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CHAPITRE XXXÏII

Vermeille. — Lion et Diamant, Miss Cath, Dame d'Honneur, Nat, Êclaireur.

— Monarque, Ronzi, Peu d'Espoir (suite). — Vente de Técurie Aumont.

— Entrée en scène du comte Frédéric de Lagrange. — Importation d' Antonio.. — La Société d'Encouragement prend à bail la plaine de Longchamp et y aménage un magnifique hippodrome.

Une jument qui, ainsi que Miss Gladiator, aura une carrière obscure sur le turf, mais que ses succès au haras rendront célèbre, ne peut mieux faire que de cueillir trois modestes épreuves en province : c'est Vermeille, ex-Merveille (The Baron et Fair Helen). Elle était née chez M. J. Verry, mais appartenait au comte F. de Montguyon, qui la fit entraîner en Angleterre, jusqu'au prix du Jockey-Club, dans lequel elle ne joua aucun rôle (1).

Le meilleur cheval de l'année — qui aurait peut-être joué un rôle plus considérable s'il n'avait eu d'aussi mauvaises jambes, ce qui ne permit pas d'en faire ce que l'on voulait — était Lion (Ion et Miss Carohne), au prince Marc de Beauvau. Non placé dans la Poule d'Essai, il enlève ensuite de deux longueurs le prix du Jockey- Club (après, un dead-heat avec Diamant, au comte de Morny), le

(1) Vendue comme jument de selle au comte Murât, qui ne tarda pas à la réformer, elle devint la propriété de M. H. DelamarrC; à qui elle donna successivement : Vermout, Vertugadin, Vérité, Verdure (achetée 100.000 francs par M. C.-J. Lefèvre, en 1871 : mère d'Ismaël et de Versigny), Verte- Allure, mère de Verte-Bonne.

Ses descendants jouèrent un rôle considérable dans nos grandes épreuves. C'est ainsi qu'on trouve :

7 gagnants du Grand-Prix: Vermout, son fds; Boïard, son petit-fds; Fitz- Roya, Vasistas, Rueil, Ragotsky et Ténébreuse, ses arrière-petits enfants; — 5 seconds et 6 troisièmes : Perplexe, Saltéador, Saltarelle, Enguerrande, Mondaine, Polyeucte, Sycomore, Saint-Gall. Révérend, Clément et Callistrate;

6 gagnants du Jockey-Club : Boiard, Saltarelle, Sycomore, Monarque, Chêne- Royal et Ragotsky;

3 gagnants du prix de Diane : Enguerrande, Mondaine, La Jonchère, Campêche, Verte-Bonne. Mademoiselle de Sentis et Praline.

Grand Saint-Léger de Moulins, sur Miss Cath, Dame d'Honneur, etc. et, en fin de saison, le prix Spécial, à Paris.

Dame d'Honneur (The Baron et Annetta), au comte F. de Lagrange, troisième dans la Poule d'Essai, remporte ensuite le prix de Diane et le prix de la Ville de Versailles; dans le prix de Diane, elle devançait Miss Cath (Gladiator et Georgette), au prince M. de Beauvau, qui finit devant elle dans le Grand Saint-Léger et dans l'Omnium.

Cette dernière épreuve était revenue à M. Henry (Ion et Victorine), à M. H. Mosselmna, qui avait déjà remporté le prix du Trocadéro, à Paris, et le Derby Continental, à Gand.

Nat (M. Waggs et Nativa), àM. A. Aumont, avait enlevélaPoule d'Essai et la Poule des Produits, sur Éclaireur (Mr. Waggs et Lanterne), à M. Lupin, vainqueur du prix du Printemps, à Paris, puis du Grand Handicap de 6.000 francs, à Caen.

Les deux Derbys régionaux avaient été pour des pouliches; celui du Midi, à Bordeaux, pour Ruth, au comte de Coux, et celui de l'Ouest, pour Fleur-de-Lys, à M. J. Robin.

Monarque, gagne cinq courses sur les huit qu'il dispute, dont les prix du Cadran, des Pavillons et le prix Impérial de 6.000 francs, à Paris; mais, sur 3.200 mètres, à Chantilly, il succombe, en lui rendant 10 livres et le sexe, contre Ronzi, qui avait remporté précédemment le prix de la Ville de Paris et qui termina la campagne par une belle victoire dans le Grand Prix Impérial, où Peu d'Espoir, à M . Aumont, vainqueur de cinq prix gouvernementsfux, l'avait battu d'une tête à la première épreuve.

Comme l'année précédente, Monarque et Peu d'Espoir tentèrent, sans succès, la fortune en Angleterre : le premier, dans le Steward's Cup et le Goodwood Cup, où il finit troisième; le second, dans les Goodwood Stakes, qui donnèrent lieu à une terrible bousculade : sur les vingt-deux chevaux qui prirent part à la course, huit tombèrent et quatre jockeys furent grièvement blessés.

La lauréate des vétérans, en province, est Ariette, au comte A. Desmonts, qui ne remporte pas moins de douze courses, dont le Grand Prix du Midi, de 5.000 francs, à Pompadour.

