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CHAPITRE XLVIII

Lendemain de désastres. — Œuvre patriotique de la Société d'Encouragement. — Reprise des Courses. — Nos chevaux en Angleterre. — Retour de Trocadéro en France.

L'Administration des Haras avait été supprimée, les Sociétés régionales de Courses n'existaient plus ou leurs ressources étaient épuisées, les Allemands occupaient Chantilly, l'hippodrome de Longchamp avait été saccagé et ses tribunes détruites, les haras étaient dépeuplés, bon nombre d'écuries avaient été liquidées et les centres d'entraînement étaient déserts, les chevaux qui n'avaient pas émigré en Angleterre ayant été réquisitionnés pour les besoins de la défense nationale ou la nourriture, des assiégés.

Il en semblait fait désormais des courses en France. Après trentecinq années d'efforts magnifiques, l'œuvre si laborieusement édifiée par la Société d'Encouragement s'effondrait au moment même qu'elle était entrée dans l'ère de prospérité.

Certes, si les courses n'eussent été — ■ comme les esprits superficiels ou mal intentionnés s'obstinent encore à le prétendre — • qu'un passetemps frivole ou simple matière à spéculation, leur disparition eut été de médiocre importance.

Mais la question était plus haute.

Les courses, on ne saurait trop le répéter, ne sont qu'un moyen.

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s'être concentré dans le reproducteur carrossier de demi-sang. Cette doctrine, à part l'inconvénient de prendre l'effet pour la cause et d'être conséquemment radicalement fausse, a exercé sur notre production des effets désastreux, et notre cavalerie, montée à la hâte au début de la guerre, a fait une dure expérience des malheureux effets de cette manière de procéder.

« L'initiative individuelle de sociétés particulières, plus ou moins spéculatives, serait également impuissante à la reconstitution d'un état de choses aussi sérieusement ébranlé. L'idée spéculative, comme action dirigeante, est exclusive d'un but pratique, poursuivi avec désintéressement et maintenu dans une voie déterminée. La spéculation a ses exigences, avec lesquelles il ne lui est pas permis de transiger.

« Reste donc, seule, la Société d'Encouragement. Sans elle, la production chevaline se serait donc vue de nouveau abandonnée aux caprices du hasard. Son désintéressement, son dévouement aux intérêts des éleveurs, sont de sûrs garants que la plus grande partie de ses ressources seront affectées à la réorganisation des courses. »

On ne pouvait pas mieux dire.

Seule, absolument seule, la Société d'Encouragement présentait toutes les garanties de désintéressement et de compétence nécessaires, pour mener à bien cette œuvre de reconstitution.

Elle se montra à la hauteur des événements et justifia pleinement la confiance qu'avaient mis en elle tous ceux que guidait le seul souci de l'avenir des races indigènes.

Elle triompha à nouveau, comme à ses débuts, de toutes les difficultés, et, alors que dans cette crise, l'État, par ses conceptions néfastes n'eût fait que pousser à l-a décadence chevahne, et les sociétés de spéculation mener le sport à sa ruine — comme elles faillirent le faire plus tard, — la Société d'Encouragement sut ranimer les défaillances, rassembler las éléments épars, redonner confiance aux éleveurs et ramener, en quelques années seulement, cette branche de la richesse nationale au degré de prospérité qu'elle avait atteint avant, la guerre.

Ce sont là des services inoubhables qui, en tout autre pays, eussent suffi à mettre la Société d'Encouragement hors des atteintes de ses ennemis. Malheureusement, quand la pohtique, en France, s'introduit dans une institution quelconque, c'est pour la démolir, comme on le sait, et non pour la protéger, et la Société d'Encouragement, par sa richesse, sa puissance et sa prospérité, devait tôt ou tard exciter la basse envie.

En dépit des coups répétés — et injustifiés — l^qui lui ont été portés par la suite, elle est toujours debout; en dépit de l'injure que furent pour elle l'intrusion de membres étrangers dans son sein et la création du fameux Comité Consultatif permanent des Courses, sa parole est encore écoutée. Mais, vienne le jour où, devant la ruée

<ies appétits jaloux, elle sera dépouillée de son prestige et de son autorité, c'en sera fait alors, sinon des courses, tout au moins de l'élevage en France.

Quand les chevaux pourront courir toute l'année, comme certains le réclament, et que les deux ans débuteront dès le mois de janvier, on juge de ce que seront les animaux qu'on consacrera à la reproduction de la race.

Et ce jour, malheureusement, point à l'horizon!

Ce que furent les courses en cette sombre année 1871, on s'en doute aisément.

Aussi les champs furent-ils particulièrement pauvres, tant aux petits meetings provinciaux de l'été, qu'à ceux de la Société d'Encouragement à l'automne.

La première réunion eut Heu à Saint-Brieuc, les 9 et 11 juillet; on vit triompher, dans le prix Spécial et le prix Principal, un poulain <ie 3 ans qui n'a pas laissé de nom. Et pourtant il avait l'origine la plus illustre qui soit, étant par Gladiateur et Fille de VAirf... Ce poulain, nommé Éole, était malheureusement pied-bot.

