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CHAPITRE XLVII

Limitation de l'année sportive du 15 mars au 15 novembre. — Sornette et Bigarreau. — • Mortemer, Cerdagne, Don Carlos et Dutch Skater (suite). — La guerre de 1870. — Interruption des Courses. — Exode des chevaux français en Angleterre. — Liquidation de l'écurie Lagrange.

L'année 1870 — qui devait être si douloureusement célèbre — est Miarquée par la décision prise par la Société d'Encouragement, au début de la saison, de limiter la campagne sportive de plat, du 15 mars au 15 novembre.

On s'est élevé à maintes reprises contre cette mesure conservatrice, qui oblige les propriétaires à accorder à leurs chevaux quatre mois pleins de repos, au moment de la mauvaise saison. Pour notre part, nous estimons que la Société d'Encouragement fut sagement inspirée en prenant cette mesure et, tout en approuvant les légers amendements qu'elle y a apportés depuis, nous ne pouvons que la féliciter de la résistance qu'elle oppose à tous ceux qui, plus pénétrés de leurs propres intérêts que de ceux de l'élevage, réclament la liberté de courir à leur guise, sans souci de l'avenir de la race.

Sportivement, c'est l'année du Major Fridolin (Charles Laffitte et baron Nivière), qui est le premier à remporter, la même année, les trois grandes épreuves classiques, Diane, Jockey-Club et Grand Prix, glorieux triple event que, seuls, depuis lors, ont réussi M. H- Delamarre, en 1873, avec Campêche et Boïard, et M. E. Blanc, en 1904, avec Profane et Aj'ax.

L'écurie du major FridoUn, qui se taillait ainsi la part du lion, triomphait avec deux produits de son étalon Light, dont nous avons rappelé, en 1860, l'étonnante performance de 19 victoires consécutives.

Ces deux produits étaient : Bigarreau (issu de Bataglia), qui, préa-

lablement au prix du Jockey-Club, avait remporté le prix de Longchamp, et la fameuse Sornette (issue de Surprise).

Sornette — • qui avait couru une dizaine de fois, à deux ans, pour remporter, enTin de saison, le Grand Critérium, à Paris, et le Grand Prix de la Société, à Marseille — • ne connut pas la défaite, à trois ans, ayant enlevé successivement les prix Vanteaux et de Lutèce, le Biennal, le prix Morny (nouveau nom donné à la Grande Poule des Produits), le prix de Diane et le Grand Prix, puis, ultérieurement, le

Phot. J. Delton.

Sornette Tenue en main par Ch. Pratt.

prix de Seine-et-Marne, les Fitzwilliam Stakes, le Doncaster Cup, et un Sweepstakes, en Angleterre.

La course que Ch. Pratt, l'entraîneur-jockey de l'écurie, fit faire à la pouliche, dans le Grand Prix, où elle partit favorite, malgré la présence de son camarade Bigarreau, est demeurée légendaire.

Trouvant le train trop lent, il prit résolument la tête, dès le tournant du Moulin, et mena d'une allure soutenue, avec plusieurs longueurs d'avance sur le peloton. Avec une bête aussi nerveuse et irritable que l'était Sornette, cette tactiqiie parut extravagante — • bien qu'elle fût des plus sages, car elle évitait ainsi à la pouliche.

par cet isolement en avant, toute cause d'impressionnabilité — • et l'on pensa que Ch. Pratt reprendrait sa monture plus loin. La stupeur générale, et aussi l'indignation, ne connurent plus de bornes quand, au contraire, on le vit forcer encore l'allure dans la descente... pour gagner d'une longueur, sans avoir été rejoint. Derrière elle venaient Minotaure, Valois et neuf autres.

L'audace de cette tactique imprévue — renouvelée depuis par la monte américaine, si experte dans l'art de mener un faux train, qui laisse au cheval toutes ses ressources pour la fin — déchaîna un enthousiasme fou, et pendant huit jours, fit les frais de toutes les conversations.

