‹ Historique des courses de chevaux de l'antiquité à ce jourChapitre 75 sur 202 · CHAPITRE LI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LI

Condamnation par les tribunaux des agences de paris mutuels. — Saharelle, Peut- Être. — Boïard et Flageolet (suite). — Rentrée en scène de l'écurie Lagrange. — Mort de Monarque. — Retraite de M. Charles Laffitte. — Mort du comte de Cambis. — La Chronique du Turf. — Georges Frederick et Atlantic. — Débuts de Fred. Archer. — Loi du 20 mai sur les Haras et les Remontes.

Avec la bonne foi qui caractérise les partis politiques, on avait non seulement rendu l'Empire responsable du développement du jeu aux courses, — sans tenir compte des poursuites que le Gouvernement avait intentées de lui-même contre les agences, en 1869, — mais on l'avait encore accusé d'y avoir poussé, afin de détourner l'attention générale des choses publiques.

Or. l'Empire était renversé depuis plus de trois ans, et le jeu, loin de se ralentir, n'avait fait que prendre plus d'extension encore.

Qu'on le veuille ou non, le jeu est inséparable de la prospérité des courses. On peut le regretter, mais songer à le supprimer est une utopie. Sans paris, pas de courses. On l'a bien vu en 1888 et 1891.

C'est un mal, soit, mais un mal nécessaire, qui se développe parallèlement aux courses mêmes.

L'Empire n'était donc pour rien dans ce besoin nouveau, et il n'était pas plus maître de le refréner, que la République elle-même n'a pu le faire... avant de l'encourager et même de le rendre pour ainsi dire obligatoire.

Nous verrons, en effet, en 1891, que, moins scrupuleuse que l'Empire, la République, voyant qu'elle ne pouvait combattre le fléau, se décidera à en tirer profit.

En 1874, elle croyait encore que tout le mal venait — non du principe même — mais de la seule façon dont le jeu était exploité.

Le jugement de 1869, en supprimant les poules mais en reconnais-

sant les paris mutuels, avait donné à ce genre d'opérations une extension tellement grande, que le Parquet se décida à poursuivre à nouveau .

Déférée au Tribunal correctionnel, l'agence OUer fut condamnée, cette fois; le jugement, rendu le 27 avril, estimant que «les poules, le pari mutuel simple et le pari de combinaisons sont des jeux de hasard et constituent des opérations assimilables à la loterie, qu'interdit la loi de 1836 » (1).

Le 31 décembre, la Cour d'appel confirma cette décision, que la Cour de Cassation, à son tour, déclarera conforme à la loi, le 16 juin suivant.

Le pari mutuel — à l'instigation du Gouvernement, ne l'oublions pas, — était donc bel et bien condamné, comme étant illicite.

Cela n'empêchera pas ce même Gouvernement, treize ans plus tard, de déclarer ce même pari mutuel parfaitement légal et de l'imposer, sans rival, à toutes les Sociétés de Courses.

Il est vrai que, ce jour-là, ce ne seront plus des entreprises privées qui l'exploiteront, mais l'État lui-même qui en tirera profit.

La suppression des paris mutuels libres mit-elle entrave à la passion du jeu?

Il fallait être bien naïf pour le penser.

Aux paris mutuels succédèrent purement et simplement les paris à la cote — qui existaient déjà, mais ne figuraient qu'au second plan — et les excès que l'on reprochait aux uns d'engendrer, les autres les provoquèrent pour les mêmes causes.

Ils y ajoutèrent même de nouveaux éléments de scandale, tels, par exemple, pour n'en citer qu'un seul, que la corruption de certains jockeys, et nous verrons, quand nous en serons au rétablissement officiel du pari mutuel, à quel degré de puissance et de richesse était parvenue la corporation des donneurs ou bookmakers.

Comme le laissait prévoir la forme de deux ans, l'année est des plus médiocres, à tel point que Saltarelle (Vertugadin et Slapdash), à M. Edouard Fould, après avoir couru obscurément dans la-Poule d'Essai, la Grande Poule des Produits et le prix de Diane, enlève facilement, à la cote de 66/1, le prix du Jockey-Club, au favori Premier- Mai, 4/1; Peut-Être, 100/1 et quinze autres. Elle prit ensuite la seconde place, dans le Grand Prix, entre les deux anglais Trent et Tomawak; fut battue par Peut-Être, qui en recevait 9 hvres, dans

(1) N'est-il pas curieux de rappeler que le ministère public s'était indigné de ce que M. 011er eût osé proposer au Gouvernement, dès l'établissement de ses paris mutuels, d'abandonner une partie de ses bénéfices à l'Assistance Publique, à l'élevage et aux Sociétés de courses. « S'imagine-t-on, s'écriait ce vertueux magistrat, la bienfaisance puisant à ces sources impures! »

Pour si impures qu'elles soient, on en a largement profité depuis cette époque.

le modeste prix du Ministère, au Pin; finit troisième, dans le Grand Prix de Deauville, derrière Perla et Biéville; puis remporta le prix Royal-Oak, sur un lot des plus pauvres.

