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CHAPITRE LUI

Fin de la carrière de Ch. Pratt. — La Société d'Encouragement repousse la proposition Oller. — Camélia, Enguerrande, Braconnier, Mondaine, Kilt. — • Scandale de la Poule d'Essai. — Nougat et Saxifrage (suite). — L'écurie P. de Meeiis. — Mort de Gladiateur. — Brillants succès des jeunes chevaux français en Ans^leterre.

Par une coïncidence malheureuse, à peine M. Charles Laffitte venait-il de disparaître, que Charles Pratt, qui fut l'entraîneur et le jockey de Sornette et de Bigarreau, voyait sa carrière interrompue à tout jamais.

Le 27 mars, à l'ouverture de la saison de plat, à Reims, — le Derby de l'Est, de 5.000 francs, avait encore le pouvoir d'attirer les bons chevaux, — montant Batnboula, à M. Malapert, il heurta si violemment un poteau qu'il se brisa la jambe en plusieurs endroits. En dépit de tous les soins, il resta estropié et ne put jamais reparaître en selle. Une fois remis, il se consacra entièrement à l'entraînement et recueillit encore de nombreux succès, d'abord avec les chevaux de M. E. Blanc, puis avec ceux du comte G. de Juigné et du prince A. d'Arenberg.

Dans une de ses premières séances de l'année, la Société d'Encouragement avait examiné la proposition Oller — que nous avons exposée précédemment — et, suivant le principe dont elle ne s'est jamais écartée de demeurer étrangère à l'exploitation du jeu sur ses hippodromes, elle avait décliné cette offre, si brillante qu'elle fiit (1).

(1) On ne pouvait s'exprimer plus dignement que ne le firent les Commissaires en cette circonstance :

« En entreprenant d'améliorer nos races de chevaux au moyen des courses, notre Société n'a entendu, en aucune façon, intervenir dans le jeu auquel ces courses peuvent donner lieu; elle a. au contraire,compris la nécessité de séparer les intérêts de l'élevage dont elle a pris la charge, de ceux de la spéculation, dont elle n'a pas à s'occuper.

« L'observation de cette règle salutaire peut-elle," comme semble le croire

Les bookmakers, qu'elle tolérait, continuèrent donc à exercer leur industrie à leurs risques et périls. Nous verrons plus loin les bénéfices considérables qu'un industriel ingénieux — se substituant sans mandat d'ailleurs à la Société d'Encouragement — sut tirer de cette tolérance.

Tolérés, mais non reconnus, les bookmakers commencèrent, cette année même, à subir les caprices de l'Administration, qui les admettait ici pour les expulser plus loin, sans raison.

C'est ainsi, par exemple, que, sans crier gare, la gendarmerie leur donna la chasse sur l'hippodrome de la Sole, à la réunion d'automne de Fontainebleau, alors que le même Parquet de Seine-et-Marne avait considéré leur industrie comme parfaitement licite, à la réunion d'été.

Puisque nous parlons jeu, signalons l'installation définitive — • jusqu'à sa disparition en 1910, au no 48 de la rue Basse-du-Rempart, du Salon des Courses, qui, depuis sa fondation, en 1861, s'était logé un peu partout.

Les meilleurs trois ans sont Kilt, Camélia, Braconnier, Mondaine et Enguerrande, qui, tout en s'entre-battant, se partagent toutes les grandes épreuves, à l'exception du Grand Prix, qui fut gagné dans un canter par Kisher (1).

Braconnier (Caterer et Isoftna), au comte de Lagrange, avait remporté les prix de Guiche et de la Seine, la Poule des Produits sur

M. OUer, se concilier avec l'établissement de l'espèce de ferme des jeux dont il sollicite le privilège? Nous ne le croyons pas.

« Il ne suffit pas de se couvrir d'un intermédiaire et de charger un concessionn lire de faire ce qu'on ne peut faire soi-même pour échapper à toute responsabilité ; et, en dépit de toutes les précautions qu'elle pourrait prendre, le jour où notre Société consentirait à intervenir dans les paris pour en faire l'objet d'un monopole productif, elle aurait perdu le droit de se dire étrangère à une spéculation organisée sans son autorité et à son profit. »