Il n'en est pas moins vrai que, si Charles Pratt, une fois le poteau passé, fut déclaré un homme de génie, on l'avait considéré, au premier tournant, comme un fou, et, dans la descente, comme un criminel.

Parmi les autres trois ans, Minotaure, à M. E. Fould, avait déjà pris la seconde place, derrière Sornette, dans le prix Morny; il remporta ensuite le prix de la Société d'Encouragement et le Grand Prix des Pyrénées, à Tarbes; — -Valois, à M. Schickler, avait eu la Poule d'Essai; — • Gabier, au comte de Lagrange, le prix des Gars et le prix du Cèdre; — Bachelette, à M. E. Fould, la Poule des Produits; — Héraut d'Armes, à M. Lupin, le prix de Guiche, et, à Angers, le prix du Roi René et le prix de l'Empereur; — • Mars, au comte G. de Juigné, le prix de Satory; — Loustic, diU baron de Nexon, la Poule des Produits et le Derby, à Bordeaux; — et FaliérOih M. Edouard Fould, la Poule d'Essai, à Pau.

Le triomphateur, parmi les vétérans, est Mortemer, qui remporte les prix de l'Empereur, des Pavillons, de la Moskowa, de la Seine et la Coupe ; — ses camarades, Trocadéro et 5oi^Zogne, s'adjugent respectivement les prix Rainbow et de Dangu ; puis Trocadéro échoue de peu dans l'Ascot Gold Cup, que Mortemer devait cueilhr l'année suivante.

Cerdagne est la gagnante du prix de la Ville de Paris, de la Coupe de Fontainebleau, du Biennal et du prix de Meudon (handicap), à Paris, et du prix d'Apremont, à Chantilly.

A Don Carlos reviennent le prix de la Neva, le Grand Prix de Bourgogne (8.000 fr.), à Chalon-sur-Saône, et le Handicap, à Caen; — à Massinissa, le Grand Prix de la Ville de Lyon (20.000 fr.); — à Suzanne, le prix de l'Impératrice (handicap, 14.000 fr.), à Paris, et le Grand Prix de la Ville du Havre.

Enfin Dutch Skater triomphe dans le prix de Chevilly, à Paris, le prix des Écuries, à Chantilly, et deux prix gouvernementaux, à Fontainebleau et à Caen, avant d'aller remporter la Coupe (20.000 fr.), à Deau ville, sur huit adversaires, dont Mortemer et Trocadéro.

A cette même réunion, M. L. Delâtre avait également enlevé

le prix Morny, pour deux ans, avec Éole II; et M. Delamarre, le prix de la Plage, avec Verdure (West-Australian et Vermeille), qu'il vendait 100.000 francs, l'année suivante, à M. G.-J. Lefèvre.

Mais l'heure allait sonner de préoccupations autrement graves. Les nuages s'amoncelaient à l'horizon politique, et c'est dans l'angoisse des premiers événements de la guerre que les courses se clôturèrent, après Deauville, sur la petite réunion de Royan, le dimanche 14 août.

Bientôt commença, par crainte des réquisitions, le lugubre exode des chevaux français à l'étranger. Certains se réfugièrent en Belgique, d'autres dans le Midi de la France, mais la majeure partie émigra en Angleterre. Du nombre furent les représentants des écuries Lupin, Delamarre, major Fridolin, Berteux, Aumont, André, Schickler, Juigné, Montgomery, Delâtre, etc., pour ne citer que les principales (1).

Les chevaux du duc de Hamilton demeurèrent — sous la protection du drapeau anglais — ■ à Chantilly, avec le head-lad Mould.

Quant au comte de Lagrange, il avait procédé à la vente de tous ses chevaux à l'entraînement ou sur le point de l'être. La vente avait €u lieu à Londres, le 3 septembre, sous la direction de M. Tattersall. Les 39 chevaux qui passèrent aux enchères pubUques réahsèrent un total de 22.630 guinées (594.037 fr. 50).