Perla, à M. Lupin, avait perdu le prix de Diane contre Destinée, à M. P. Aumont, avec laquelle elle avait d'abord fait dead heat.

Peut-Être (Ventre-Saint-Gris et Favorite), à M. P. Aumont, était entraîné par H. Jennings, propriétaire de Premier-Mai. De l'avis des meilleurs juges, Peut-Être aurait gagné le prix du Jockey- Club, s'il avait eu un cavalier plus expérimenté; mais, par une de ces fantaisies inexplicables dont le « Old Hat » était coutumier, il l'avait confié à un jockey français, du nom de Mercier, qui n'avait pour lui que sa bonne volonté.

C'était insuffisant pour triompher dans une épreuve de cette importance.

Peut-Être confirma la bonne opinion qu'on en avait en enlevant à l'automne, avec le jeune Rolfe pour cavalier et sous le léger poids de 44 kilos, le Cambridgeshire, après quoi il fut vendu 75.000 francs au comte de Lagrange.

La glorieuse casaque bleu et rouge, absente du turf depuis quatre ans, y fit sa réapparition à la dernière journée de la saison de Longchamp. Elle était portée, dans le prix d'Automne, par Carver, sur le deux ans Frondeur. Après douze faux départs, les chevaux s'élancèrent enfin bien groupés. A la distance, Fideline, montée par Hudson, semblait l'emporter quand Carver — jockey très brutal pour les chevaux, mais d'une énergie rare — parvint à la battre d'une tête sur le poteau.

Une ovation indescriptible — telle, on peut le dire, que le comte de Lagrange en avait rarement recueilli, même au temps de ses plus grands triomphes — salua le retour de celui à qui l'élevage national était redevable de ses plus retentissantes victoires.

De ce jour à l'année 1878, époque à laquelle chacune reprendra sa liberté, les deux écuries Lagrange et Lefèvre n'en formèrent plus qu'une, sous le nom du comte de Lagrange, comme, depuis 1870, elles n'en avaient guère formé qu'une, sous la casaque tricolore.

La rentrée en scène du comte de Lagrange coïncidait avec la mort de son glorieux Monarque, qui succomba à l'âge de 22 ans, au haras deDangu.

On sait le rôle considérabJe qu'il a joué tant sur le turf qu'au haras; nous n'y reviendrons pas et renvoyons nos lecteurs aux renseignements circonstanciés que nous avons donnés précédemment sur sa double carrière. (Voir années 1855 et suivantes.)

Comme à trois ans, Boïard se montre supérieur à Flageolet et à Doncaster; il a raison du premier dans les prix du Cadran et Rainbow, puis de tous deux, dans l'Ascot Gold Cup, où ils font dead-heat pour

la seconde place, à trois quarts de longueur de lui, après une lutte acharnée. Le champ, un des plus relevés qu'on eût vus dans cette épreuve, comprenait en outre Gang Forward, vainqueur des Deux mille Guinées et deuxième du Derby; A' aiser, second des Deux mille Guinées et du Derby, et troisième du Saint-Léger; et Marie Smart, gagnante des Oaks et du Saint-Léger.

Boïard se ressentait certainement de cette course sévère quand il succomba le lendemain, contre King Lud, dans l'Alexandra Plate.

Franc-Tireur s'adjugea la Coupe; — Montargis,\e prix de Dangu; — et Christiana, le prix Gladiateur.

Parmi les deux ans, on peut citer Perplexe, gagnant du Grand Critérium; Macaron, du prix de Deux Ans; Dic^mre, du prix du Premier Pas; Almanza, du prix de Condé, dans lequel elle débutait, et Filledu-Ciel, propre sœur de Reine, du prix de la Salamandre.

La fin de l'année vit la disparition de la plus ancienne des écuries de courses plates, celle de M. Charles Laffitte qui, sous le pseudonyme de « Major Fridolin », faisait courir depuis 1820, et que son grand âge obligeait à renoncer aux choses du turf.