(1) Né en Hongrie, au haras dont il portait le nom, Kisher (Buccaneer et Manganèse), avait été payé yearling 12.500 francs par M. A. Baltazzi.Envoyéen Angleterre, il y avait couru à deux ans — sans avoir encore de nom — d'abord obscurément, puis en enlevant le Devvhurst plate. Il ne reparut, sous le nom de Kisber, cette fois, que dans le Derby, où, second favori à 9/2, il avait battu facilement Forerunner et Julius Csesar, tous deux entraînés par R. Peck. Celuici avait déposé aussitôt une réclamation basée sur ce que le certificat d'origine donnant le signalement de Kisber ne mentionnait pas « un bouquet de poils blancs à l'attache de la queue ». Il va sans dire que les Commissaires du Jockey-Club avaient rejeté cette réclamation a comme étant frivole. »

La seconde sortie de Kisber fut dans le Grand Prix. On ne le revit plus ensuite qiedans le Siint-Léger de Doncaster, où il se présenta hors de forme et finit laauvai; troisième.

Kisber remontait, par son père, à Highflyer, lignée de Byerby Turk, et, par sa mère à Marske, père d'Eclipsé.

Avant d'être exportée en Hongrie, Manganèse avait donné, avec Rataplan, Mandragora, qui produisit Analogy, gagnante des Oaks et du Saint-Léger.

Mondaine, puis la Grande Poule, d'une encolure sur Enguerrande. Il avait ensuite abandonné — • comme Xaintrailles le fera en 1885 — le prix du Jockey-Club, qui semblait à sa merci, pour le Derby d'Epsom, où il ne joua aucun rôle. Non placé dans le Grand Prix de Paris et dans le Grand Prix de Deauville (gagné, il est vrai, par son camarade Nougat), il termina l'année par une place de troisième, dans le prix de Villebon, derrière Enguerrande et Mondaine

Camélia — dont nous parlons plus loin, en raison de ses succès en Angleterre — ne fit chez nous qu'une apparition obscure dans le Grand Prix.

Enguerrande (Vermout et Deliane),à M. A. Lupin, avait débuté, en France, par une victoire dans la Poule d'Essai, sur Filoselle et Kilt. Battue, ensuite, par Braconnier, dans la Grande Poule, par Mondaine et Filoselle, dans le prix de Diane, et d'une tête, par iTiV^, dans le prix du Jockey-Club, elle était allée partager les Oaks avec Camélia. Seconde derrière Kisher, dans le Grand Prix, elle succombe à nouveau , contre Kilt et Mondaine, dans le prix Royal-Oak, et termine la saison en enlevant le prix de Villebon, à Mondaine et Braconnier.

Non placée dans le Biennal, Mondaine (Vertugadin et La Magicienne), à M. E. Fould, gagne le prix de Longchamp; elle ne figure pas dans la Poule d'Essai et succombe contre Braconnier, dans la Poule des Produits, avant de remporter, à 20/1, le prix de Diane; troisième dans le Grand Prix, elle est battue par Nougat dans le prix de Seine-et-Marne, où elle avait d'abord fait dead-heat avec lui, puis dans le Grand Prix de Deauville. Entre temps, elle était allée cueillir le Grand Prix de Vichy, de 6.000 francs. A l'automne, nous la retrouvons derrière Kilt, dans le prix Royal-Oak, et derrière Enguerrande, dans le prix de Villebon.

Kilt (Consul et Highland Sister), au baron de Rothschild, après avoir succombé contre Le Drôle^ dans le Biennal, contre Enguerrande et Filoselle dans la Poule d'Essai, avait battu Nougat, à 28 livres pour l'année, dans le prix de Longchamp, avant de remporter d'une tête l9 prix du Jockey-Club, sur Enguerrande. Non placé dans le Grand Prix, il s'adjuge le Saint-Léger de Caen, prend la troisième place, derrière Nougat et Mondaine, dans le Grand Prix de Deauville, triomphe à nouveau de Mondaine et d' Enguerrande, dans le prix Royal-Oak, et clôt la campagne par une victoire dans le prix de la Forêt.

Au sujet de Kilt, rappelons le gros scandale qu'avait causé sa défaite dans la Poule d'Essai, où, comme nous venons de le dire, il n'avait pu prendre que la troisième place, après avoir perdu vingt longueurs au baisser du drapeau. Ce n'était pas par surprise ou accident que son jockey Wheeler avait ainsi manqué le départ, mais intentionnellement, le poulain ayant été bel et bien tiré... Circonvenu par la bande d'aigrefins qui opéra par la suite dans les « Suburbains », Wheeler avait cédé à leurs instances monnayées. L'affaire fit grand bruit, comme bien on pense, et le coupable ne dut qu'à sa jeunesse, à ses aveux et à ses larmes, de n'être pas disqualifié à vie.

