CHAPITRE LU
Proposition Oller. — Salvator, Nougat, Saint- Cyr, Almanza, Perplexe. — Le prix Reiset. — Boïard et Saltarelle (suite). — ■ L'écurie Moreau- Chaslon. — Mort de M. Charles Laffitte. — Galopin.
L'ouverture de l'hippodrome de Longchamp a lieu plus tôt que d'habitude, le 29 mars. Les sportsmen purent constater l'agrandissement de l'enceinte du pesage et l'heureuse suppression, sur la pelouse, des parapluies multicolores des bookmakers, dont le bariolage, pour si pittoresque qu'il fût, ofîensait cruellement la vue.
Cinq ans après la guerre, la Société d'Encouragement a repris le rang qu'elle occupait alors, et son budget est égal à celui de 1869. Dorénavant, ce budget ira sans cesse en augmentant, suivant la marche toujours ascendante de la Société, en dépit des nouveaux obstacles qu'elle allait rencontrer sur sa route, obstacles qui faillirent même, à un moment donné, avec les « Suburbains », de sinistre mémoire, compromettre à jamais la cause des courses.
Nous avons dit que, le 16 juin, la Cour de Cassation avait confirmé le jugement du Tribunal correctionnel, déjà holomogué par la Cour d'appel, condamnant comme illicites les Poules, les paris mutuels simples et les paris de combinaisons.
M. J. Oller dut s'incliner, ainsi que ses concurrents; toutes les agences de ce genre fermèrent leurs guichets, et leurs grandes voitures bicolores, rouge et noir ou vert et jaune, cessèrent de paraître sur les hippodromes.
Un homme ingénieux comme M. Oller ne devait pas se tenir pour battu. Le pari mutuel étant désormais interdit, il rêva de monopoliser le pari à la cote, et, six mois ne s'étaient pas écoulés depuis l'arrêt de la Cour, qu'il proposait à la Société d'Encouragement une redevance annuelle de 100.000 francs, pour une durée de dix ans, à condition qu'elle lui concédât le privilège d'établir sur ses trois hippodromes de Paris, Chantilly et Fontainebleau, des bureaux de paris au comptant, la Société restant maîtresse de les réglementer
à sa guise, tandis que lui, 011er, demeurait seul responsable, moralement et matériellement.
Nous verrons plus loin que la Société déclina cette offre.
C'est l'année de Salvator, Nougat et Saint- Cyr.
Comme Flageolet, deux ans auparavant, s'était heurté à Boïard, de même Nougat se heurta à Salvator et, comme Flageolet encore, il prit sa revanche au haras.
Salvator (Dollar et Sauvagine) et Saint-Cyr (Dollar et Finlande ex-Faustine) appartenaient à M. A. Lupin. L'écurie se trompa toujours sur leur mérite respectif, leur entraîneur, J. Hayhoe, et Hudson, le premier jockey, ayant constamment préféré la chance de Saint- Cyr, qu'ils estimaient supérieur de quelques livres à Salvator.
Dans les essais privés, n'avait-il pas eu sans cesse l'avantage sur son camarade d'écurie?
Peut-être Salvator était-il un de ces chevaux • — ■ comme on en a tant vus — qui ont besoin de l'épreuve publique pour déployer tous leurs moyens. On prétend aussi que le jeune Wheeler, qui le montait à l'exercice, s'arrangeait malicieusement pour toujours laisser gagner Hudson.
Saint-Cyr remporta le prix de Longchamp, puis la Poule d'Essai; Sahator débuta victorieusement dans le prix de l'Espérance, après quoi il enleva le prix Beiset, qui se disputait pour la première fois. (1).
Nougat (Consul et Nébuleuse) était un tout petit cheval, d'une trempe et d'un courage extraordinaires, que seul son défaut de taille empêcha d'être un grand cheval. A 2 ans, il avait couru quinze fois en Angleterre et gagné deux prix à réclamer, pour M. Bayliss, puis le Feather Plate sur 3.200 mètres (!!!), pour sir John Astley, quand il fut réclamé pour 700 guinées par le comte de Lagrange. A 3 ans, il avait remporté le prix de la Seine et la Coupe, puis il avait échoué dans la Poule d'Essai.
Les trois chevaux partirent sensiblement à la même cote, 3 à 4/1, dans le prix du Jockey-Club, Saint-Cyr portant les premières couleurs de son écurie. Après une lutte émouvante, Salvator (Wheeler) l'emporta d'une courte encolure sur Nougat et Saint-Cyr, deadlieat pour la seconde place.
Salvator — toujours monté par Wheeler, Hudson ayant continué à lui préférer Saint-Cyr — consacra, dans le Grand Prix, sa supériorité sur Nougat, en le battant de trois quarts de longueur; cette fois, Saint-Cyr n'èidiïi plus que quatrième, derrière Perplexe, ^vècëdant les deux anglais Camballo, vainqueur des Deux mille Guinées, et Clareniont, runner-up de Galopin, dans le Derby. Salvator gagna encore le prix de Seine-et-Marne, à Fontainebleau, après quoi il fut mis au repos.