Les prix les plus élevés furent atteints par :

Gladiateur (Monarque et Miss Gladiator), 8 ans, M. Blenkiron, 152.250 francs;

Trocadéro (Monarque et Antonia) , 6 ans, M . Woolcott , 36 .7 50 francs ;

(M. P. Aumont fut assez heureux, comme nous le verrons en 1871, pour racheter Trocadéro, et le ramener à Victot, où il perpétuera glorieusement le sang de son père.)

Mortemer (Compiègne et Comtesse), 5 ans, 86.625 fr. et Henry (Monarque et Miss Ion), 2 ans, 35.437 fr. 50, furent achetés pour le compte de M. C.-J. Lefèvre ;

1 ) On estime à 300.000 francs les sommes gagnées, en Angleterre, par les chevaux français, du meeting de Deauville à la fm de 1870.

Les principaux vainqueurs furent :

Au comte de Lagrange : Général, 2 ans, les Lavant Stakes (24.000 francs) et les MolecombSt. (16.250 fr.), à Groodwood; puis, pour le compte du duc de Hamilton, les CriterionSt. : (29.500 fr.), à Newmarket; — Turquoise, 2 ans, trois prix, 12.500 fr.; — Croisade, 2 ans, cinq prix, 16.825; — Boulogne, 4 ans, Bentinck Meniorial, à Stockbridge (8.000 fr.); — Mortemer, 5 ans, Stockbridge Cup <5.000 fr. — Trocadéro, 6 ans, Alexandra Plate, à Ascot (29.500 fr.).

Puis Don Cargos, 3 ans, à M. L. André, quatre Queen's plate, de 2.500 fr., chaque; Miss Hervine, 3 ans, à M. P. Aumont, trois prix s'élevant à 12.000 fr.; — Fidelia, 5 ans, au capitaine Barron, Liverpool Cup, 10. 000 fr.; — Verdure (West- Australien et Vermeille), 2 ans, à M. H. Delamarre, The Second Nursery, à Newmarket, 14.000 fr.; — Dutch Shater, 4 ans, à M.L. Delâtre, 4 prix, 8.500 fr.; — Méléagre, 2 ans, à M. de La Charme, un prix de 10.000 fr. à Newmarket; — Sornette, au major Fridolin, 3 prix, 17.500 fr.), etc.

Croisade (.Monarque et Vivid), 2 ans, M. Lowe, pour M. Beadman, 14.437 fr. 50;

Enfin, le duc de Hamilton se rendit acquéreur des deux poulains de deux ans. Orthodoxe (Caterer et Actress), pour 13.125 francs, et Bénéral (Monarque et Tolla), pour 99.750 francs. Ce prix élevé se justifiait par les brillantes performances du poulain qui, ainsi que nous l'avons vu à la note de la page précédente, avait remporté, à Goodwood, deux des plus importantes épreuves pour les jeunes chevaux, les Lavant et les Molecomb Stakes. Devenu la propriété du duc de Hamilton, il échoua dans les July Stakes, mais fit triompher sa casaque grise et rose dans les Criterion Stakes, àNewmarket, ce qui lui valut l'insigne honneur d'être installé premier favori du Derby de 1871. Il devait en être malheureusement de ce Général comme de tant d'autres météores de deux ans, qui ne firent plus rien par la suite.

Le comte de Lagrange n'avait liquidé que son écurie et tout ce qui n'avait pas passé aux enchères avait été vendu en bloc à M. G.-J. Lefèvre, avec lequel, en outre, il avait conclu un contrat d'association de quatre ans, pour l'exploitation des jeunes produits actuels et à venir de son élevage de Dangu.

M. G.-J. Lefèvre n'était pas à proprement parler un nouveau venu dans le monde des courses, car il avait possédé, vers 1854, quelques chevaux à Chantilly, sous la direction de T.-R. Carter. Éloigné ensuite du turf par ses occupations financières, il y revenait, puissamment riche, avec le désir de faire grand.

Nous verrons qu'il y réussit.

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