Professionnellement la faute était sans excuse, et l'on ne peut que regretter Tindulgence dont fit preuve en la circonstance la Société d'Encouragement : c'était laisser ouverte la porte aux agissements de ce genre, et Wheeler ne sera pas le seul jockey à prêter une oreille complaisante aux fomenteurs de « coups ».

La Poule d'Essai ne fut pas la seule épreuve, en 1876, à donner lieu à l'indignation populaire. A l'automne, l'Omnium, où Henry Jennings jouait décidément de malheur, souleva les mêmes clameurs et les mêmes huées qui avaient accueilli, quatre ans auparavant, la victoire de Mathilde. Cette fois encore, la favorite La Noue (Rolfe) était entraînée par lui, et, comme en 1872, la victoire resta à un autre de ses pensionnaires. Source (Carratt), à P. M. Aumont, partie à 30/1.

Bien connues déjà en Belgique, les couleurs du comte P. de Meeûs (casaque vert clair, coutures cerise, toque noire), font leur apparition sur nos hippodromes et remportent, avec le trois ans Boscobel, quelques petits succès, précurseurs de victoires plus importantes.

La carrière de quatre ans de Nougat est particulièrement brillante. Il remporte, en effet, les prix de Ghevilly et Rainbow, la Coupe, prix de Deauville — qu'il partage avec Salvator, dont c'est l'unique apparition en public ( 1 ) , — le prix de Seine-et-Marne, après un deadheat avec Mondaine, à laquelle il ne rendait pas moins de 28 livres pour l'année (l'écart, sur cette distance et à cette même époque, n'est plus aujourd'hui que de 18 livres), le Grand Prix de Deauville, sur cette même Mondaine, et, en fin d'année, le prix Gladiateur. Il fut alors retiré de l'entraînement et envoyé au haras de Dangu (2).

Saint-Cyr avait gagné le prix du Cadran, et sa camarade Almanza, le prix de Bois-Roussel.

Enfin, Saxifrage, magnifique cheval, à qui son développement extrêmement lent n'avait pas permis encore de réahser les espérances que son propriétaire, M. Edouard Fould, avait fondées sur lui, remporta, à 4 ans, sa première victoire, dans le Handicap, à Paris; il enleva ensuite les prix de Satory et des Pavillons et sept prix nationaux en province, créditant son propriétaire de plus de 50 .000 francs. Mais c'était surtout au haras, comme nous le verrons, que ce frère de Sallarelle devait faire preuve de qualité.

L'illustre Gladiateur mourut au cours de l'année, d'une inflammation. Il n'était âgé que de 14 ans, mais, à en juger par la médio-

(1) Salvator passa ensuite en Angleterre, où il fit la monte chez M. Cookson, au haras de Newham. Son meilleur produit sera Ossian, au duc de Hamilton, vainqueur du Saint-Léger de Doncaster, en 1883.

(2) Nougat, par contre, se montra excellent reproducteur. Il est le père de Farfadet, Aérolithe, Galette, etc.

crité de sa production, sa disparition ne put être considérée comme une perte pour notre élevage.

Si nous laissâmes échapper le Grand Prix — dont la journée fut marquée par des accidents assez graves (1), — l'année 1876 n'en est pas moins une des plus glorieuses pour l'élevage national, tant par le nombre que par l'importance des succès que nos chevaux remportèrent en Angleterre, et dont la répercussion devait, à la clôture de la saison sportive, engendrer la grande querelle de la « réciprocité ».

Il est utile de rappeler ces succès pour bien comprendre l'état d'esprit de certains de nos voisins d'Outre-Manche.

Les chevaux français, qui avaient couru en Angleterre, étaient au nombre d'une centaine, et ils n'y avaient pas gagné moins de £ 26.155 (653.875 francs).

Parmi les principaux vainqueurs, qui comprennent les noms de Braconnier, Allumette, Camembert, Conseil, Laurier, Pluton, etc., il faut surtout citer Camélia (Macaroni et Araucaria), au comte F. de Lagrange, gagnante des Mille Guinées, puis des Oaks, qu'elle partagea avec Enguerrande, à M. A. Lupin. Celle-ci venait d'échouer, comme nous r^avons vu, dans les prix de Diane et du Jockey-Club; aussi partit-elle à 25/1, tandis qu'on trouvait difficilement Camélia à 5/2.

