CHAPITRE XXX
Aspect des courses d'autrefois. — Arrêté du 17 février. — Première victoire d'un cheval français en Angleterre. — \Jouvence, Fitz-Gladiator, Moustique et Roy al-Quand- Même. — ■ Échelle, Hervine, Porthos et Trust (suite). — Reprise des courses de Chantilly par la Société d'Encouragement. — Création du prix de l'Empereur et du Grand Critérium, à Chantilly, et de la Poule des Produits, à Bordeaux. — Apparition des couleurs de MM. H. Delamarre et C.-J. Lefèvre. — Mort de Poetess. — Importation des poulinières Payment, Fraudulent, Refraction et Maid of Mona, et des étalons Lanercost, Elthiron et Womersley. — • Le Liricolnshire Handicap. — West Australian et Rataplan. — En Amérique, Lexington.
On se rend difficilement compte aujourd'hui, devant la foule qui, le dimanche, s'écrase à Longchamp ou à Auteuil, devant les guichets du Pari-Mutuel, du calme et de la bonne tenue des réunions d'autrefois.
C'est qu'alors le public du pesage était moins mêlé et que la passion du jeu n'avait pas encore tourné toutes les têtes.
Voici comment, vingt années après la fondation de la Société d'Encouragement, s'exprimait à ce sujet un écrivain alors apprécié, M. Achille Vaulabelle :
« En Angleterre, une course remue toute la population d'un comté ; en France, c'est à peine si une solennité de ce genre réunit une partie des habitants de la ville où elle a lieu. En Angleterre, les courses sont une institution nationale que soutient le public et dont il fait largement et volontairement les frais; chez nous, les courses ont lieu par ordre et la dépense en est prise sur les fonds de l'État (1). Une seule course en Angleterre suffit pour élever ou détruire des fortunes; en France, c'est à peine si, en dehors des membres du
(1) L'auteur commet ici une erreur technique, qui n'enlève rien d'ailleurs à la vérité de son tableau.
Jockey-Club (qui ne se ruinent pas eux-mêmes, quoiqu'ils disent), de rares parieurs échangent de rares pièces de cinq francs... Une course, chez nous, n'est, en quelque sorte, qu'un lieu de promenade; la masse des assistants y est calme, presque indifïérente à Paris, quelques rafraîchissements pris dans l'intervalle de chaque lutte; en province, quelques divertissements peu coûteux le soir: voilà toutes les dépenses que fait naître chez nous ce genre de spectacle... Mais c'est précisément cette absence de toute pensée de jeu, de toute habitude de paris, qui conserve à nos courses leur caractère d'utilité. »
Que penserait aujourd'hui l'auteur de ces lignes, quand, dans une seule journée, c'est un chiffre d'affaires de 5 à 6 milhons de francs qu'enregistre le Pari Mutuel.
Deux faits, de genre différent, mais capitaux, par les résultats qui en découlèrent, marquent l'année : c'est d'abord l'arrêté du 17 février qui applique aux courses du Gouvernement le Code et le Règlement de la Société d'Encouragement ; puis, la première victoire d'un cheval français en Angleterre.
Après vingt ans de luttes, la Société d'Encouragement remporte enfin une victoire décisive sur sa vieille rivale, l'Administration des Haras : désormais plus de cette duahté d'appréciation dans les courses qui déroutait le public.
Jouvence (Sting et Currency),à M. Lupin, venait de renouveler l'exploit de Lanterne, neuf ans auparavant, en remportant successivement les prix de Diane et du Jockey-Club, quand son propriétaire l'envoya disputer la Goodwoop Cup, où, malgré ses succès de Chantilly, elle ne portait que 5 st. 8 Ibs. (35 kil. Y-j), ce qui prouve le peu de cas que les Anglais faisaient alors de nos chevaux.
De son côté, M. Aumont, n'acceptant pas pour exacte la défaite d'Herçine l'année précédente, la fit également partir dans cette épreuve. Son poids était de 45 kilos, et elle était montée, cette fois, par son jockey habituel Spreoty.
Inutile de dire que le ring anglais s'occupa peu des deux juments françaises. Ce fut entre elles, cependant, que se disputa la lutte finale. Jouvence l'emportant de peu sur son aînée.