Le Grand Critérium revient à Duchess, battant d'une encolure Florin et Commelles, les vainqueurs des deux Critériums de Chantilly; parmi les non placés, figure Varna, qui avait gagné le prix du Premier Pas.

Mlle de Chantilly avait enlevé le Critérium de Mouhns, puis elle avait succombé contre Commelles, dans le Deuxième Critérium.

Deux des chevaux les plus fameux du turf français, Gahrielle d'Estrées et Trocadéro, devaient naître à' Antonia (Epirus et The Ward of Cheap), née en 1851, qui venait d'être importée.

Au milieu d'octobre, une grosse rumeur vint mettre en émoi le monde des courses. On apprit, en effet, que M. Alexandre Aumont, malgré les succès répétés et retentissants qu'il remportait sur le turf, allait, une fois encore, faire une vente publique de tous ses chevaux à. l'entraînement, au TattersaU français, qui venait de se fonder (1). On était encore sous le coup de cette nouvelle, quand on apprit que cette vente sensationnelle n'aurait pas lieu, M. Aumont ayant traité à l'amiable pour l'ensemble de toute son écurie avec un seul acquéreur. La vente comprenait, entre autres chevaux. Monarque et Peu d'Espoir, 4 ans; Brutus et Mlle de Chantilly, 2 ans; M. Aumont s'interdisait, en outre, de faire courir pendant trois ans et il s'engageait, pendant ce temps, à livrer à cet acheteur tousles produits nés à Victot, sauf ceux de Herçine. De plus, son habile entraîneur Tom Jennings passait au service de l'acheteur.

Cet acheteur, dont le nom encore inconnu du monde des courses allait briller d'un éclat sans pareil, et qui entrait dans l'arène avec le plan mûrement étudié de libérer notre élevage de la servitude dans laquelle il se débattait encore; cet acheteur, qui rêvait de paraître en maître sur les champs de courses d'Epsom, de Newmarket et de Doncaster, et qui devait y cueilhr une gloire jamais plus atteinte depuis lors; cet acheteur, — à la jeune écurie de qui l'empereur Napoléon III passait pour ne pas être étranger, — n'était autre que le COMTE Frédéric de Lagrange, la plus grande figure du turf français.

Fils d'un général du Premier Empire, le comte Frédéric de Lagrange, qui était né le jour même de la bataille de Waterloo, avait été admis au Jockey-Club dès la seconde année de sa fondation, en 1835, alors qu'il n'était pas encore majeur.

Entré de bonne heure en possession d'une importante fortune — ainsi que le rappellent MM. Gibert et de Massa, dans leur Histoire du Jockey -Club, — ■ le comte de Lagrange s'adonna de bonne heure à son penchant pour les affaires industrielles, autant qu'à son goût pour les chevaux.

Sa première entreprise le mit à la tête de la poste aux chevaux de Courbevoie, qu'il exploita pendant plusieurs années.

Il forma ensuite un équipage de chasse à courre qui découpla longtemps autour de son domaine de Dangu, aussi bien que dans la forêt de Gisors. Plus tard, lorsqu'il vendit sa meute, ses deux piqueurs, La Trace et La Feuille, passèrent, avec une partie des chiens, dans la vénerie impériale.

(l) Modeste au début, cet établissement, fondé par Chéri-Salvaoor, le marchand de chevaux, au n" il de la rue de Ponthleu, où son gendre Lyon lui succéda en 1871, est celui que dirige aujourd'hui M. Chéri-Halbron.

A l'exemple du TattersaU de Londres, qui peut être considéré comme la Bourse des paris, on songea à installer le betting-room chez Chéri-Salvador. Mais l'agencement du local ne s'y prêtait guère et l'on dut y renoncer. (Voir SaXon des Courses, année 1861.)

Conseiller général de l'Eure en 1849, et, en même temps, député du Gers -- où il avait une verrerie d'un outillage considérable, — il conserva son double mandat électif jusqu'en 1870, et fut fait sénateur après le Plébiscite, six semaines avant le 4 septembre.

A l'époque qui nous occupe, il avait compris quel développement l'institution des Courses allait tirer de la fondation de l'hippodrome de Longchamp; imbu d'idées nouvelles en matière de sport et d'élevage, dont la hardiesse avait séduit l'Empereur, il entrait tout d'un coup dans la lice avec le plan bien arrêté d'aller battre les Anglais sur leurs propres hippodromes, en leur empruntant, pour cela, leurs propres armes ; il avait étudié la question et s'était rendu compte que leur supériorité tenait bien moins à leurs chevaux qu'à leurs méthodes et à leurs terrains d'entraînement, et, dès le début, il mit ses idées en pratique, en ayant deux centres d'entraînement : l'un à Royallieu, avec Henry Jennings, l'autre à Phantom Cottage, à Newmarket, avec son frère cadet Thomas (1).

