CHAPITRE LIY
Question de la » Réciprocité ». — Le vicomte Paul Dam et l'amiral Rous. — • Saint- Christophe, Chamant, Jongleur, Verneuil, Stracchino, La Jonchère. — Double dead-heat de Mondaine et de Saint- Christophe. — Mort de Stradella. — Nouveau parcours du Derby de Chantilly. — Match Jacinthe- Zéthus. — Première vente publique de yearlings. — Fondation des écuries Edmond Blanc, Maurice Ephrussi et vicomte de Trédern. — Mort d'Eugène Chapus.
De janvier à avril — époque à laquelle toutes ces motions de guerre devaient venir en discussion au Jockey-Club — une polémique violente s'engagea dans les journaux anglais. Lord Falmouth répondit aux attaques, des articles parurent également signés de l'amiral Rous, qui, tout en étant partisan de la réciprocité dans une certaine mesure, se montrait beaucoup moins intransigeant que ses amis, tandis que, de l'autre côté, lord Ailesbury et M. A. Lupin fcelui-ci parlant au nom de la Société d'Encouragement, bien que le doyen d'âge fut M. Ernest Leroy), défendaient la cause française.
M. A. Lupin se basait :
1° Sur ce que c'était le principe fondamental de la Société d' Encouragement que l'intégralité de ses subventions fût réservée à l'élevage national;
2» Sur l'énorme différence qui existait entre es grandes courses des deux pays : en effet, tandis que les prix sont presque exclusivement constitués, en Angleterre, par les cotisations des souscripeurs, ils sont dotés, en France, d'allocations importantes fournies par la Société;
30 Sur ce qu'une telle altération courrait grand risque de nuire au développement de l'institution des courses en France, encore trop jeunes comparées à celles de nos voisins, etc.
Les journaux français — tel le Sport, le plus autorisé alors en la
matière, et dont le fondateur, Eugène Chapus, venait de mourir (1)
prenaient naturellement fait et cause contre lord Falmouth :
« Que les Anglais, disaient-ils, nous ferment leurs courses, soit! Mais on dira que c'est par peur, parce que nous avons fait de tels progrès en élevage que nos chevaux sont meilleurs que les leurs!... A repousser les étrangers, ils perdront toute émulation, et nous les remplacerons sur les marchés! »
Nous trouvâmes notre meilleur champion en lord Ailesbury, sportsman de la vieille école, qui soutenait que, bien loin d'exclure les chevaux étrangers du turf anglais, on devait, au contraire, les y attirer davantage encore, tant leur concurrence était nécessaire.
La majorité des journaux, en Angleterre, donnait, du reste, raison à lord Ailesbury, dont l'avis avait plus de poids que celui des feuilles françaises, trop intéressées dans la question.
(( Si, disaient-ils, — ainsi que le résume fort judicieusement Robert Black, — vous vendez aux étrangers votre meilleur sang (et fort cher, ce qui ne les a pas empêchés de faire souvent une mauvaise affaire), vous ne pouvez avoir la prétention de les battre éternellement. D'ailleurs, les choses sont-elles en aussi mauvais état?... En cent ans, qu'ont donc gagné tous ces étrangers : deux Derhy (1865 et 1876), trois Oaks (1864, 1872 et 1876), un Deux mille Guinées (1865), deux Mille Guinées (1872 et 1876) et un Saint-Léger (1865)... Y a-t-il vraiment là de quoi pousser un tel cri d'alarme?
« De plus, personne ne contestera que, si nous leur avons ouvert nos courses, c'est parce que nous pensions qu'ils pourraient les gagner et que nous aimons leur argent, qu'ils nous ont versé pendant tant d'années, soit par leurs entrées (sans avoir alors grande chance de remporter des courses), soit pour nos étalons et poulinières (à de fort gros prix, le plus souvent). C'est aussi, parce que, en les invitant si libéralement à venir se faire battre, nous les encouragions à acheter et à persévérer, en même temps que, en les battant, nous augmentions le prestige et la valeur de nos propres produits.
« Ce ne sont pas les Français, d'ailleurs, qui nous ont demandé de leur ouvrir nos courses. C'a été volontairement de notre part et sans arrière-pensée, et non comme l'araignée invite la mouche. Ils ont raison de dire qu'ils nous ont déjà ouvert — ■ malheureusement, c'est un dimanche — leur Grand Prix (la plus riche des épreuves du continent et non moindre qu'aucune grande course en Angleterre), le Grand Prix de Deauville et le prix de Deux Ans, que nous avons gagnés souvent l'un ou l'autre, sans que jamais s'élevât une note
(1) Eugène Chapus avait 78 ans. Dès le début des courses en France, il avait vaillamment lutté pour la cause du pur sang. Il est l'auteur de nombreux ouvrages sportifs, des plus intéressants à consulter, auxquels nous avons fait maints emprunts, tels par exemple, que le Turf ou les Courses de Chevaux et Le Sport à Paris.