L'effet fut considérable en France, et le Jockey-Club illumina en l'honneur de ce premier succès en Angleterre. 11 y avait quelque exagération dans cet élan de chauvinisme, car, si la pouliche de M. Lupin était née de ce côté du détroit, ses père et mère étaient anglais, et elle portait presque le poids le plus léger qu'ait jamais porté le vainqueur de la Goodwoop Cup.
Cette victoire n'en eut pas moins une très grande répercussion dans le monde de nos éleveurs, à qui elle donna confiance en la valeur de leurs produits, et leur émulation s'en accrut.
Enhardi par le succès, M. Lupin h'hésita pas, à la réunion d'au-
tome, à Epsom, à faire courir — ce qui ne s'était jamais vu — un cheval de 2 ans, Benvenuto, né en France; de son côté, M. Aumont fit partir Hermine dans le Gambridgeshire, mais elle n'y joua aucun rôle.
Jouvence, qui, au printemps, était déjà arrivée troisième dans le City and Suburban, remporta encore deux courses, à Egham, dont un Queen's Plate. Mais elle laissa sa forme dans ce déplacement, et, par la suite, elle succomba contre deux poulains à M. Aumont qui n'avaient joué aucun rôle dans le prix du Jockey-Club.
C'est ainsi que, dans le Derby Continental de Gand, elle ne put rendre 6 livres à Fitz-Gladiator, et que, dans le prix de l'Empereur, à Chantilly, que remporta Roy al-Quand- Même, elle dut se contenter de la troisième place, derrière Hermine.
Fitz-Gladiator (Gladiator et Zarah) cueillit ensuite le Grand Saint- Léger de Moulins et le prix du Ministère à Blois, dans lesquels il n'eut rien à battre. Entre temps, à Orléans, il succomba d'une encolure contre le médiocre Zeste, à qui il rendait 10 livres. Il ne disputa que ces quatre épreuves et ne reparut plus qu'une seule fois en public, à quatre ans.
Nous reverrons son camarade Roy al-Quand- Même (Gigès et Eusébia), à 4 ans, où il se couvrira de gloire.
Un autre trois ans qui fit preuve d'une très réelle qualité, est Moustique (Sting et Essler), au comte d'Hédouville, gagnant de six courses, dont le prix du Printemps, la Poule d'Essai et l'Omnium; il s'était placé troisième dans le Derby de Chantilly.
En province, on peut citer Sans-Façon (Morok et Symmetry), à M. Middletich, vainqueur du Derby du Midi, à Bordeaux, et Bohémienne, au baron de Nexon, gagnante d'une dizaine de courses.
La palme, parmi les vétérans, revient à Échelle, qui gagne 40.000 fr., avec le prix des Haras, à Chantilly, cinq prix Impériaux de 4.000 fr., en province, et le Grand Prix Impérial de 14.000, à Paris.
Puis viennent, également à M. Aumont : Aguila, 6 courses et 26.500 francs, dont le prix de la Ville de Paris et le prix Impérial, à l'automne, tous deux de 6.000 francs; — Mirka, 9 courses et 23.000 fr.; — Porthos, 4 courses, dont le prix des Pavillons, de 5.000 fr. ; — Hermine, 2 courses.
Le prix du Cadran avait été pour Trust (Nuncio et Loïsa), 4 ans, à Mme Latache de Fay, qui compte cinq autres victoires.
En province, Aramis, 4 ans, au comte de Coislin, et Gogo, 5 ans, au baron d'Etchegoyen, gagnent, chacun, une demi-douzaine de courses, se montant à 15.000 francs.
Le héros de 2 ans est Celehrity, à Th. Carter, qui remporte d'abord le prix de l'Oise, à Chantilly, pour chevaux de tout âge, sur
2.200 mètres; vendu ensuite à M. Reiset, il succombe, dans le deuxième Critérium, contre Ravières, à Mme Latache de Fay, qui avait déjà gagné le prix du Premier Pas, puis il termine la campagne en enlevant le Grand Critérium, 3.000 francs, qui venait d'être créé et qui se disputait alors à Chantilly (1).
Le meeting d'automne de Chantilly s'était également enrichi d'une très intéressante et importante épreuve internationale pour chevaux de 3 ans et au-dessus, dé tous pays, le prix de l" Empereur, doté d'une allocation de 10.000 francs, offerte par le souverain. Une épreuve de cette importance était rare alors, et, dès l'année suivante, des chevaux comme Fisherman et Saunterer n'hésiteront pas à traverser le détroit pour venir la disputer; cette première fois, elle fut remportée, comme nous l'avons dit, par Roy al-Quand- Même .