Vinrent ensuite les meetings de Mont-de-Marsan, Saintes, Le Havre, Caen (6 et 7 août), Deauville (13 et 15 août), Saint-Maixent, Angers, Périgueux, Tarbes, Auch, Le Dorât.

Puis ce fut au tour de Longchamp d'ouvrir ses portes, le 17 septembre, avec une installation provisoire. La réunion, qui comprenait quatre journées, aurait dû avoir lieu à Chantilly ; mais elle en fut empêchée, les troupes allemandes occupant encore le département de l'Oise.

Ce ne fut que les 15 et 22 octobre qu'on put courir à Chantilly.

Le total des prix distribués par la Société d'Encouragement pour •ces ' meetings de fortune n'était que 133.000 francs. Les épreuves principales étaient : le prix de Chantilly, le Grand Critérium et le prix de Saint-Cloud (handicap), chacun de 10.000 fr.; le prix ■Gladiateur, 20.000 ; l'Omnium, 6.000 ; et le prix de Condé, 5.000.

L'année sportive se termina par les meetings de Nérac, Bordeaux Marseille, Toulouse et Pau.

Le lauréat de la campagne est le deux ans Revigny, à M. P. Aumont, qui remporté le Premier Critérium, le Grand Critérium (sur son camarade d'écurie Seul, vainqueur du prix de Deux Ans), et le prix de Condé, sur la pouHche Little Agnes, au duc de Hamilton, qui avait •enlevé le Deuxième Critérium.

Paladine, également à M. Aumont, s'était adjugé le prix d'Automne, pour 2 ans et au-dessus, et, à Bordeaux, le Critérium et l'Omnium.

Le rôle des 3 ans est effacé.

Somno, au major FridoHn, fit illusion en battant sa camarade

Sornette — qui n'était plus elle-même — dans le prix de Chantilly; il remporta, en outre, le prix du Conseil général, à Gaen, et le prix de Glatigny ; — et Boréal, au même propriétaire, le prix de la Ville de Caen, et le prix Spécial, à Deauville.

Le prix de Saint-Cloud et le Derby Continental, à'Gand, étaient revenus à Cramoisi, à M. H. Delamarre, et le prix de Villebon, à sa camarade Véranda.

Fleur -de- Pêcher, au comte de Juigné, avait eu en partage l'Omnium; — et Mathilde, à M. L. Delâtre, le prix de la Forêt.

En province, iCao/m, au baron de Nexon, s'était taillé la grosse part^ avec le Grand Saint-Léger du Midi (5.000 fr.), à Périgueux, le prix de l'Automne, à Bordeaux (5.000), et le prix de Toulouse (6.000), en cette ville.

Sornette avait remporté le prix National, à Deauville, mais elle ne put prendre que la troisième place, dans le prix Gladiateur, derrière Don Carlos et Miss Hervine, après quoi elle fut retirée de l'entraînement (1).

En plus de cette victoire, Don Carlos, à M. L. I)elâtre, avait encore enlevé le prix Spécial et le prix National, à Gaen, et le prix de Bois-Roussel, dans lequel figurait, parmi les non placés, la jument Bariolette, qui sera la mère de Bariolet.

Le Grand Prix de Deauville était revenu à La Périchole, à M. E. de La Charme.

Les chevaux français réfugiés en Angleterre — et dont bon nombre ne repassèrent pas le détroit — s'y comportèrent honorablement^ gagnant 180 courses et 570.000 francs d'argent pubUc {'A).

(1) Jument excessive Tient sauvage et impressionnable, dès le lendemain de son arrivée au haras de Villebon, elle s'échappa des mains de l'homme qui la menait à la longe, courut avec affolement et se précipita sur un amas de longues perche» où elle s'embrocha littéralement, l'une d'elles lui étant .entrée sous l'épaule pour ressortir à la hauteur de la hanche. La mort fut presque instantanée.

Déjà, étant yearling, au début de son dressage, elle s'était ainsi échappée et était restée perdue dans la forêt de Chantilly pendant deux jours.

(2) Les propriétaires les plus favorisés sont :

Mi C.-J. Lefèvre, 142.120 francs (Mortemer, Ascot Gold Cup; — Henry, Ascot- Derby et Newmarket Derby; — Verdure, achetée 100.000 francs à M. H. Delamarre, Newmarket-0ak5 et Lincoln Autumn Cup; — Dutch Skater, acheté 30,000 francs à M. Delâtre; Luisette; Manille, etc.)

Comte A. de Montgomery, 52.900 fr. {Jarnac,^i prix, dont le Liverpool Spring Cup; — La Risle, 7 prix; — Mlle de Mailloc partage le Great Northern Léger, à Stockton; — Calvados et Postérité).

Major Fridolin, 46.250 fr. {Finistère, Ascot Plate; — Sornette, Gourbi et Somno).