En 1854, il avait fondé Le Sporl, qu'il céda par la suite à M. de Saint-Albin Lagayère
discordante à notre égard. Il y a, en outre, des difficultés insurmontables à modifier d'un coup le régime de leurs courses, ce qu'on ne pourrait faire que progressivement avec le temps.
« En fermant notre porte à leurs chevaux, juste au moment où ils commencent à montrer leur valeur, c'est porter atteinte à notre prestige et diminuer la propre valeur de nos produits.
« A supposer même que les Français nous ouvrissent leurs épreuves classiques, quel propriétaire anglais, ayant le Derby ou les Oaks en vue, risquerait de les sacrifier pour le prix du Jockey-Club ou le prix de Diane?... La seule consécration du mérite d'un cheval, c'est la victoire dans une grande épreuve anglaise.
« Si nous ne pouvons plus produire de notre propre sang des chevaux capables de battre les chevaux français, nous devons en prendre de leur sang, — ce qui ne serait, en somme, que revenir au nôtre.
« Mais nous ne maintiendrons notre supériorité, qu'en battant — chez nous — les chevaux étrangers.
« Cette réciprocité, d'ailleurs, pourquoi l'exiger de la France seulement, alors que des chevaux allemands, hongrois, américains, australiens viennent triompher chez nous?
• « Et si nous l'exigeons également de l'Allemagne, de la Hongrie et de l'Australie, ne sera-ce pas ridicule de notre part, car on sait bien que nous n'enverrons jamais un cheval dans ces pays! »
La motion de lord Falmouth et celle de lord Vivian et lord Hardwicke vinrent en avril devant le Jockey-Club qui, comptant sur le temps pour calmer les esprits, en remit sagement la discussion à l'automne.
Il fit bien puisque, l'automne venu, il n'en fut plus question.
D'avril à fin octobre, que s'était-il donc passé en Angleterre? Certes, le bon sens de lord Ailesbury avait porté un coup grave à la doctrine de la réciprocité et l'ajournement, par le Jockey-Club, des différentes propositions qui lui avaient été soumises dans ce sens, équivalait presque à un enterrement. Mais il s'était surtout passé ceci, que lord Falmouch se trouvait, en fin d'année, en tête des propriétaires gagnants, avec la somme énorme de £ 34.578 (859.450 fr.), qu'il avait remporté le Derby et le Saint-Léger avec Silvio — Chaînant n'ayant plus rien fait après sa victoire dans les Deux mille Guinées — et la plus grande partie des épreuves importantes de deux ans, avec ses pouliches Jannette et Lady Golightly!
Ces succès eurent-ils quelque chose à voir avec le silence qui se fit sur sa motion? Ce serait faire injure au noble lord que de le supposer. Mais, suivant les termes mêmes qu'il avait employés — • en disant que les coursée n'étaient plus un simple passe-temps de grand seigneur, mais bien une affaire de grand travail, de grande occupation et de grands sacrifices — on s'aperçut que ce pouvait être aussi, en même temps qu'une grosse affaire, une bonne affaire.
Lord Falmouth, en effet, malgré les « envahisseurs étrangers »,
n'eut pas trop à se plaindre de la Fortune, ayant gagné, durant sa carrière sur le turf, plus de 4 millions de francs d'argent public.
Les mêmes causes engendrant les mêmes effets, nous verrons plus loin que les succès de Foxhall, Iroquois et Plaisanterie eurent à nouveau le don d'exciter sa francophobie et de le pousser à présenter, une seconde fois, sans plus de bonheur, sa fameuse motion de la réciprocité.
Nous n'avons fait que résumer en quelques lignes la polémique
Vicomte Paul Daru.
publique qu'avait suscitée le dépôt de cette proposition. Il va sans dire que les deux puissances intéressées, le Jockey-Club et la Société d'Encouragement, avaient pris une large part au débat.
Deux des hommes qui, de chaque côté du détroit, avaient été mêlés le plus directement et le plus activement aux discussions en cours, étaient morts à quelques mois de distance, l'un en avril, l'autre en juin.