Le prix de l'Empereur a été supprimé en 1864 et remplacé par le prix de Chantilly actuel.
Ce brusque développement donné à la réunion de Chantilly tenait à ce que la Société d'Encouragement y avait enfin ses coudées franches; elle venait, en effet, de prendre à bail, pour neuf ans, la pelouse, les pavillons et les allées de la forêt, moyennant une annuité de 4.000 francs (2). Jusqu'alors, les courses bien que données par la Société, y avaient été organisées par la Municipalité, à ses frais et risques.
Avec la nouvelle période d'exploitation quicommençait,les courses allaient prendre une extension que la mauvaise organisation des services paralysait plus ou moins.
C'est de ce moment que Chantilly devint le centre d'entraînement à peu près général des écuries parisiennes, comme le Newmarket français. Dans la petite bourgade morte, va se créer une seconde ville anglaise des plus prospères, et l'agglomération devint telle, par la suite, que nombre d'entraîneurs durent s'installer aux environs, à Gouvieux, La Morlaye, Vineuil et jusqu'à Compiègne, transformant toute la région en un vaste champ d'entraînement.
Chantilly conservera cette sorte de monopole jusqu'à la fin du xix^ siècle, où les environs de Saint-Germain, les terrains d'Achères et de Maisons-Laffltte, avec les allées d'entraînement de la forêt, attireront à leur tour certains entraîneurs, principalement d'obstacles.
(1) Lor.3 de la création de l'hippodrome de Longchamp, en 1857, cette épreuve y sera transférée à l'une des journées du meeting d'automne. Ce n'est qu'en 1911, qu'elle sera inscrite à la dernière journée, clôturant ainsi, de façon plus rationnelle, la carrière des deux ans.
Son allocation primitive de 3.000 francs a été successivement portée à 4.000 francs en 1863; 5.000, en 1865; 10.000, en 1869; 20.000, en 1890; 25.000, en 1894; 30.000, en 1900; 40.000, en 1910.
La distance, de 1.500 mètres à l'origine, a été portée à 1-600 mètres en 1864.
(2) Ce bail a été renouvelé en 1882, pour une période de cinquante années, au prix de 60.700 francs (routes, 31.000; hippodrome, 25.000; pistes, 4.700).
Au début, à Chantilly, la route de Lions, cette magnifique percée en ligne droite de 18 mètres de largeur sur 4 kilomètres de long, était la seule allée d'entraînement. La Société d'Encouragement y a ajouté successivement la route Milliard, la route du Connétable, le chemin des Aigles et, en 1890, le magnifique terrain des Aigles, d'une superficie de 220 hectares.
C'est en cette année 1853 que, le nombre des chevaux à l'entraînement étant devenu considérable, la Société d'Encouragement dut établir une réglementation pour les galops et les essais sur les terrains d'entraînement ou sur les pistes du champ de courses.
Des redevances déterminées d'avance sont imposées aux entraîneurs; le montant de ces redevances, ainsi que les droits de licence et les amendes diverses sont affectées à la Caisse de secours des Entraîneurs, Jockeys et Hommes d'écurie de chevaux de courses plates, créée en 1893.
Aux écuries anciennes viennent s'ajouter des noms appelés à jouer, tôt ou tard, un rôle considérable sur le turf, entre autres ceux de MM. Henri Delamarre et Joachim Lefèvre.
Le premier ne s'occupe encore que de courses d'obstacles et son chev dl F lyiji g Buck a l'honneur d'être le rival de l'extraordinaire Franc Picard (1). Nous aurons occasion de reparler de M. H. Delamarre, quand ses couleurs triompheront dans les grandes épreuves de plat.
Quant au second, sa cavalerie de plat est fort peu nombreuse encore, mais déjà ses couleurs — casaque et toque noires — sont représentées dans le prix de Diane, avec Caramba, dont la carrière fut des plus obscures.
(1) Bien qu'il s'agisse ici d'un steeple-cliaser, sa carrière est tellement étonnante, qu'on nous pardonnera cette incursion dans le « sport illégitime », en raison de la haute qualité de ce pur sang.