Duc de Hamilton, 34.500 fr. {Monseigneur, Mancheter Tradesman's Cup; — Eckmûhl, Almenèches et Barbillon).

M. H. Delamarre, 31.350 fr. {Clotaire, Blankney Stakes ; — Véranda partage le Lincolnshire handicap, avec Vulcan; — Clos-Vougeot, Cramoisi)-

Puis venaient, MM. P. Aumont, baron cl3 Schickler, A. Fould, L. André, L. Delâtre, etc.

La plus belle victoire fut celle de Mortemer, dans l'Ascot Good Cup, battant de deux longueurs Verdure^ à M. H, Delamarre, et cinq autres adversaires, dont Kingcraft, vainqueur du Derby de l'année précédente. Mortemer, comme nous l'avons dit à la dispersion de l'écurie Lagrange, était devenu la propriété de M. C.-J. Lefèvre, qui se rendit également acquéreur, à peu de temps de là, de Verdure, au prix énorme de 100.000 francs.

En 1871, les chevaux de M. Lefèvre ne parurent pas en France; nous y attendrons leur venue, l'année suivante, pour parler du formidable établissement qu'il avait fondé.

Parmi les chevaux de l'écurie Lagrange que n'avait pas achetés M. Lefèvre, s'en trouvait un, Trocadéro, que M. P. Aumont désirait fort ramener à Victot, pour y perpétuer le sajng de Monarque et remplacer Orphelin, qui venait de mourir. Ce ne fut pas sans peine qu'il finit par le retrouver, aux environs de Manchester, dans les premiers jours de 1871. Mais dans quel triste état!

Il avait subi l'application du feu aux membres antérieurs et son nouveau propriétaire s'occupait de le dresser sur les obstacles, quand l'offre de 30.000 francs, que lui fit M. Aumont, le décida à se défaire du cheval.

Mais ici commence toute une série de tribulations. C'est d'abord l'incident qui faillit coûter la vie à Trocadéro, à son débarquement au Havre (1 ) ; puis ses luttes et ses révoltes, au haras, où nul ne pouvait l'approcher. Pendant ces quelques mois de misère en Angleterre, Trocadéro était, en effet, devenu une véritable bête féroce, ainsi que le rapporte M. Jacques Lozère, dans ses Chevaux célèbres.

« Un des garçons d'écurie ayant été très gravement mordu et piétiné, M. Aumont fit venir de Xewmarket un stud-groom réputé pour son énergie et son bonheur devant les chevaux dangereux. C'était un solide gaillard. A peine arrivé à Victot, il entre résolument dans le box... Quelques minutes après, Trocadéro tournait à plein galop dans son repaire, ayant aux dents le stud-groom, contre lequel il s'était jeté aussitôt, qu'il avait saisi aux reins, et celui-ci appelait désespérément au secours.

« A coups de bâton et de fourche, et non sans beaucoup de peine et de temps, tous les hommes du haras parvinrent à faire lâcher prise au cheval furieux. L'Anglais s'en tira sans blessures graves et repartit le plus vite possible pour son pays.

« L'imagination s'exerça largement sur les moyens d'utiliser Trocadéro, c'est-à-dire tout simplement de s'approcher de lui. Une cage

(1) La couverture de fortune qu'on lui avait jetée sur le dos était marquée aux initiales de M. Pol Nanquette, l'associé de M. Delàtre. En temps ordinaire nul n'eût prêté attention à ces deux lettres, P. N. Mais au lendemain du renversement de l'Empire, un farouche républicain, qui flânait sur le quai, voulut y voir les initiales du prince Napoléon (!!!), et il s'en fallut de peu que la foule, ameutée par cet énergumène, ne jetât le cheval à l'eau.

fut construite, semblable à celle dont il est fait usage pour l'embarquement des chevaux sur les bateaux. Glissée ouverte à l'entrée du box, elle formait déjà, si Trocadéro voulait bien y entrer, une prison plus étroite, dont le prisonnier devenait alors plus facile à manier. Une muselière de fer se coulissant fort ingénieusement — en ce sens que le cheval, en l'appuyant sur sa mangeoire, pouvait saisir la nourriture — formait à Trocadéro un casque perpétuel.

« L'étalon de Victot devenait le « cheval au masque de fer ».

« M. Aumont trouva enfin l'homme qui, sans rendre tout à fait inutiles toute cette ferraille et toutes ces précautions, parvint à rendre progressivement Trocadéro, sinon plein d'amabilité, du moins relativement tranquille, quand on ne lui cherchait pas querelle.

« C'était un dresseur de Paris, nommé Carrier, qui le soumit à un système de liens, le désarmant de la dent et du pied, par une force assez mesurée pour qu'il en reconnût toute la puissance, sans <se révolter tout d'abord.

« Ses meilleurs succès de reproducteur coïncident avec cette période de calme. »

Pour si courte que fut sa carrière au haras — Trocadéro mourut, en effet, en 1881, — elle n'en fut pas moins brillante, comme nous le verrons par la suite.

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