Mais qu'étaient ces succès à côté de ceux de nos chevaux de deux ans !

diamant, au comte de Lagrange, avait remporté le Middle Park et le Dewhurst plate; Verneuil, au même propriétaire, les Buckenham Produce Stakes, et Jongleur, au comte de Juigné, les Criterion Stakes, sur ce même Verneuil et le poulain hongrois de Voltella, en sorte que, dans cette épreuve classique, aucun cheval anglais ne fut placé, pas même Sidonia, qui avait été payé, yearling, le prix — fabuleux pour l'époque — de 2.400 guinées (63.000 francs).

Voilà pour les chevaux français. D'autres, allemands, hongrois, américains, australiens même, avaient également cueilli des sommes importantes, s'élevant — y compris la victoire de Kisher, dans le Derby — à £ 8.256.

(1) Dans le prix de la Ville de Paris (handicap), qui se disputait avant le Grand Prix, le public de la pelouse, en dépit de toutes les objurgations, était resté sur la piste, qu'il lui était alors permis d'envahir entre les courses. Massé autour des chevaux, il les affola par ses cris et ses mouvements, et les jockeys furent impuissants à empêcher leurs montures de ruer et de se jeter sur la foule. Il s'ensuivit une panique folle, au cours de laquelle plusieurs personnes furent piétinées et assez grièvement blessées.

Mal conseillées, les victimes voulurent rendre les jockeys responsables, et les attaquèrent en dommages et intérêts devant le Tribunal civil pour faute professionnelle. Le bon sens des magistrats fit justice de cette prétention, les jockeys furent acquittés et les demandeurs condamnés aux dépens, le jugement estimant que, par son obstination à ne pas quitter la piste, le public était seul cause des accidents survenus.

Le verdict fut confirmé, dans le courant de 1877, parla Cour d'appel.

C'était donc un total formidable de £ 34.411 (860.250 francs), que les chevaux étrangers avaient enlevé, en 1876, au turf britannique!

Cette moisson de lauriers terrifia les Anglais.

Non seulement le Derby, les Mille Guinées et les Oaks leur avaient échappé, cette année-là, mais toutes leurs grandes épreuves de 1877 leur parurent courues d'avance pour les Chaînant, Jongleur et Verneuil; Saint- Christophe lui-même, dont les performances n'avaient cependant rien de bien extraordinaire et en qui il était difficile de pressentir le vainqueur du prochain Grand Prix, leur parut un foudre de guerre (1).

Des clameurs s'élevèrent de tous les côtés contre ce péril éventuel, et lord Falmouth, soutenu par lord Hastings et l'amiral Rous, réclama bruyamment de la Société d'Encouragement la liberté réciproque du turf français, dont quelques rares épreuves seulement étaient ouvertes aux chevaux anglais, alors que, en Angleterre, elles l'étaient toutes aux chevaux français.

Cette question de la réciprocité, reconnaisons-le, avait préoccupé lord Falmouth bien antérieurement, mais il s'était contenté jusqu'alors de signaler la chose, sans chercher à la résoudre. On ne pouvait donc l'accuser d'obéir à un mouvement de panique ou de ressentiment, car, depuis plusieurs années, il essayait de convertir le Jockey- Club anglais à ses vues.

Mais les succès répétés des élevages étrangers eurent le don d'exaspérer quelques « jingoes », et lord Falmouth trouva dans leurs manifestations l'appui qui lui avait manqué jusque-là. A la fin de 1876, il reprit la question avec vigueur, demandant, sous peine de représailles, que toutes les courses françaises fussent ouvertes aux chevaux de son pays.

En conséquence, ses amis et lui déposèrent une motion, qui devait venir devant le Jockey-Club en 1877 , pour exclure les chevaux étrangers des Poules et autres courses à poids pour âge en Angleterre.

Surenchérissant sur cette proposition, lord Vivian et lord Hardwicke réclamèrent des mesures plus énergiques encore, c'est-à-dire l'exclusion radicale de nos chevaux.

(1) Saint- Christophe n'avait pas fait grand'chose, et, pour ses débuts en France, il n'avait pas été placé — comme Boïard. quatre ans auparavant — dans le prix de la Salamandre, à Fontainebleau, gagné par Faisane, qui avait déjà à son actif le Grand Critérium de Dieppe.

Jongleur, par contre, avait couru trois fois pour remporter trois victoires : les Criterion Stakes, le Grand Critérium et le prix de Condé, qu'il était le premier à gagner avec la grosse surcharge de 10 livres.

Le prix du Premier Pas était revenu à Gladia, et celui de Deux Ans, à Astrée.

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