L'écurie de courses — • à l'exception de Sabre, Franc-Tireur et Sire, achetés par Ch. Pratt — et le haras de Villebon passèrent aux mains de M. V. Malapert qui, deux ans plus tard, en vendra les yearlings en bloc, à raison de 6.000 francs l'un, à un sportsman belge bien connu, le comte P. de Meeûs. C'est de cet élevage que sortira la fameuse et éphémère Swift.

Le h aras de Villebon — qui avait appartenu précédemment au baron Nivière — était destiné à la célébrité : il fut, en effet, pendant les premières années du xx*^ siècle, l'établissement d'élevage de M. W.-K. Vanderbilt.

En même temps que M. Charles Laffitte prenait sa retraite, disparaissait, à l'âge de 80 ans, le comte de Cambis, un des autres fondateurs de la Société d'Encouragement, qui avait joué un rôle important, comme directeur du haras et de l'écurie de courses du duc d'Orléans. Nous renvoyons à la notice que nous lui avons consacrée au cours du chapitre X (voir page 139).

A noter l'apparition-de la Chronique du Turf, fondée par M.Nayler. La publication de ces petites brochures hebdomadaires, qui rappelaient les courses passées, rencontra de suite la faveur du public et contribua à la vulgarisation des courses.

La Chronique du Turf n'a cessé depuis lors de paraître régulièrement.

Les grandes épreuves classiques anglaises avaient mis en vedette deux poulains, dont l'un surtout était appelé à jouer un rôle considérable dans notre élevage :

C'est Atlantic (Thormanby et Hurricane), à lord Falmouth, vainqueur des Deux mille Guinées. Importé plus tard par le baron de Schickler, il sera le père du fameux Le Sancy, Fitz Roya, Fousi- Yama et Le Capricorne.

L'autre est Georges Frederick (Marsyaset The Princess of Wales), qui remporta le Derby, et sera le père àe Frontin,qm. n'a brillé que sur le turf.

On peut signaler encore, en Angleterre, la création des Brocklesby Stakes, pour deux ans, à- Lincoln, et les débuts du célèbre jockey Fred Archer.

Enfin, ne quittons pas l'année 1874 sans dire quelques mots de la loi du 24 mai sur les Haras et les Remontes.

Bien qu'elle n'ait pas trait directement aux courses, elle touche à une question trop grave pour que nous puissions la passer sous silence.

Elle n'était, d'ailleurs, que le corollaire de la loi de 1872 sur la réorganisation des cadres de l'armée. Il ne suffisait pas, en effet, d'avoir décrété l'augmentation du nombre des régiments de cavalerie et des batteries d'artillerie, encore fallait-il leur assurer les chevaux nécessaires.

Les terribles événements de 1870 avaient prouvé, comme nous l'avons vu, la faillite de l'Administration des Haras, qui n'avait pas su mettre l'élevage national à la hauteur des besoins du service des remontes, à qui près de cent mille chevaux avaient manqué au moment de la mobilisation.

Il ne fallait pas que pareil désastre pût se renouveler. Aussi, les exigences militaires nouvelles étant supérieures encore aux anciennes, l'Assemblée Nationale n'hésita pas à consentir les sacrifices budgétaires propres à assurer, dans l'avenir, le recrutement de la cavalerie.

Mais, par une de ces incohérences parlementaires que rien n'explique, ce fut précisément à cette même Administration, qui avait fait preuve de tant d'impéritie, que fut confié le soin de mener à bien cette œuvre de relèvement de l'élevage national.

Il est vrai que le rapporteur du projet de loi, l'honorable M. Bocher, était un partisan convaincu de l'efficacité de l'intervention administrative, en dehors de laquelle il ne voyait pas de salut, en dépit des expériences de l'histoire. Pour la disculper des fautes passées, il sut, en bon orléaniste qu'il était, en rejeter très spécieusement tout le poids, non sur l'institution même, mais sur le seul régime impérial;

bien mieu?:, dans son désir de faire partager à tous sa foi en l'action bienfaisante de ladite Administration, il s'était efforcé de la blanchir au détriment... de la Société d'Encouragement, qu'on ne s'attendait guère à voir ainsi sur la sellette.

Oui, d'après le rapporteur, tout ce qui avait été fait de bien, de bon, de raisonnable et d'utile, en France, en vue de l'amélioration des races indigènes, était l'œuvre de l'Administration des Haras;

— tout ce qui était erreur et utopie .'^venait de la Société d'Encouragement !

