CHAPITRE XL
Le Grand Prix. — La Toucques, Dollar, The Ranger. — Souvenir, Orphelin, Gabrielle (TEstrées, Stradella (suite). — Débuts de Fille de V Air. — Première tentative d'un cheval français dans le Saint-Léger de Doncaster. — Première vente publique de yearlings. — Le Jockey. — Fondation de la Société des Steeple-Chases. — Le comte d'Aure.
L'année est marquée par un événement capital : la création du Grand Prix de Paris.
Depuis quelques années, le jeu s'était déve oppé aux: courses. Jusqu'alors, les choses se passaient discrètement, entre soi. Ce n'était pas que les parieurs fissent encore grand bruit et que le jeu s'étalât publiquement, envahissant et primant tout. Mais enfin, la fondation du Salon des Courses avait donné plus de vie, plus d'activité au betting, sur les champs de courses des Poules s'organisaient, et, dès l'hiver précédent, des paris nombreux s'étaient engagés sur les grandes épreuves à venir, notamment sur le Grand Prix, dont la création avait fait couler des flots d'encre, des deux côtés du détroit.
Les succès répétés des chevaux français en Angleterre, notamment ceux du comte de Lagrange, prouvaient les progrès considérables qu'avait réalisés l'élevage indigène. Bien que nous n'eussions encore gagné aucune épreuve classique, comme le Derby, les Oaks, les Guinées ou le Saint-Léger, ces progrès étaient tels, cependant, que nous ne craignions plus de nous mesurer à armes égales avec nos voisins. Aussi, le duc de Morny estima-t-il que rien ne serait de nature à stimuler l'émulation de nos éleveurs et à contribuer au développement de l'institution des courses comme la création d'une grande épreuve internationale, dotée d'une allocation supérieure à la plus élevée qui existât, sans compter la source de profits qu'elle serait pour Paris, par les nombreux étrangers et provinciaux qu'elle ne manquerait pas d'y attirer.
Il s'en ouvrit à la Société d'Encouragement, qui s'enthousiasma
du projet et lui promit son concours moral le plus actif, à défaut d'aide financière, ses statuts lui faisant une obligation absolue de réserver l'intégralité de ses subsides aux seuls chevaux nés en France (1).
Cet obstacle n'était pas pour embarrasser le duc de Morny qui, à force de démarches, finit par convaincre le Conseil Municipal de Paris, d'une part, et les cinq grandes Compagnies de chemins de fer, de l'autre, de l'intérêt qu'ils trouveraient à subventionner une telle épreuve. Et c'est ainsi que fut faite, par moitié, l'allocation de 100.000 francs, la plus forte qu'on connût alors, à laquelle s'ajouta, jusqu'à 1870, un objet d'art offert par l'Empereur. Sur les entrées, il était attribué 10.000 francs au second et 5.000 francs au troisième (2).
Ces difficultés d'ordre matériel vaincues, restait à fixer l'époque de cette grande manifestation sportive. Français et Anglais se mirent facilement d'accord pour la placer à une quinzaine de jours après les deux Derbys, de façon à permettre aux vainqueurs de s'y mesurer. Mais le choix du dimanche donna lieu à d'interminables discussions entrele vicomte Paul Daru, président du Comité de la Société d'Encouragement, et l'Amiral Rous, délégué du Jockey-Club anglais, et provoqua les plus vives critiques des journaux londoniens, qui prétendirent que « nous ne choisissions le dimanche que pour reprendre d'une main ce que nous offrions de l'autre, car nous savions pertinemment qu'aucun Anglais respectueux de sa religion ne consentirait à faire courir ses chevaux un tel jour; que tout en ayant l'air de créer une épreuve internationale, notre premier soin était d'en éliminer les concurrents étrangers les plus redoutables, etc. »
Les résultats ont répondu à ces critiques. S'il est vrai que certains propriétaires anglais, et non des moindres, n'aient jamais transigé sur ce point, et que nous ayons été privés de voir, à Longchamp, des chevaux comme Lord Lyon, Hennit, Silvio, Bend'Or, Ormonde, Flying Fox ou Persimmon, le nombre des engagements anglais n'a fait qu'augmenter dans le Grand Prix, et d'autres vainqueurs du Derby comme Blair-Athol, Doncaster, Kisber, Saint-Biaise, Spearmint et Lemherg sont venus se mesurer avec nos champions.
Quatre chevaux effacent tous les autres : Hospodar, par son prestige, — La Toucques, par ses succès en France; — Fille de V Air,
(1) Depuis, la Société d'Encouragement a tourné la difficulté en offrant une prime de 20.000 francs à l'éleveur du gagnant, si celui-ci est né en France.
(2) L'allocation de 100.000 francs a été portée à 200.000 francs, en 1892, puis à 300.000 francs en 1908. Le Grand-Prix est, aujourd'hui, l'épreuve la plus richement dotée du monde entier. Avec les entrées, la part du gagnant s'élève à 360.000 francs environ, sans préjudice de la prime à l'éleveur. Il est., en outre, alloué 30.000 francs au second, et 15.000 francs au troisième.
2 ans, par ses victoires sensationnelles en Angleterre — et Dollar^ par sa carrière ultérieure et sa descendance,
Hospodar était resté sur ses éclatantes performances dans les- Glearwell et les Criterion Stakes, ce qui lui avait valu, comme on l'a vu, d'être installé favori dans les Deux mille Guinées et le Derby. Il ne devait, hélas! jamais retrouver sa brillante forme de deux ans, et courut obscurément dans ces deux épreuves, ainsi que dans le Grand Prix, l'Ascot Biennal et le Cambridgeshire, après quoi il fut vendu 50.000 francs au comte de Dampierre. A la mort de celui-ci, tué à la guerre de 1870, il passera chez M. Gustave Fould, puis chez: M. J. 011er, l'inventeur du Pari Mutuel.