(1) Pour chevaux de 3 ans n'ayant pas couru à 2 ans. Distance, 3.000 mètres. L'allocation primitive de 6.000 francs a été portée à 10.000, dès l'année suivante, puis à 20.000, en 1884, et 25.000, en 1891.
Saint-Cyr prit sa revanche dans le Grand Prix de Deaiiville, qu'il enleva à Perplexe, et dans lequel Nougat ne fut pas placé.
Auguste Lupin.
Perplexe (Vermout et Péripétie), au baron de Schickler(l), trouva une compensation dans le Grand Saint-Léger de Gaen et le prix
(1) Perplexe était né au haras de Lonray et avait été aclieté yearling. Il sera le père de Perplexité, Ninetta, Rêveuse mère de Révérend et Rueil), La Jarretière, Fra Angclico et La Rosalba
Ro3^al-Oak, où il ne rencontra que des animaux d'ordre secondaire ou hors de forme, comme Almanza (Dollar et Bravade), à M, A. Lupin. Celle-ci, après avoir enlevé brillamment la Poule des Produits et la Grande Poule, avait — comme sa camarade Perla, l'année précédente — perdu le prix de Diane, après y avoir fait dead-heat avec une pouliche qui ne la valait pas. On crut à une de ces surprises de fin de course comme il s'en produit tant, et l'on n'hésita pas à payer 2/5 en sa faveur, dans la seconde épreuve. Mais, écœurée par le nouvel effort qu'on lui demandait, la pouliche de M. Lupin refusa de s'employer et se déroba deux fois, laissant sa /ivale Tyrolienne, à M. L. Delâtre, gagner facilement.
Dictature avait remporté au début de la saison le prix de Lutèce su Nougat, et, à la fin de la campagne, le prix de Chantilly, sur Perplex et cette même Almanza.
Le prix Rairibow donna lieu à une des arrivées les plus palpitantes qu'on ait vues, Boïard, pour lequel on payait 1/3, n'ayant battu que d'une très courte tête Saltarelle, après une lutte acharnée depuis l'entrée de la ligne droite.
Il est juste de reconnaître que Carver, qui montait le favori, avait cassé une de ses étrivières dans le dernier tournant.
Ce fut la dernière sortie de Boïard. A quelques jours de là, il fut vendu 150.000 francs au baron de Rothschild, qui l'envoya à son haras de Ferrières.' Nous avons vu qu'il n'y tint pas les espérances que sa carrière sur le turf permettait de fonder et qu'il se montra reproducteur médiocre.
Saltarelle — qui venait de remporter le prix du Cadran — resta dans son duel avec Boïard, et elle ne put opposer aucune résistance à Biéville, dans le Biennal.
Le prix Gladiateur, décapité de ses compétiteurs de marque, réunit un champ d'une médiocrité rare, où Figaro II se trouva être le plus résistant; il avait enlevé précédemment bs prix de Bois-Roussel et Jouvence.
Braconnier fut battu par Jonquille, dans le Grand Critérium, et Kilt ne figura pas dans le Premier Critérium, gagné par Marmot.
Ashantee eut en partage le prix du Premier Pas, à Caen, et le Troisième Critérium, à Fontainebleau. Il appartenait à M. Moreau- Chaslon, dont les couleurs (casaque verte, manches et toque blanches) faisaient un heureux début sur le turf.
Les rangs des fondateurs de la Société d'Encouragement s'éclaircissaient chaque annéj. Après MM. Fasquel et le comte de Cambis, décédés en 1873 et 1874, ce fut M. Charles Laffitte, qui avait pris sa retraite l'année précédente, comme nous l'avons dit, qui mourut
IM. Charles Laffitte.
dans les derniers jours de décembre. Il avait été l'un des plus ardents propagateurs des idées nouvelles, et nous avons retracé le rôle considérable qu'il joua sur le turf, dans le chapitre que nous avons consacré à ces pionniers de la première heure (Voir page 138).
En Angleterre, le Derby revient à GaZojom (Vedette et Flying Duchess), au prince Batthyany, qui courut à 2 et 3 ans sans connaître la défaite. Envoyé au haras dès sa quatrième année, il sera le père de nombreux vainqueurs, entre autres du célèbre Saint-Simon, un des plus grands chevaux qu'on ait vus, tant sur le turf, qu'au haras.
Le Dewhurst plate date de cette année. C'est, avec le Middle Park plate, la plus importante épreuve de l' arrière-saison pour les jeunes chevaux.
Chamant y triompha, en 1876, et Le Nord, en 1889.