‹ Historique des courses de chevaux de l'antiquité à ce jourChapitre 62 sur 202 · CHAPITRE XLH · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLH

Gladiateur. — Le duc de Morny. — Vertugadin, Gontran, Le Mandarin, Tourmalet. — Fille de V Air, Ninon de Lenclos (suite). — La Coupe. — Liquidation de l'écurie du baron E. Daru, et débuts des écuries du comte de Berteux, du vicomte P. Daru et de MM. L. André, E. de la Charme et L, Delôtre. — La voiture des Poules Oller. — Suppression des divisions territoriales chevalines. — La Société Hippique française.

Un nom domine tout, — Gladiateur.

L'année 1865, qui débuta par une perte cruelle pour le turf, la mort du duc Auguste de Morny (1), devait cependant briller d'un éclat impérissable et demeurer à jamais l'année glorieuse, entre toutes, de l'élevage français.

Gladiateur!

A près de cinquante ans de distance ce nom a gardé tout son prestige, bien qu'il soit malaisé de se faire une idée du retentissement

(1) Membre du Jockey-Club depuis 1838, à son retour d'Afrique où, en qualité de sous-lieutenant au l^'' régiment de lanciers, il avait été décoré sur le champ de bataille, en raison de sa belle conduite au siège de Constantine, le jeune comte de Morny — il ne fut créé duc qu'en 1882 — se passionna aussitôt pour les questions chevalines et fut un des plus fervents et des plus zélés propagateurs des principes anglais. Frère adultérin de Napoléon III, il seconda activement celui-ci dans les mesures qu'il prit pour le développement des courses, et rendit à l'élevage national des services inappréciables. Comme nous l'avons vu, c'est à son intervention que la Société d'Encouragement dut d'obtenir de la Ville de Paris la concession de la plaine de Longchamp, comme c'est à lui que sont également dues la fondation du Grand Prix de Paris et la création de l'hippodrome de Deauville.

Le duc de Morny eut d'abord ses chevaux à La Morlaye, sous la direction de Tom Hurst, puis à La Croix-Saint-Ouen (Compiègne), sous celle de Henry Jennings. Son établissement d'élevage était situé à Viroflay. Il y avait tout un lot de poulinières de choix avec, comme étalon, le célèbre West-Australia,n, acheté par lui 80.000 francs, en 1860. Cependant en dépit de sacrifices d'argent continus, ses couleurs — casaque et toque roses — ne connurent jamais les grands succès. Ses meilleurs produits furent : Diamant, battu dans le prix du Jockey- Club de 1856, après un dead-heat avec Lion; Duchesse, Grand Critérium, 1856 ; Vioieiie, Poule des Produits (Daru), 1860; Partisan et Ciermon^ prix de l'Avenir,

provoqué par l'annonce de ce simple fait : « Gladiateur a gagné le Derby d'Epsom!... »

WÊÊÊfÊSÊÊSÊKÊi^ .

Duc Auguste de Morny.

Mais, à l'époque, l'émotion fut immense, aussi bien chez nous qu'en Angleterre, et dans le monde entier.

à Bade, 1861 et 1864; Noélie, Grand Prix de l'Empereur (Gladiateur), 1864; Géàéon, prix de Longchamp (Hocquart), 1864, qui se démit l'épaule au moment où il prenait le meilleur sur Yermoxd, dans le prix de Chantilly; etc.

La vente de son écurie produisit 337.950 francs. Elle se composait de 3 étalons, 18 poulinières, 13 yearlings et 15 chevaux à l'entraînement. Les prix les plus élevés furent atteints par We8t-Ausira,lia.n, adjugé 31. 000 francs à l'Administration des Haras; Lélio, 50 000, au comte Lehndorff; Plutus, qui deviendra ensuite la propriété du comte de Lagrange, 41.000, à M. Charles Laffitte; Templier, 38.000, à M. Desvignes; Baya,rd, 25.000, à M. H. Lunel; parmi les yearlings. Jeune Première, 6 800, à M. A. Lupin, et Ruy-Blas, 900, à M. Porte, qui le rétrocéda à M. L. André, etc.

Qu^on y songe, en effet. L'Angleterre, la superbe détentrice du sceptre hippique, avait pu être battue en différentes rencontres, mais, du moins, elle était invaincue jusqu'ici dans sa grande épreuve nationale. Et cette suprématie s'écroulait. Un cheval français, né en France, de père et mère français, avait gagné le « Blue ribbon!... »

Ce fait-divers devenait un événement mondial, si stupéfiant, si fabuleux, que nombre d'Anglais — pareils aux grognards de l'Empire, qui n'admettaient pas la mort de Napoléon — refusèrent d'y croire.