Préconiser l'anglo-arabe et accuser le pur sang de tout le mal, après plus de cent ans de preuves irréfutables de vitalité, dénotait soit un tel parti pris, soit une telle ignorance, que ce rapport, pour si travaillé et si documenté qu'il était par ailleurs, fût allé à rencontre de son but, si le siège de l'Assemblée n'eût été fait.

Nous partageons cependant l'opinion de M. Bocher sur un point, quand il parle du danger que peut faire courir à là race même du pur sang l'abus des courses de vitesse et de précocité. Encore le mal, à cette époque, était-il à peine né ; en tous cas, ce n'était pas à la Société d'Encouragement que ce reproche aurait dû s'adresser, comme le fit observer M. A. Desbons (1).

De son côté, le comte de Carayon la Tour prit, à la tribune, la défense de l'œuvre à laquelle s'était consacrée la Société d'Encouragement.

Elle-même, dans une brochure retentissante (2), revendiqua hautement le but purement patriotique et désintéressé qu'elle avait poursuivi; rappela le chaos où se débattait la question chevaline lors de sa fondation; les luttes qu'elle avait eu à soutenir contre l'Administration, et les résultats magnifiques qu'elle avait obtenus, prouvant ainsi que c'était à la seule initiative privée que la France était redevable de cette nouvelle branche de richesse publique.

L'Assemblée Nationale n'en approuva pas moins les préférences administratives de son rapporteur, et, confiante dans le savoir-faire de l'Administration pour amener progressivement la population

(1) « Les critiques du rapport de M. Bocher, disait-il, eussent été parfaitement justes si elles eussent été appliquées, non pas à l'élevage français, mais à l'élevage anglais. Nous avons vu, il y a deux ans et l'année dernière, des plaintes très vives, très sérieuses, s'élever dans la Chambre Haute d'Angleterre, contre la multiplicité des courses de courte distance et des courses de chevaux de deux ans. De grandes autorités ont prétendu — entre autres lord Roseberry, qui s'est plaint de la disparition des vieilles races endurantes et du peu de fond des races nouvelles — que l'on étiolait prématurément la race, et que les chevaux d'aujourd'hui, en Angleterre, étaient loin de valoir ce que valaient les chevaux d'autrefois... Tous les juges compétents disent, aujourd'hui, qu'une grande partie des chevaux de pur sang anglais, épuisés par un travail excessif et prématuré, conservent leur forme (structure) de chevaux de deux ans, et qu'ils sont tout au plus bons — permettez-moi de rapporter l'expression même d'un auteur anglais

— à porter un mouchoir de poche au blanchissage et à l'en rapporter. »

(2) Observations sur le rapport de la. Commission parlementaire chargée d'examiner la proposition de Loi sur les Haras.

chevaline à l'état numérique désiré en vue de faire face aux nécessités militaires, elle vota le projet qui lui était soumis.

La loi du 24 mai 1874 — dont nous publions le texte au Livre X — • est un acte capital, en ce qu'elle régit encore la question aujourd'hui.

Elle rétablissait — chose bien inutile et qui fut supprimée par la suite — la jumenterie anglo-arabe de Pompadour; portait, de 1.100 à 2.500, le nombre des étalons nationaux, par accroissement annuel de 200 têtes (1), et consacrait à nouveau l'omnipotence absolue de l'Administration des Haras en matière d'élevage.

Le rôle qui incombait à l'Administration était écrasant, nous n'en disconvenons pas, en raison de la diversité même des intérêts en jeu. Fut-elle à la hauteur de cette lourde tâche? C'est là une question que nous n'avons pas à discuter et c'est au service des Remontes à y répondre. On peut toutefois en douter, au cri d'alarme que viennent — ■ après quarante années de ce régime — ■ de pousser les plus hautes autorités militaires sur la crise du cheval de selle, et dont l'écho a amené les Ministres de la Guerre et de l'Agriculture à nommer une Commission extra-parlementaire pour étudier la question et aviser aux mesures à prendre.

Aussi, n'est-ce pas sans une étrange angoisse que le pays se demande si, en cas de guerre, l'insuffisance numérique de nos ressources chevahnes ne nous ménagerait pas à pouveau le terrible réveil de 1870 !...

(1) La loi du 26 juillet 1892, dite « loi d'accroissement » portera ce nombre à 3.000, à raison de 50 nouveaux achats par an; en 1900, l'effectif de l'État sera encore augmenté de 450 étalons.

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