Mais reportons-nous un peu en arrière, et voyons comment on en était arrivé à déserter enfin le Champ-de-Mars,

L'Empire allait, on le sait, transformer Paris. Dans le plan colossal d'agrandissements du baron Haussmann figurait l'embellissement • du Bois de Boulogne, qui devint la propriété de la Ville de Paris, le 13 juillet 1852. Des travaux considérables, qui ne s'élevèrent pas à moins de 16 milhons de francs, furent aussitôt entrepris pour sa transformation et son agrandissement, qui fut augmenté de 200 hectares (873 au heu de 676). Puis vint, en 1854, la cession de la plaine de Longchamp à la Ville de Paris.

Depuis longtemps, la Société d'Encouragement avait compris quel hippodrome défectueux était le Champ-de-Mars, combien son insuffisance nuisait au développement des courses, et la nécessité qu'une ville comme Paris eût un champ de courses digne de sa réputation. D'ailleurs, le Ministère de la Guerre revendiquait le Champ-de-Mars pour les exercices mihtaires de la garnison.

Mais où s'installer?

C'est alors, au printemps de 1854, que le comte de Morny — à

(1) Tous deux s'étaient formés, comme tant d'autres hommes de cheval consommés, à l'école de Thomas Carter, l'ancien entraîneur de lord Seymour. Après un stage à Turin, chez le prince de Carignan, Tom Jennings était entré chez M. Aumont. Il passa ensuite chez le comte de Lagrange, et prépara les chevaux les plus fameux de ce propriétaire ou de son associé, M. C-J. Lefèvre, Hospodar, Fille-de-V Air, Gladiateur, Mortemer, Reine, Charriant, Flageolet, Saint-Christophe, Veryieuil, Clémentine, Rayon d'Or, Tristan, Albion, Archiduc, etc. A la mort du comte de Lagrange, en 1883, Tom Jennings, aujourd'hui retraité, devint entraîneur public.

Sa méthode de travail différait essentiellement de celle de son frère Henry : alors que celui-ci s'ingéniait à ne pas trop pousser ses pensionnaires afin de les conserver le plus longtemps possible en condition satisfaisante, Tom Jennings, au contraire, excellait à les amener au maximum de leur forme en vu* de certaines épreuves déterminées.

183i. A FIN 1856 271

qui l'institution des courses doit une gratitude profonde pour le concours puissant et éclairé qu'il ne cessa de lui prêter, et dont nous aurons occasion de reparler, — suggéra à la Société d'Encouragement ridée d'établir un hippodrome dans la plaine de Longchamp:

L'idée fut accueillie avec enthousiasme, malgré les risques et les dépenses. Pour y faire face, le Jockey-Club avait fusionné, comme nous l'avons dit, avec le Nouveau Cercle, dit « Cercle des Moutards », et avait trouvé de suite une ressource annuelle supplémentaire de 30.000 francs avec ses cartes d'abonnement. Enfin, après de longues et difficiles négociations entamées avec la Ville de Paris, la Société d'Encouragement obtenait, le 23 mars 1856, la concession, ratifiée par décret du 17 décembre, pour cinquante ans, à dater du 1^"^ janvier 1857, de 66 hectares de terrain dans la plaine de Longchamp, moyennant un loyer annuel de 12.000 francs et à charge par elle de dépenser au moins 300.000 francs en travaux et en construction de tribunes permanentes; d'autre part, un tarif déterminait les prix d'entrée à percevoir sur l'hippodrome à toutes les réunions; enfin, la Société était obligée de consacrer intégralement à la création de prix de courses le produit net des recettes provenant de l'exploitation (1).

La plaine était alors coupée par un bras de la Seine, impraticable à la navigation, et séparée du bois par un mur de clôture et par un mamelon assez élevé au sommet duquel se trouvait l'ancien cimetière de Boulogne. On juge de l'importance des travaux qu'il fallut exécuter pour faire de ce terrain marécageux l'hippodrome actr^el.

On créa deux pistes de 30 mètres de large : une, de 2.000 mètres de long, tracée dans la plaine (moyenne piste); l'autre, de 3.000 mètres de long (grande piste), qui se développe en partie sur la pente douce qui relie la plaine au bois. La troisième piste, de 1.600 mètres de long (petite piste), fut créée dès 1 année suivante.

On juge de l'activité fébrile avec laquelle furent poussés les travaux, quand nous dirons que l'inauguration de Longchamp eut lieu un an après, le 26 avril 1857.

(1) Le chiffre minimum de 300.000 francs de travaux, s'éleva^ dès le début, à près de treize cent mille francs; depuis, avec les agrandissements successifs de l'enceinte du pelage et des tribunes, la Société d'Encouragement n'a pas dépensé moins de cinq million^ en travaux de tous genres.

Rappelons que les tribunes primitives en bois, détruites pendant la guerre de 1870-71 et reconstruites presque aussitôt, étant devenues insuffisantes avec le développement constant des courses, furent remplacées, en 1904, par les vastes tribunes en pierre actuelles.

Le bail de la Société d'Encouragement, pour l'exploitation de l'hippodrome, a été prorogé, pour cinquante nouvelles années, en 1891. (Pour les conditions, voir chapitre LXVIII.)

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