Gladiateur était né en 1862, au haras de Dângu, chez le comte F. de Lagrange, de Monarque et Miss Gladiator.

Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit de Monarque.

Miss Gladiator (par Gladiator et Berthe) était née à Vineuil, chez Thomas Carter, en 1852. Elle avait peu couru, n'avait jamais gagné et avait été retirée de bonne heure de l'entraînement, à la suite d'un accident. Achetée comme poulinière, en raison de son sang, par le comte de Lagrange, elle avait déjà donné : en 1858, avec Peu d'Espoir, une pouliche, Fille-des- Joncs, dont on n'entendit pas parler, et, en 1860, avec Monarque, une autre pouliche, Villafranca (propre sœur aînée de Gladiateur), qui fut d'ordre modeste. Vide en 1861, elle avait été présentée à nouveau à Monarque, bien que celui-ci éprouvât pour elle une véritable aversion, alors qu'il était violemment attiré vers Liouba, avec laquelle il donna Le Mandarin. Aussi, pour obliger Monarque à saillir cette fois Miss Gladiator, on usa de ruse : on le laissa longtemps en présence de Liouba, puis, lui ayant bandé les yeux, on substitua Miss Gladiator à sa jument préférée,

« Qui sait, se demande Ned Pearson dans son Dictionnaire du Sport, si cette longue surexcitation, cette attente trompée, n'ont pas été pour quelque chose dans cette qualité transmise à sa centième puissance par le père à son fils? «Ne prétend-on pas que, dans l'espèce humaine, s'ils sont souvent plus beaux et plus vigoureux que les enfants légitimes engendrés généralement par simple devoir, les enfants naturels, ceux que l'on a si joliment appelés « les enfants de l'amour », le doivent précisément au fait d'avoir été conçus dans la passion?

Quoi qu'il en soit, sa mère qui n'avait rien produit de remarquable avant Gladiateur, ne donna rien de bon ensuite (1).

Gladiateur était bai zain. De bonne heure, il se fit remarquer par une stature bien supérieure à celle des poulains de son âge, mesurant 1 m. 67. Il avait les mêmes lignes, la même longueur d'encolure, la même direction d'épaules et de hanches que Monarque, mais dans

(1) Elle eut, en 1864, avec Monarque ou Father-Thames, un poulain nommé Imperatùr, et en 1865, avec Monarque, une pouliche, tous deux absolument insignifiants.

Nous publions ci-contre son pedigree. En le rapprochant de celui de Monarque, qae nous avons donn3 précédemment, on verra que Gladiateur possédait à ^n haut degré le sang d'Edipse.

des proportions bien autrement importantes. Il y joignait une symétrie parfaite, en sorte que, chez ce colosse, l'harmonie s'unissait à puissance.

Le comte de Lagrange fondait sur lui les plus grandes espérances. et l'avait engagé dans toutes les grandes épreuves classiques françaises et anglaises. Ses jambes de devant donnaient, cependant, quelques inquiétudes, et là était le point noir : il avait les boulets

rhot. J. Delton.

Gladiateur Monté par H. Grimshaw.

sensibles, et portait, à l'un d'eux, la cicatrice d'un coup reçu à la prairie, dans un de ces combats si fréquents entre yearlings. Aussi son propriétaire ne le poussa-t-il pas dans son entraînement à deux ans, comprenant, en outre, qu'un animal de cette importance ne pouvait être précoce, et que sa formation serait plus longue à se faire que celle d'un animal plus léger. Il ne débuta qu'à la réunion d'automne de Newmarket, dans les Clearwell stakes, où il triompha de onze concurrents assez médiocres. Il partagea ensuite avec Longdown la troisième place, dans les Prendergast Stakes, gagnés par Bedminster^ puis il finit la saison en courant non placé, avec son camarade Le Mandarin, dans les Criterion Stakes, enlevés par Chattanooga, ^

Ces débuts étaient modestes et n'avaient rien qui fût de nature à laisser présager la haute destinée qui l'attendait, si son propriétaire n'avait compris, comme nous 1'avons.dit, qu'il lui fallait attendre sa croissance pour donner la mesure de sa qualité. Le comte de

Comte Frédéric de Lagrange.

Lagrange devait en avoir l'heureuse confirmation, dès la reprise du travail, au début de l'année suivante. L'entraînement de Gladiateur par Tom Jennings, à Newmarket, restera comme une légende dans les annales du turf. Sa supériorité était telle, qu'il mettait tous les

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