ces personnages sont arrivés à se laisser duper et à devenir les victimes de la fraude la plus énorme. Ils peuvent être certains qu'il en sera de même tant que des gentlemen s'associeront et parieront avec des goujats. »
A la suite de cette verte mercuriale, le jury distança Running Rein, comme convaincu d'être un cheval de quatre ans; Orlando prit la première place et reçut le montant du prix, tandis que les paris étaient réglés en conséquence. C'était une perte de quinze cent mille francs pour la bande Goodman.
Comme conséquence de ce jugement, le Jockey-Club distança également Running Rein de la course qu'il avait gagnée à deux ans, et l'attribua à Crinoline. La décision du Jockey-Club portait en même temps « que des remerciements sont spécialement dus et présentement offerts à lord George Bentinck pour l'énergie, la persévérance et l'habileté dont il a fait preuve en découvrant, en démasquant et en déjouant ces fraudes atroces. »
La reconnaissance des sportsmen ne s'arrêta pas à cette démonstration flatteuse, et elle offrit, par souscription, à lord Bentinck, une magnifique pièce d'argenterie, en remerciement de sa conduite.
En ce qui concerne Leander, l'examen de son cadavre ayant démontré qu'il était, lui aussi, âgé de quatre ans, le Jockey-Club n'hésita pas à sévir, et son propriétaire fut disqualifié à vie.
Saint-Léger, le Grand Duke Michael Stakes, le Cesarewitch et un match de 25.000 francs; — le second est The Emperor (Defence et Reveller's mare), qui sera le véritable père — parmi les trois étalons qui se disputeront sa paternité — du fameux Monarque.
On doit noter encore une jument de 5 ans, Eusehia (Emilius et Manzel Wurzel), qui fut importée, cette même année, par le comte de Cambis, pour le Haras royal de Meudon, à laquelle se rattachent, entre autres, deux chevaux remarquables, Orphelin et Mortemer (1).
Enfin, ne quittons pas l'Angleterre, sans rappeler, à titre de curiosité, que le jockey qui montait Red Dear, le gagnant du Chester Cup, ne pesait, selle comprise, que 4 stones (25 kilos 1/2).
Ce n'est qu'en 1860 que le poids minimum autorisé par le Jockey- Club de Newmarket fut fixé à 5 st. 7 Ibs (35 kilos).
(1) Eusebia, qui mourut en 1864, est la mère de :
Echelle, mère ^'Orphelin, père de Revigny, Montargis, Reine- Satory, Richelieu et Bariolette, mère de Bariolet);
Roy al-Quand- Même, gagnant de plus de 80.000 francs; Comtesse, mère de Néméa et de Mortemer; Liouba, mère de Le Mandarin et Marengo; Royallieu.
■Saba (mère de