Franc Picard, ex-Ba,bouino (Royal-Oak ou Nautilus et Niobé), était né en 1847. Il était bai, de petite taille et corneur, et, comme après d'infructueux essais, à trois ans, son inaptitude absolue pour le turf avait été démontrée, son propriétaire, très découragé, l'avait fait castrer, afin de le vendre aux remontes ou comme cheval de chasse. Mais la pauvre bête payait si, peu de mine, qu'on attendit longtemps un acquéreur. M. de La Mothe finit par l'acheter, le débaptisa et sous son nouveau nom de Franc Picard, il ne tarda pas à devenir le steeple-chaser le plus populaire de France. A La Marche et à Dieppe, surtout, il était idolâtré et des ovations enthousiastes saluaient son triomphe dans le steeple-chase annuel de cette ville, créé en cette même année 1853, qu'il ne remporta pas moins de sept fois, à 6, 7, 8, 9, 10, 12 et 14 ans!...
Pendant dix années consécutives, Franc Picard — qui n'aurait pu lutter, sur n'importe quelle distance, contre le plus médiocre des chevaux de plat - — trouva dans sa qualité de pur sang une supériorité assez grande pour battre constamment, sous des surcharges impossibles, les steeple-chasers les plus éprouvés sur tous les parcours.
On rencontre peu de chevaux ayant une aptitude aussi remarquablement développée. ^
Ce n'est qu'après la guerre de 1870-1871, que M. C.-J. Lefèvre — après une longue absence du turf, auquel il n'aura fait que toucher à l'époque où nous parlons — y rentrera en triomphateur.
Notre élevage subit une grosse perte avec la mort de la célèbre Poetess, dont nous avons longuement parlé en 1841. Elle était la mère d'Herçine et son dernier produit, qui était encore yearling, n'était autre que l'illustre Monarque.
Par contre, nos studs s'enrichissent de quatre poulinières remarquables, dont la descendance était appelée à jouer un grand rôle : Payment, Fraudaient et Re fraction, importées par M. A. Lupin, et Maid oj Mena, importée par M. Aumont (1).
Des trois étalons qu'introduisit l'Administration des Haras, le vieux Lanercost (Liverpool et Othis), né en 1835, était le plus recommandable. Il avait remporté le Cambridgeshire, à 4 ans, et l'Ascot Gold Gup, à 5 ans, et il avait déjà donné War Eagle et Van Tromp, qui avait gagné plus de 300.000 francs, somme alors fort rare. En France, ses meilleurs produits seront Gouvieux, Gustave, Cosmopolite, Chevrette et Fortune.
FFomers/e2/(Birdcatcheret Anizelle),né en 1849, ne ferapas grand' chose, et l'on ne relève guère que le nom de Beauvais, dans la nombreuse progéniture d'Elthiron (Pantaloon et Phryne), né en 1846.
En Angleterre, nous avons à signaler la création du Lincolnshire Handicap, qui se dispute au début de la saison, à Lincoln, sur 1.600 mètres; c'est le premier handicap important de l'année.
Nos chevaux y ont triomphé sept fois : Benjamin (1864), Véranda (1871, prix partagé avec Vulcan), Poulet (1882), Le Nicham (1894), Oh (1906 et 1907), Long Set (1911).
(1) Payment (Slane et Receipt), née en 1848, morte en 1882, vide depuis 1872, mère de Florin (1854) et Dollar (1860).
Fraudulent (Venison et Deceitful), née en 1843, morte en 1864, avait perdu un œil par suite de maladie. Elle est la mère de :
Forêt-du-Lys (1854), mère de F leur -des -Pois, mère de Franc- Tireur; — Fleurde-Pêcher (1869), gagnante de l'Omnium; — et Finlande (1858), qui perdit un œil comme sa mère et pour la même raison, et dont nous aurons occasion de reparler.
Réfraction (Glaucus et Prism), née en 1841, mère de La Maladetta.
MaidofMona (Tory Boy et Kite),née en 1845, morte en 1865. Très prolifique, ne compte cependant qu'un seul produit remarquable. Mademoiselle de Chantilly (1854-1875), mère de :
Mademoiselle de Charolais, mère de Charivari HT, Caen, Colifichet, Café- Procope et Cayenne; — Promise, propre sœur de la précédente (1869-1891), mère de : Isménie, mère d'Achéron, Endymion, Phlégéthon; — Urgence.