La Toucques (The Baron et Tarpoley), née au haras de Fervacques, chez M. A. de Montgomery, était entraînée à Middleham, par Fobert.
Offerte à 2 ans, pour 2.500 francs (ainsi qu'il était advenu à Franc Picard et à Palestro), elle débuta sans succès à York. Pour sa seconde sortie, elle enlève brillamment le prix de Diane, puis le prix du Jockey-Club, où elle partit favorite à 2/1, alors qu'elle y était encore à 40/1, huit jours auparavant, et qu'elle ne figurait même pas sur la cote du Grand Prix, ouverte dès l'hiver au Salon des Courses, où l'on inscrivait Saccharometer à 3/1, Hospodar à 8/1, Jarnicoton à 15/1 et Damier à 20/1.
Le style dans lequel La Toucques avait remporté ses deux victoires — notamment le prix du Jockey-Club, où elle avait laissé à deux longueurs Dollar, vainqueur du prix de l'Empereur (Grande Poule des Produits) — inspira une telle confiance en la valeur de la pouliche dans le Grand Prix, qu'elle fut installée favorite à 2/1, malgré la coalition des quatre anglais, Lord Clijden, Saccharometer, The Orphan et The Ranger, cotés, dans cet ordre, de 5/2 à 7/1.
Lord Clifden — qui sera le père de trois vainqueurs du Saint- Léger, Hawthorden (1870), Petrarch (1876) et Jannette (1878) — était le runner-up de Macaroni, dans le Derby, où The Ranger, bien que non placé, avait fini très fort, après une violente bousculade, provoquée par la chute de Saccharometer.
Le Grand Prix se disputa le 31 mai, deux semaines après le prix du Jockey-Club. Une émotion énorme s'était emparée de toutes les classes du pubhc, et, littéralement, depuis quinze jours, on ne parlait que de cette importante manifestation sportive. Aussi, une foule considérable s'était-elle rendue à Longchamp. La recette dépassa 80.000 francs, chiffre inconnu jusqu'alors. L'Empereur et l'Impératrice assistaient à la réunion, entourés du roi de Portugal, du duc de Brabant, du prince d'Orange, du corps diplomatique, des ministres et des grands dignitaires de la Cour.
Jusqu'à la distance, on put croire à la victoire de la favorite, qui avait pris le meilleur sur Saccharometer et Lord Clifden; mais, sur la fin, The Ranger — monté par J. Goater, qui deviendra le jockey du
comte de Lagrange — rejoignit, puis dépassa la pouliche, pour gagner d'une longueur.
La consternation fut grande. Puis, la courtoisie l'emportant, M. H. Saville, propriétaire de The Ranger, lui chaudement félicité. Ce parfait gentleman eut le joli geste, pour fêter sa victoire, de donner 10.000 francs aux pauvres de Paris.
La Toucques racheta cette défaite en enlevant successivement le Grand Prix de B.ade (où Dollar lui rendait 6 livres et le sexe), le prix de l'Empereur, à Chantilly, et le Grand Prix du Prince Impérial (Royal-Oak), à Longchamp.
L'ensemble de ses performances fait de La Toucques, une des très bonnes juments qui aient paru sur notre turf.
Dollar (The Flying Dutchman et Payment) — dont nous publions ci-contre le pedigree — était frère de mère de Florin, qï appartenait, comme lui, à M. A. Lupin. C'était un cheval bai foncé, de petite taille (1 m. 58), avec une grande puissance d'arrière-main, l'épaule superbe et des aplombs parfaits.
Il n'avait rien fait à deux ans et il eut le malheur, dans sa troisième année, de rencontrer sur sa route La Toucques, qui le devança dans le prix du Jockey-Club. Sa plus belle victoire fut remportée sur Charles-Martel, dans le prix de l'Empereur (Grande Poule des Produits). Mais c'est à quatre ans, comme nous le verrons, qu'il donnera sa véritable mesure, avant de prendre rang parmi nos plus grands reproducteurs.
Les autres vainqueurs de trois ans sont : Stentor (Poule d'Essai) ;
— Pergola (Biennal, Poule des Produits et prix de la Ville, handicap, 6.000 fr., à Valenciennes) ; — Conquête (Saint-Léger Continental et Poule des Produits, à Bade) ; — Fleur-de-Mai (Grand Saint-Léger, à Moulins); — Charles -Martel (Coupe, à Fontainebleau); — Guillaume-le-Taciturne (Grand Prix, de 6.000 fr., à Boulogne-sur-Mer) ;
— Villafranca (prix de Longchamp, à Paris, et les prix d'Ifïezheim et d'Eberstein, à Bade).'
Deux vainqueurs du Derby de Chantilly faisant dead-heat sur les 5.000 mètres du Grand Prix de l'Impératrice (Rainbow), le fait est unique dans nos annales hippiques : c'est cependant ainsi que se termina la lutte acharnée que s'y livrèrent Gabrielle d'Estrées et Souvenir, qui, en plus du poids pour âge, bénéficiait de l'allégeance de 10 livres accordée aux chevaux du Midi et de l'Ouest (1).
(1) Les propriétaires avaient décidé de partager le prix, mais, aucun d'eux ne consentant à ce que son cheval recommençât le parcours pour être déclaré vainqueur, condition sine quâ non alors imposée par le Règlement, les deux chevaux reparurent sur la piste pour recourir. Mais la curiosité du public fut déçue, car Gabrielle d'Estrées rentra presque aussitôt au pesage, M. J. Robin s'étant enfin décidé à laisser Souvenii' accomplir le vvalk-over obligatoire, plutôt que de lui imposer l'effort et l'aléa d'une seconde lutte.
TJ